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SVB, une faillite à torts partagés

Charles Cuvelliez, Bruno Colmant et Jean-Jacques Quisquater

Publié le 08 mai 2023 à 07:26 - Mis à jour le 18 décembre 2024 à 19:28

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OPINION. C'est une faillite à torts partagés que la Federal Reserve (Fed) déclare dans son analyse post-mortem de la banqueroute de la banque SVB (Silicon Valley Bank). C'est rare de voir des autorités de supervision admettre une part de responsabilité dans la faillite d'une banque, surtout lorsque par effet cascade, elle en a provoqué d'autres (et ce n'est pas fini visiblement). Par Charles Cuvelliez, Ecole Polytechnique de Bruxelles, Bruno Colmant, Université de Bruxelles, et Jean-Jacques Quisquater,...

SVB a commencé le bal pour des raisons qui lui étaient propres : c'était une banque atypique, avec un business model très concentré (les startups de la Silicon Valley), un risque sur les taux d'intérêt géré de manière unilatérale (le risque pris en compte, c'était une diminution du taux, non son augmentation... car une diminution réduisait les bénéfices de la banque) et trop de confiance dans des dépôts non garantis. SVB n'avait même pas d'instrument pour se protéger contre des changements de taux d'intérêt.

Les leçons à retenir pour la Fed ne sont pas atypiques mais génériques : le conseil d'administration a failli dans son rôle à gérer les risques (tout comme le comité de direction). Il ne recevait pas d'information adéquate sur la manière dont les risques étaient gérés. Les superviseurs n'ont pas pris la mesure des vulnérabilités qui allaient grandissant au fur et à mesure de la croissance exponentielle des dépôts de la banque (l'argent coulait à flots sur les startups, ses clients). Pire, quand les vulnérabilités ont été exposées, les superviseurs de la Fed n'ont pas forcé SVB à agir rapidement.

Médias sociaux et cascade

Autre leçon : la combinaison des médias sociaux, des clients, des startups, très connectées entre elles (pour se donner le mot) et la technologie digitale ont fondamentalement changé la vitesse et l'intensité avec laquelle un bank run (tous les clients qui veulent retirer leur argent en même temps) peut avoir lieu : 40 milliards de dollars le 9 mars, et 100 milliards le 10 mars (85 % des dépôts de la banque !).

La contagion de la faillite d'une banque régionale hyper-concentrée à d'autres banques plus traditionnelles en cascade a été l'autre mauvaise surprise. C'est l'interconnexion du monde financier qui en est la cause. La faillite de la banque SVB aura été un problème de liquidité qui n'était pas disponible mais tout est au fond parti, dit la Fed, d'un problème de solvabilité. SVB n'avait rien mis en place pour obtenir des liquidités au cas où.

La supervision bancaire, admet la Fed, n'a pas saisi l'étendue des vulnérabilités de la banque qui se mettaient en place, et elle n'a pas fait assez pour que ces vulnérabilités, une fois identifiées, soient résolues. Il y a eu trop de délibérations et on voulait toujours plus de preuves qu'il se passait vraiment quelque chose.

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La croissance trop rapide de SVB aurait dû s'accompagner d'un renforcement des standards tels qu'appliqués aux plus grandes banques qu'elle était devenue. Un modèle commercial hyperconcentré, une croissance trop rapide, voilà en tout cas des risques à part que la Fed va désormais examiner à part aussi, au travers d'une équipe de supervision spécialisée, apprend-t-on. La Fed voudrait aussi pouvoir exiger d'aller au-delà des contraintes réglementaires en exigence de capital ou de liquidité, le temps que les risques identifiés soient gérés.

La Fed admet aussi que c'est tout un secteur qui s'est endormi après 10 ans de stabilité du monde bancaire et de bons résultats engrangés depuis la grande crise. De ce fait, on n'a rien vu venir.

Que veut faire la Fed

Bien sûr, on apprend l'intention de la Fed d'abaisser le seuil pour durcir les règles de supervision des banques (à partir d'actifs à hauteur de 100 milliards). Dorénavant, les entreprises doivent prendre en compte les bénéfices ou pertes non réalisés sur les actifs servant à garantir les dépôts. On alignerait ainsi mieux les obligations en capital sur les vraies positions financières des banques. Mais cela prendra plusieurs années avant de modifier la réglementation. Les stress tests sont peut-être plus appropriés. Ils lancent des alertes pour forcer à revenir sur une trajectoire.

Une meilleure supervision des organes dirigeants de la banque est au menu de la Fed. Le conseil d'administration de de la banque n'avait visiblement pas mis dans les objectifs de la direction de gérer les risques.

Le risque de contagion de la faillite d'une banque actif dans un segment de clientèle très spécialisé à toute une économie au point de menacer d'autres banques qui offrent des services financiers, des crédits à des individus, des familles et des entreprises a été l'autre surprise qui a donné froid dans le dos. L'action rapide de la FDIC qui garantit les dépôts et du département du Trésor a permis d'échapper au pire. La Fed mènera des recherches pour comprendre comment une crise locale et spécialisée peut se déployer à tout un secteur à l'opposé du marché dans lequel elle est née.

Ceci dit, entre SVB et PacWest, dont le marché semble attendre la déroute, il y a eu 3 banques aux profils les plus divers, bien loin du modèle commercial de SVB, qui sont tombées en faillite.  Le point commun, c'est tout de même la remontée brutale des taux d'intérêt qui entraîne à la baisse les valeurs des actifs détenus par des banques. Des retraits de fonds des déposants conduisent les banques à céder ces actifs à perte, ce qui altère leur solvabilité, sape la valeur boursière, et convainc encore plus de déposants à retirer leurs fonds. Les autorités publiques des Etats-Unis tentent d'arrêter ce cycle infernal (bank run) par des mises sous tutelles des banques, les unes après les autres, via des rachats planifiés et des augmentations de garantie de couverture des dépôts.

Si l'Europe reste de marbre par rapport aux Etats-Unis, c'est grâce à une réglementation bancaire plus harmonisée et plus sévère et un système bancaire bien moins fragmenté. L'épargne est peu mobile pour plusieurs raisons : les taux d'intérêt sont harmonisés dans la zone euro, avoir un compte dans un autre pays de la zone euro sans y être résident est peu aisé. Les banques sont gorgées de dettes publiques dont la solidité entretient celle des banques. Une épargne immobile rend le bank run à l'américaine peu probable mais cela a un prix : l'actionnaire bancaire européen est moins rémunéré que l'actionnaire américain, et le déposant bancaire européen a un rendement plus affecté par l'inflation que l'épargnant étasunien.

Il faut donc s'attendre à pas mal de changements du côté de la Fed avec peu de réactions du côté européen.

______

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Pour en savoir plus : Review of the Federal Reserve's Supervision and Regulation of Silicon Valley Bank, April 2023, BOARD OF GOVERNORS  OF  THE  FEDERAL  RESERVE  SYSTEM.

Charles Cuvelliez, Bruno Colmant et Jean-Jacques Quisquater

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