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Repasser à trois opérateurs télécoms serait une erreur pour le pays

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Publié le 24 juin 2015 à 10:12 - Mis à jour le 24 juin 2015 à 10:56

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Provisoirement écartée, le proposition de SFR de racheter Bouygues Télécom, qui ramènerait à trois le nombre d'opérateurs, n'apporterait rien de bon à l'économie française. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, professeurs à l'Essec.

La proposition de rachat de Bouygues Telecom par SFR-Numéricable pour 10 milliards d'euros pose aux régulateurs la question de l'intérêt pour le pays d'un retour à trois opérateurs de téléphonie mobile. En effet, le bilan de l'entrée de Free est extrêmement favorable et il y a lieu de soigneusement peser les risques d'un retour en arrière à trois opérateurs.

Un marché à quatre opérateurs est très favorable au consommateur

L'impact en matière de prix pour le consommateur depuis l'entrée de Free en janvier 2012 est impressionnant. En effet, la baisse moyenne des prix se situe aux alentours de 40%. De ce point de vue, le passage à 4 opérateurs de téléphonie mobile est une réussite exemplaire et illustre bien l'impact positif d'une plus forte pression concurrentielle. Outre les gains de pouvoir d'achat, cette baisse des prix a développé l'accès des citoyens au téléphone mobile ce qui est positif pour le pays.

Le passage à quatre opérateurs a été favorable à l'investissement

Le passage de trois à quatre opérateurs a eu également un effet d'accélération des investissements dans les réseaux. Une erreur courante est de considérer que la guerre des prix se fait au détriment des investissements. Le raisonnement est que l'investissement dépend des marges de profit des firmes et donc que si un cartel implicite permet des marges plus élevées, les entreprises investiront davantage. Dans ce raisonnement, ce serait le monopole qui investirait le plus du fait de ses marges colossales. En réalité, comme en théorie, il n'en est rien.

Les pays dont les services de téléphonie sont gérés par un monopole privé ont les réseaux les plus antiques au monde, comme l'illustre Telmex au Mexique. De même, si la France à souffert d'un fort retard de déploiement de la 4G, cela vient précisément de l'oligopole confortable à trois opérateurs qu'elle a longtemps connu. En effet, il était plus rationnel pour les trois firmes d'exploiter jusqu'au bout leur investissement en réseau 3G plutôt que déployer la 4G. Il a fallu au contraire l'arrivée du 4ème opérateur pour que les trois opérateurs historiques se lancent dans la course à la 4G pour compenser la chute de leurs revenus sur la 3G. De fait, la seule façon d'échapper à l'érosion des profits dans une situation d'oligopole avec bien homogène, en l'occurrence la 3G, est de se différencier avec un bien de meilleure qualité, ce que constitue la 4G. C'est la concurrence qui est toujours à la source des innovations et des investissements et en aucun cas les rentes de monopole ou d'oligopole confortable.

Le passage à quatre a été favorable à l'efficacité opérationnelle

Enfin, l'entrée du quatrième opérateur a contraint les trois opérateurs historiques à revoir de fond en comble leur organisation de façon à baisser leurs coûts d'opération et cesser de surconsommer des ressources en capital et en travail. D'importants gains de productivité, qui n'étaient pas recherchés lorsqu'il n'y avait que trois opérateurs de téléphonie mobile, ont été réalisés à quatre. Cette réorganisation a permis aux trois opérateurs d'encaisser la baisse des prix tout en continuant à réaliser des profits positifs mais plus faibles et en finançant le déploiement de la 4G.

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Une logique industrielle incontestable

La logique industrielle de l'acquisition de Bouygues Telecom par SFR avec une revente d'actif à Free est cependant autant évidente qu'incontestable du point de vue de la firme et de ses actionnaires. SFR s'emparerait des clients de Bouygues dans le mobile ce qui lui permet de tirer un bien meilleur parti de son réseau existant et Free s'emparerait du réseau de Bouygues ce qui lui permettrait de compléter son réseau national, de cesser l'accord d'itinérance avec Orange et d'être en règle avec l'Autorité de Régulation des Telecoms. Cette acquisition va être profitable pour les deux firmes mais ce n'est pas suffisant en soi pour qu'elle soit bénéfique pour le pays. Il faut s'assurer qu'il n'y aura pas de baisse de l'intensité concurrentielle qui est le seul garant de la transformation des profits en innovations et investissements et pas seulement en dividende, bonus des dirigeants et surconsommation de facteurs de production.

Un affaiblissement de la pression concurrentielle ?

Le passage réussi de trois à quatre ne permet pas d'affirmer que le passage de quatre à trois entrainera automatiquement une hausse des prix de même ampleur. La règle théorique à ce sujet, qui est aussi une règle de bon sens, est qu'il est plus facile de s'entendre implicitement à trois qu'à quatre. L'affaiblissement de la concurrence se mesure avec la variation de l'indice de Hirschman-Herfindhal qui, au vu des parts de marché avant et après fusion, augmenterait de 22%. En réalité, tout dépend des industries et des acteurs. Une industrie à deux acteurs peut avoir une forte pression concurrentielle si les deux acteurs ont un comportement fortement non-coopératif. Il n'y a pas de concessions entre Coca-Cola et Pepsi ou entre Boeing et Airbus. Inversement, il y avait manifestement un comportement de coopération implicite entre Orange, SFR et Bouygues révélé par la chute des prix après l'entrée de Free et par leur niveau de profits et de sureffectifs.

Aujourd'hui cependant, les acteurs ne sont pas les mêmes et SFR-Numéricable met en avant que l'agressivité de Free est suffisante pour garantir la permanence de la guerre des prix. Certes, Free a joué le rôle d'animateur de la guerre des prix mais cela était dû à sa situation de nouvel entrant. Devenu un acteur installé et, a fortiori, s'il récupère le réseau de Bouygues, rien ne peut garantir que la préoccupation de retour sur investissements avec des prix plus élevés ne prime sur la conquête de parts de marché. C'est en matière d'investissement que le risque est le plus grand. La fin de la guerre des prix va figer les parts de marché et amener automatiquement à se focaliser sur la rentabilité des actifs existants. Quel serait alors l'intérêt pour les 3 firmes d'accélérer le passage à la 5 G?

Des sommes moins élevées pour l'Etat

Le gouvernement dans un premier temps a fait connaître son hostilité au projet mais pour des raisons qui nous semblent mauvaises. Le gouvernement a peur que Patrick Drahi ne rationalise le nouvel ensemble en éliminant les doublons et en cherchant à pratiquer chez Bouygues Telecom la même stratégie de baisse des coûts qu'il a opéré chez SFR. Il est étonnant de voir ce gouvernement, officiellement converti à l'économie de l'offre et à la compétitivité, retrouver ses réflexes malthusiens pour « sauver » ici où là des emplois.

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Peut-être faudrait-il le prévenir que le principe de fonctionnement d'une économie de marché est précisément de détruire et de recréer des millions d'emplois par an et que le problème du chômage ne vient pas de là. Par ailleurs, le gouvernement affirme craindre un impact négatif pour les investissements futurs. Cette posture sur l'investissement est empreinte d'une forte hypocrisie et cache mal la préoccupation du gouvernement de pouvoir moins bien pressurer le secteur de la téléphonie mobile lors de la prochaine enchère d'attribution de fréquences. Le souci de lever une forte somme lors de cette mise aux enchères, somme qui ne sera donc plus disponible pour investir dans le réseau, préoccupe davantage le gouvernement que toute autre considération.

Marc Guyot et Radu Vranceanu

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