Vivre éternellement, certes, mais comment ?

Samedi 8 juillet, lors de la conférence intitulée « Serons-nous encore humains ? » et animée par "La Tribune" dans le cadre des 17es Rencontres économiques d'Aix-en-Provence, Pierre-Yves Geoffard, directeur de l'École d'économie de Paris, a débattu des conséquences de l'allongement de l'espérance de vie en bonne santé. Dans ce texte, l'économiste explique comment cette nouvelle donne pourrait bouleverser le schéma actuel de remplacement des générations et modifier profondément la répartition des activités humaines entre formation, production et loisirs.

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(Crédits : Aurore Bagarry)

La mythologie grecque nous rapporte qu'Éos, déesse de l'aurore, fut éprise d'un jeune Troyen nommé Tithon. Ils eurent plusieurs enfants, et coulaient des jours heureux. Toutefois, au contraire d'Éos, Tithon était mortel, ce qui conduit Éos à réclamer auprès de Zeus l'immortalité pour Tithon. Malgré ses réticences, le roi des dieux céda aux suppliques d'Éos.

Mais celle-ci avait oublié de demander que Tithon accède également à l'éternelle jeunesse ; il vécut donc fort longtemps, mais continua sans cesse à vieillir, devenant invalide et finalement assez repoussant, même aux yeux d'Éos.

Cette histoire nous rappelle que la vie éternelle n'est pas un long fleuve tranquille. À l'heure où certains prophètes nous annoncent « la mort de la mort», et la possibilité de vivre, sinon éternellement, du moins plusieurs siècles, ce n'est plus à Zeus que nous nous adressons : c'est la combinaison des nanotechnologies, des biotechnologies, de l'informatique et des sciences cognitives qui doit conduire l'humanité, ou une partie d'entre elle, sur cette voie.

Et, de fait, même si les technologies évoquées ne sont qu'un facteur parmi d'autres comme l'amélioration de l'hygiène et l'adoption de comportements plus favorables à la santé, la durée de la vie humaine continue à augmenter. Dans les sociétés développées, cette augmentation est due à une baisse de la mortalité aux âges élevés, voire très élevés. On estime ainsi que parmi les enfants nés en 2016, plus d'un sur deux sera centenaire. Une conséquence de cette baisse de la mortalité, conjuguée à une natalité moins dynamique que par le passé, est que la part des individus nés depuis plus de soixante ans augmente continuellement, et continuera à augmenter.

La théorie du cycle de vie

Est-ce à dire que « la société vieillit » ? Pas forcément, car la santé, y compris aux âges élevés, s'améliore également sans cesse. Ainsi, en 1950 une personne âgée de 70 ans pouvait espérer vivre dix années de plus. En 2016, il faut atteindre l'âge de 80 ans pour que l'espérance de vie résiduelle soit de dix ans. De ce point de vue, la société rajeunit...

Ces gains de santé restent toutefois plus incertains que la baisse de la mortalité. Ainsi, alors que l'espérance de vie à la naissance continue à augmenter, l'espérance de vie en bonne santé, ou sans maladie chronique, semble, elle, marquer le pas. Il est possible que le nombre d'années de vie passées avec des limitations d'activité modérées ou plus sévères augmente : allons-nous connaître le tragique destin de Tithon ?

Cette question est essentielle. Car dans tous les cas, l'allongement de la durée de vie humaine conduira, s'il se prolonge au rythme actuel, à de profonds bouleversements de la société et de l'organisation économique. Au sein des sociétés traditionnelles ou des pays les plus pauvres, la vie de tout individu est une vie de labeur : les enfants travaillent tôt, et beaucoup de personnes âgées doivent continuer à travailler, jusqu'à leur dernier souffle. A contrario, dans les sociétés développées, la vie se déroule en trois phases principales. Lors d'une période d'apprentissage, l'enfant ou le jeune adulte acquiert des connaissances. La phase suivante est celle de l'activité productive, elle-même suivie par une période d'inactivité où l'individu jouit d'une retraite qualifiée de bien méritée. Ces trois périodes de la vie sont au coeur de la théorie «du cycle de vie», développée dans les années 1960 par Franco Modigliani, et qui lui vaudra le prix Nobel en 1985. Selon cette théorie, tout individu, afin d'éviter les variations brutales de son niveau de consommation, cherche à « lisser » celle-ci tout au long de sa vie. La phase d'apprentissage coïncide donc avec une période où un individu emprunte, par exemple pour financer ses études mais aussi en anticipant des revenus futurs plus élevés ; la phase productive permet de rembourser cette dette, avant de constituer une épargne ; après la cessation d'activité, le capital accumulé peut être utilisé pour maintenir un niveau de consommation équivalent, c'est donc une phase de « désépargne».

