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"L'époque exige une vision humaniste de l'économie" Jean-Hervé Lorenzi

Photo de Philippe Mabille

Propos recueillis par Philippe Mabille

Publié le 07 juillet 2017 à 05:15 - Mis à jour le 07 juillet 2017 à 18:04

Le Quotidien Numérique

04 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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A l'ouverture des Rencontres économiques d'Aix-en-Provence 2017, le président du Cercle des économistes explique que, dix ans après la crise financière de 2008, le monde vit dans une bulle d'"incertitudes absolues" et doit inventer de nouveaux modèles pour retrouver une croissance durable. Le thème choisi, "À la recherche de nouvelles formes de prospérité", résonne avec l'époque, faite d'une montée insupportable des inégalités et du danger populiste et protectionniste. Pour Jean-Hervé Lorenzi, face à...

LA TRIBUNE - Les Rencontres Économiques d'Aix-en-Provence 2017 ont choisi pour thème la prospérité. C'est la question de notre temps, dix ans après la crise financière ?

JEAN-HERVÉ LORENZI - Oui, nous le pensons. Nous sommes convaincus que les problèmes des sociétés actuelles ne se résument pas à la seule question du retour de la croissance, mais nécessitent de couvrir un champ plus large qui recouvre l'inclusion, l'équité, la durabilité. L'époque exige une vision humaniste de l'économie, parce que nous vivons une transition qui se caractérise par des bouleversements technologiques, climatiques, énergétiques, et une montée des inégalités. Cela nécessite de refonder notre contrat social et de réformer nos institutions pour prendre en compte ces nouvelles exigences.

Cette réflexion s'inspire des travaux d'Amartya Sen, Prix Nobel d'économie, mais aussi d'auteurs comme John Rawls : il est temps d'inventer un modèle économique et social de long terme, pour bâtir de nouvelles formes de prospérité, afin de concilier la qualité de vie et l'épanouissement personnel dans un contrat social humaniste. Bref, c'est une vision économique qui veut remettre l'humain au centre du jeu.

Les économistes ont-ils trop eu tendance à occulter ce facteur humain dans leurs travaux ?

Pour l'économie classique, l'homme est un agent censé être rationnel et sujet d'analyses comportementales. Mais peu de travaux ont mis en avant la question des capacités et de l'épanouissement de l'individu, sauf peut-être le Prix Nobel Edmund Phelps dans son dernier ouvrage sur La prospérité de masse [Odile Jacob, 2017, ndlr], où il met en avant ce concept de good life.

Pour la grande majorité des économistes, l'institution dominante, celle qui garantit le contrat social, c'est soit le marché pour les libéraux, soit l'État pour les keynésiens. Poser la question de la prospérité, c'est donc remettre l'individu au centre, chercher de nouvelles réponses là où les deux écoles de pensée dominantes ont échoué.

Dix ans après la crise financière, le monde peut-il connaître un nouveau cycle de croissance ?

Je crois qu'il faut rester très prudent à ce sujet. Ce que l'on constate, c'est plutôt un changement de paradigme. La société de 2017 n'a plus rien à voir avec celle de 1997, lors de la dernière période de croissance mondiale forte. La situation que nous vivons dix ans après la plus grave crise financière depuis les années 1930 porte d'autres exigences que le seul retour à ce que nous appelons la croissance.

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Les termes du problème ont changé : face à la mondialisation ou aux progrès technologiques, on voit bien qu'il y a des gagnants et des perdants. Et que ces perdants, partout dans le monde, notamment les classes moyennes des pays avancés, se révoltent sous différentes formes. Il y a la montée des populismes et des violences sociales ou confessionnelles que nous n'avions pas connues depuis longtemps, comme le terrorisme.

Sans tomber dans le discours sur la stagnation séculaire de Robert J. Gordon, plus personne ne pense que le monde va retrouver une croissance aussi forte que celle des années 1990 et de début 2000. Cela va de pair avec la prise de conscience que la pensée économique a failli. La crise financière a démontré que le libéralisme fournit une analyse inadaptée des sociétés dans lesquelles nous vivons. Et les solutions keynésiennes mises en place à la suite de la crise n'ont pas non plus prouvé leur efficacité. Nous vivons une période d'incertitudes absolues devant l'avenir.

De la même manière que l'on voit apparaître des réflexes protectionnistes et de repli sur soi pour rejeter la mondialisation, des réactions négatives apparaissent contre les groupes technologiques géants qui veulent dominer le monde en détenant nos données personnelles. Le tout se nourrit d'une nouvelle perception des inégalités qui se creusent parce que les institutions ne parviennent plus à réguler la mondialisation et le pouvoir de la technologie. Dans des sociétés vieillissantes où le choc des générations se manifeste de façon plus nette que par le passé, tout cela invite les économistes et le monde politique à réfléchir à de nouvelles réponses.

« Si vous possédez un jardin et une bibliothèque, vous avez tout ce qu'il vous faut », a dit Cicéron. C'est cela, les nouvelles formes de prospérité auxquelles il nous faut aspirer dans un monde plus sobre ?

