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Soyez irrationnels, allez voter!

Hanaë Grimal, Joe Hobeika et Emmanuel Roure,

Publié le 11 décembre 2015 à 07:00

Le Quotidien Numérique

06 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Le calcul économique aboutit à un résultat imparable: si l'on fait la balance entre les coûts et les gains potentiels d'un vote, il n'est pas rationnel d'aller voter. Voilà donc une occasion d'être irrationnel, en allant voter... Par Hanaë Grimal, Joe Hobeika et Emmanuel Roure, Participants à l'Executive MBA du Groupe ESC Dijon-Bourgogne

Avant de prendre une décision, l'acteur social met en balance les coûts et les avantages des lignes d'action qui se présentent à lui. C'est l'idée simple et fascinante selon laquelle nous sommes tous capables de prendre les décisions qui nous profitent. Ainsi, si les électeurs considèrent que le gain potentiel de leur participation est supérieur aux coûts, ils iront voter.

Or l'acte de voter est économiquement coûteux : temps, effort, productivité... De tous, le coût de l'information est sans doute le plus important. Car pour être en mesure de prendre une décision devant la multitude d'options et de candidats lors d'une élection, il faut en effet prendre le temps de collecter les informations. Il s'agit d'un véritable investissement intellectuel : suivre les débats et l'actualité, étudier les programmes, supputer les chances de succès... Au lieu de faire du sport, sortir au cinéma, boire l'apéro avec des amis... Ce temps consacré à l'acquisition d'informations se fait forcément au détriment d'une autre activité.

Le coût de la participation supérieur au bénéfice


D'après l'économiste Anthony Downs, c'est pour ces raisons qu'il n'est pas rationnel d'aller voter : comme le bénéfice de la participation doit être amendé par la probabilité de faire basculer en sa faveur l'élection et que celle-ci est faible, le coût de la participation est toujours supérieur au bénéfice. Pour un électeur rationnel, visant exclusivement son propre intérêt, les coûts de vote dépasseront normalement les bénéfices attendus.

Dans ce cas, pourquoi les électeurs se rendent-il tout de même aux urnes ? Peut-être parce que nous ne sommes pas uniquement des homo œconomicus, cet être imaginé par la science économique agissant de manière parfaitement rationnelle. Peut-être aussi parce que nous nous laissons piéger par les biais cognitifs, ces schémas de pensée causant la déviation de nos jugements et qui influencent nos décisions.

Voici un best-of des raisons irrationnelles étudiées par des chercheurs qui pousseraient beaucoup d'entre nous à aller voter, constituant ainsi le « paradoxe du vote »... pour le plus grand bien de nos démocraties !

Cinq raisons irrationnelles d'aller voter


5 - L'illusion de contrôle. Les individus auraient tendance à surestimer leur influence sur le résultat des élections : dans « L'enquête sociale générale allemande » menée depuis 1980 par le sociologue Karl Dieter Opp, il apparaît que 63,8% des personnes interrogées pensent avoir une forte influence sur les élections - seulement 5,7% pensent le contraire... Pour l'auteur, cette « illusion cognitive » les amènerait à voter. Pour les professeurs en psychologie Shelley Taylor et Jonathan Brown, il s'agit de « l'illusion de contrôle » : une tendance des sujets à croire qu'ils ont plus de contrôle sur les événements qu'ils n'en ont vraiment.

4 - La satisfaction du devoir accompli. La satisfaction du sens civique de participer à une action collective serait une motivation très importante. Pour les politologues William Riker et Peter Ordeshook, l'individu pourrait en effet ressentir une récompense psychique à s'être déplacé voter. Dans ce cas, le vote est considéré comme un bien de consommation et serait en lui-même l'origine de la satisfaction.

3 - Le conformisme de complaisance. Socialement, ne pas voter serait mal vu : en 2008, les chercheurs Alan Gerber, Donald Green et Christopher Larimer ont envoyé une lettre à 20 000 ménages du Michigan (États-Unis), où ils leur annonçaient qu'ils recevraient, à l'issue d'un scrutin, la liste nominale de tous ceux qui auraient voté. Le résultat fut très significatif : 37,9 % des destinataires du courrier se sont rendus aux urnes, contre seulement 29,7 % des autres électeurs... Cela pourrait expliquer également pourquoi on vote plus en campagne qu'en ville : les abstentionnistes urbains n'ont pas à faire face au contrôle social qui s'exerce en zone rurale.

2 - L'illusion de savoir. Peut-être le coût de l'information évoqué par Anthony Downs n'est-il finalement pas si élevé : dans un article du New York Times publié en 2012, des chercheurs estiment que les affirmations et les attaques figurant dans les publicités des candidats aux élections américaines ont fonctionné parce que les électeurs ne les comprenaient pas, alors même qu'ils avaient l'impression du contraire (Lire ici l'article). D'après le psychologue Steven Sloman et le spécialiste en marketing Philip M. Fernbach, il s'agit de "l'illusion d'une compréhension explicative profonde", qui donne l'impression de comprendre comment des systèmes complexes fonctionnent alors que cette compréhension est en fait superficielle.

1 - Et si Dieu existe ? En 1974, les professeurs en sciences politiques John Ferejohn et Morris proposent une théorie évoquant le pari de Pascal : si l'existence de Dieu est peu probable, il vaut mieux parier qu'il existe car mes regrets seraient immenses s'il existait et si j'avais fait le mauvais choix... Idem pour le vote : s'il a peu de chance d'être décisif, nous votons par précaution, pour ne pas avoir à regretter, d'autant plus que les « coûts » du vote sont faibles.

L'électeur adopterait ainsi un comportement de minimisation du regret : cela fait écho à l'aversion à la perte évoquée dans la Théorie des perspectives (1979) de l'économiste Daniel Kahneman, prix Nobel d'économie (2002), et Amos Tversky, expert en psychologie cognitive. Les deux chercheurs stipulent que la tendance à se comporter différemment lorsque l'on est en perte ou en gain est d'autant plus forte qu'il ressort des observations une aversion aux pertes qui fait considérer celles-ci comme deux fois plus douloureuses que les gains : ainsi, les individus aiment beaucoup plus ne pas perdre (le regret) qu'ils n'aiment gagner (le vote).

Alors ne faites plus de calculs, et allez voter !

Hanaë Grimal, Joe Hobeika et Emmanuel Roure, Participants à l'Executive MBA du Groupe ESC Dijon-Bourgogne

Hanaë Grimal, Joe Hobeika et Emmanuel Roure,

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