Il s'ensuit que, durant le cours d'une vie, le patrimoine est le plus élevé au moment du départ à la retraite. Naturellement, ces comportements individuels s'inscrivent dans les institutions qui caractérisent les sociétés modernes. Ainsi, des aides destinées aux familles allègent la charge financière de l'éducation des enfants, et l'école dispense un enseignement dont le coût est pour l'essentiel socialisé ; à l'autre extrémité de la vie, des systèmes de retraites permettent, à partir d'un certain âge, de bénéficier d'un revenu dit « de remplacement», dont le montant est le plus souvent lié aux contributions de chacun durant sa phase productive.

Une structuration fragilisée

En outre, la théorie du cycle de vie doit également prendre en compte un élément important : l'héritage, ou plus généralement la transmission du patrimoine d'une génération à l'autre. Cette transmission est également bouleversée par les évolutions démographiques : en 1900, l'âge moyen au décès était de 60 ans, et l'âge moyen auquel un individu héritait en ligne directe était de 30 ans.

Aujourd'hui, on meurt en moyenne à 80 ans, et on hérite à 50 ans.

Ce phénomène contribue fortement à accroître la concentration du patrimoine entre les mains des individus les plus âgés. Mais quels que soient les dispositifs sociaux, l'organisation de la vie en trois périodes repose intégralement sur l'imbrication des générations : les individus « dépendants», enfants ou retraités, consomment plus qu'ils ne produisent, et il faut bien qu'au même moment certains produisent plus qu'ils ne consomment.

Cette tâche incombe aux individus « actifs » de la génération intermédiaire. D'une part, une partie du fruit de leur travail finance sous forme de taxes ou de cotisations sociales les aides aux familles ou aux individus les plus âgés. D'autre part, ils peuvent consacrer une part de leurs revenus à épargner pour leurs vieux jours. Les transferts de richesse entre générations sont donc au coeur de l'organisation de la vie individuelle.

Plusieurs évolutions prévisibles fragilisent cette structuration de la vie individuelle en trois phases. La première évolution est de nature démographique : si la diminution de la mortalité continue à rendre la vie de plus en plus longue, comment évolueront les naissances ? La stabilité d'une population repose sur le « remplacement » des générations, par la fécondité ou par l'immigration. Ce remplacement ne va pas de soi, rien ne le garantit.

Pour ce qui concerne les dispositifs de protection sociale les plus sensibles à l'évolution du ratio entre actifs et inactifs, à savoir le système de retraites, ce risque est bien connu. Mais le problème va bien au-delà des seules retraites : si la mort vient à disparaître, peut-on encore parler de remplacement des générations ? Comment maintenir une imbrication équilibrée des générations, permettant aux deux âges extrêmes de la vie de s'appuyer sur une génération active ? La seconde évolution a trait à l'innovation, au développement des connaissances et à l'évolution des technologies.

L'accumulation continue du savoir rend l'apprentissage des nouvelles connaissances de plus en plus long, et la formation initiale, même durant de longues années, ne peut garantir la maîtrise des connaissances qui seront produites après la fin de cette période. Plus que jamais, il faudra se former tout au long de la vie.

La quête de l'éternelle jeunesse

Au lieu de la succession des phases improductives et productives, la seule évolution possible est donc celle où ces phases alterneront : chacun, ainsi, pourrait passer chaque année trois mois à étudier, six mois à produire des richesses, et trois mois à jouir de vacances bien méritées. Inutile de préciser que nos organisations sociales et économiques ne sont pas totalement prêtes à de telles évolutions.

Au-delà du fonctionnement de la société, le point crucial est de savoir s'il suffira, comme dans l'exemple harmonieux ci-dessus, de travailler six mois par an pour assurer sa propre subsistance, et subvenir aux besoins de ceux qui seront sur les bancs de l'école ou en congés. En d'autres termes, quelle sera l'évolution de la productivité aux âges élevés ? Comment évolueront les capacités cognitives, et la disposition à acquérir de nouvelles connaissances à des âges très élevés, et à les mettre en oeuvre ? Nul ne peut le prédire. Mais si ces évolutions se révèlent décevantes, alors ce n'est pas six mois par an qu'il faudra travailler, mais bien davantage.

Au final, dans la demande d'immortalité que nous adressons aujourd'hui aux nouvelles technologies, ne répétons pas l'oubli de la déesse Éos, et visons aussi l'éternelle jeunesse. Non seulement pour continuer à séduire, mais aussi pour ne pas être condamnés à travailler tout le temps.

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REMERCIEMENTS

Nous remercions les éditions Dalloz d'avoir autorisé la reproduction de cet article paru dans l'ouvrage Vers de Nouvelles Humanités?, constituant les actes du colloque organisé sous ce titre par l'Association Française de Philosophie du Droit et la Cité des Sciences et de l'Industrie en mars dernier.

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