Le point commun entre cette citation de Cicéron et nous, c'est en effet que nous devons mettre en avant l'épanouissement de l'individu ou plutôt des individus qui font la société. Il faut leur fournir un jardin et une bibliothèque, au sens de les aider à se former et à développer leurs capacités tout au long de leur vie, et non pas seulement de 3 à 16 ans, comme le propose aujourd'hui l'école. C'est cela, la nouvelle responsabilité sociale, dans un monde où il faudra apprendre à s'adapter en permanence.

Il ne faut pas compter sur les grandes politiques économiques pour nous sauver. Après dix ans de crise, les politiques monétaires et budgétaires ont épuisé leurs effets et il ne reste pas beaucoup de marges de manoeuvre en utilisant les instruments macroéconomiques traditionnels.

Face à la prochaine crise, nous sommes désarmés. La solution sera donc ailleurs : dans l'éducation et la formation, pour élever le niveau du capital humain, car c'est le meilleur moyen pour lutter contre les inégalités. Nous vivons dans un monde très inégalitaire. Et je regrette que nous n'ayons pas assez travaillé cette question. Quels sont les ressorts des inégalités ? Quelle est la limite de ce qui, jusqu'à maintenant, était jugé acceptable et désormais ne l'est plus ? La question du revenu universel est désormais sur la table dans toutes les sociétés modernes.

Dans votre livre, L'avenir de notre liberté*, vous vous livrez à une critique virulente des Gafa, les géants technologiques de la Silicon Valley, et appelez même à démanteler Google. Ils sont une des causes de ces inégalités ?

Je voulais soulever ce débat qui m'est apparu évident : l'innovation est-elle forcément bonne pour le progrès, la croissance, l'inclusion sociale ? Selon moi, la révolution technologique est une des sources de la montée actuelle des inégalités. Il y a une captation, une concentration de richesses entre quelques mains, aux États-Unis les Gafa, dont la capitalisation boursière approche le PIB de la France. Cela pose problème car il y a aussi de leur part une vision très arrogante et dominatrice, universelle, qui est dangereuse à terme si personne n'y met un coup d'arrêt. Est-ce que cela viendra du monde politique, des clients, ou des autorités antitrust ? Personne ne peut le dire mais oui, pour un économiste, cette domination technologique pose un problème réel et sérieux.

Dans le monde à venir, la technologie devra être mise au service de l'humain, et non l'inverse, comme c'est le cas actuellement quand nous « travaillons » gratuitement pour Google. Au-delà des seuls Gafa, l'accélération des progrès dans le domaine de l'intelligence artificielle et de la génétique, la recherche sur l'embryon humain, le ciseau génétique CRISPR-Cas9, tout cela soulève des interrogations nouvelles, d'ordre éthique et philosophique : serons-nous encore humains dans ce monde-là ?

La réponse de l'économiste face à ces progrès, ce n'est bien sûr pas de proscrire l'innovation. Elle apporte aussi des avancées dans la médecine, la façon dont nous travaillons, ou nous déplaçons.

La concurrence doit permettre de réguler ces nouveaux monopoles, mais ce n'est qu'une partie du sujet. Ce qu'il faut aussi, c'est ré-humaniser la technologie. Démanteler Google, c'est adresser un signal fort en ce sens.

Google vient de se voir condamné à une très lourde amende par la Commission européenne pour abus de position dominante concernant son comparateur de prix. C'est un signal fort adressé à l'économie des plateformes ?

Nous avons ciblé Google, et quelques autres, disons-nous dans le livre avec Michael Berrebi, mais d'abord Google, parce que c'est le seul qui a créé une société holding, Alphabet, pour détenir des activités dans tous les domaines de notre vie sociale. C'est le cas le plus emblématique ; mais Facebook, Amazon et quelques autres soulèvent les mêmes questions. L'enjeu, c'est de faire comprendre aux citoyens et aux consommateurs qu'ils doivent reprendre le contrôle de leurs données personnelles. Il faut aussi, dans le domaine de la génétique, interdire la recherche sur l'embryon humain par un accord international.

Je souhaite la mise en place d'une agence mondiale de la génétique et de l'intelligence artificielle, construite sur le même modèle que celle qui lutte contre la prolifération de l'arme nucléaire. Il faut créer des institutions à la mesure des nouveaux dangers de notre temps, et fixer avant qu'il ne soit trop tard des limites claires à ne pas dépasser.

___

À lire également

  • Le marché unique entre les Etats-Unis et l'UE , facteur de prospérité
  • Le droit des pauvres à la prospérité
  • La Blockchain, levier de prospérité globale

(*) L'avenir de notre liberté. Faut-il démanteler Google... et quelques autres ?, par Jean-Hervé Lorenzi, avec Mickael Berrebi, Editions Eyrolles (juin 2017), 256 pages, 17 euros env.

Propos recueillis par Philippe Mabille

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