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Le droit des pauvres à la prospérité

Antonio Meloto

Publié le 08 juillet 2017 à 05:30

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Présent aux Rencontres économiques d'Aix-en-Provence 2017, Tony Meloto est le président fondateur de Gawad Kalinga (qui signifie "prendre soin"). L'objectif de cette ONG est de sortir de la pauvreté 5 millions de familles d'ici à 2024 au travers de la construction de villages et l'organisation de communautés solidaires. En 2010, ce philanthrope a créé GK Enchanted Farm ("ferme enchantée"), première plateforme d'incubation d'entreprises sociales d'Asie du Sud-Est et écosystème original constitué d'une...

Les frontières entre pauvreté et richesse telles qu'elles sont perçues au niveau mondial s'estompent. L'expérience de quelque 300 stagiaires issus de 22 écoles de commerce et universités françaises qui affluent chaque année dans les villages de Gawad Kalinga, aux Philippines, pour un séjour en immersion en est la preuve. Ces jeunes sont généralement déroutés par l'optimisme des moins favorisés au plan matériel, contrastant avec la morosité des plus aisés. Nombreuses sont les « bonnes âmes » venant à la Ferme Enchantée, animées des plus nobles intentions et dotées des meilleures compétences pour libérer les pauvres de la misère. Pour, ensuite, réaliser qu'elles se trouvent elles-mêmes confrontées à leurs propres souffrances, prisonnières d'une cage dorée de privilèges et d'une mentalité élitiste définissant leur mesure de la richesse. Ces jeunes sont souvent surpris par la générosité de coeur des familles plus vulnérables offrant volontiers le gîte et le couvert à l'étranger, et par l'optimisme sans faille d'individus dont les vies ont connu de grandes détresses et un profond désespoir. La qualité de vie au bas de la pyramide ne se mesure pas à l'aide d'outils quantitatifs comme le PIB, mais en s'appuyant sur des critères extra-financiers se rapportant à des valeurs telles que la ténacité, la résilience, la générosité, la quête de sens, le bien-être, la bienveillance et le partage. Les plus privilégiés et mieux éduqués qui visitent nos communautés sont également sidérés de constater que ceux qui ont si peu peuvent s'estimer heureux tandis que ceux qui ont beaucoup se plaignent de ne pas avoir assez.

L'insatisfaction des possédants

Une Française pleine de sagesse, Vanessa Mendez, qui accompagne des projets d'innovation sociale, m'a récemment impressionné. Elle a mis sa vie entre parenthèses durant six mois, quittant son mode de vie parisien confortable et formaté pour trouver paix et contentement dans la simplicité de la Ferme Enchantée. Avec curiosité et audace, elle a délaissé son rythme effréné, s'aventurant en terrain inconnu, serrant dans ses bras des gens simples aux visages souriants et moites et prenant plaisir à échanger longuement avec des personnes peu instruites. Elle a vécu des moments magiques de totale authenticité tout en se sentant en sécurité avec les laissés-pour-compte de la société, souvent jugés dangereux. Peut-être cette expérience a-t-elle mis l'accent sur les menaces et incertitudes pesant sur son environnement préservé et protégé, croulant désormais sous des inégalités croissantes, une montée en flèche du chômage des jeunes, les menaces terroristes, l'afflux massif de migrants et une économie stagnante. Ces indicateurs seraient le signe que le modèle libéral de développement ne fonctionne que pour une minorité.

En effet, le système économique actuel exclut une large partie de l'humanité. Les pays riches ne forment pas leurs Millennials à la résilience pour faire face aux vicissitudes de la vie. Les jeunes des pays développés ont tendance à se plaindre plutôt qu'à trouver des solutions, ils veulent des gratifications immédiates et un « retour sur investissement » à court terme, ils recherchent le plaisir plutôt que le sens et privilégient les relations superficielles et virtuelles à l'expérience de liens humains. Mais, ces jeunes générations forment aussi une armée d'individus désireux de repousser les frontières de l'innovation, d'abandonner leur confort pour un enracinement plus profond et s'efforcent de suivre une nouvelle règle : « Moins pour soi, plus pour les autres, assez pour tout le monde».

Qu'est-ce qui n'a pas fonctionné ? Et qu'est-ce qui marche ?

Vanessa a trouvé des éléments de réponse dans le mouvement Walang iwanan (« ne laisser personne sur le bord de la route ») initié par Gawad Kalinga. Ses principes reposent sur la création de valeur partagée, l'adoption d'une approche ascendante visant à faire émerger une nouvelle classe moyenne, la promotion de la ruralité pour une autosuffisance alimentaire et la réduction de l'exode des campagnes vers les villes. Ce mouvement vise également à investir dans le capital humain en considérant les pauvres comme des personnes ayant des droits et non comme des objets de charité, comme des personnes dignes d'être aimées et non comme des problèmes à résoudre. Par ailleurs, Vanessa a été interpellée, comme l'a été Jean-Philippe Courtois, président de Microsoft International à l'occasion de sa visite de trois jours à la Ferme, par l'importance accordée à la formation du caractère et à la transmission de valeurs aux jeunes parallèlement à la préoccupation de bien les former au plan académique et technologique. La convergence de visions pour créer de la performance économique et de l'utilité sociale s'est concrétisée par un partenariat avec la Fondation Live for Good, créée par la famille Courtois, afin de promouvoir l'entrepreneuriat social auprès de jeunes marginalisés en France et aux Philippines.

Jean-Michel Blanquer, ancien directeur de l'Essec, nouvellement nommé ministre de l'Éducation, a également été fasciné par sa rencontre avec des jeunes défavorisés capables d'avoir de grands rêves. L'écosystème de la Ferme Enchantée, composé d'une ferme, d'un village et d'une université, met le génie des pauvres à l'honneur en leur offrant en cadeau l'excellence académique et l'apprentissage expérientiel à travers l'entrepreneuriat social. Six mois après la visite de Jean-Michel Blanquer, Rinalyn Pagao et Gabrielle Rabino, deux étudiantes de SEED, filles de parents ayant peu fréquenté l'école, ont entamé des études de gestion à l'Essec, et ce grâce à une bourse. Un bel exemple concret démontrant la validité du concept de la philosophie de GK, à savoir offrir le meilleur aux pauvres. D'autres opportunités de tester la version française du succès et du bonheur se sont présentées à certains de nos jeunes pauvres les plus méritants. Ainsi, Micelim Geloso, âgée de 17 ans, a passé deux mois à Paris pour suivre une formation certifiante en entrepreneuriat social à HEC. Cette expérience s'est révélée exceptionnelle pour la jeune fille dont la vision de la pauvreté et de la prospérité a été profondément transformée. Micelim s'est montrée à la hauteur du défi et s'est parfaitement intégrée à sa classe composée de jeunes plus âgés issus de milieux aisés. Le cursus a conduit la jeune Philippine à mener des réflexions sur la notion de profit dans un monde globalisé et élitiste ayant oublié d'investir dans le bas de la pyramide, avec pour résultat une plus grande précarité pour les plus pauvres, comme elle. Cette jeune fille courageuse, qui volait autrefois des fruits pour pouvoir nourrir sa mère et ses quatre frères et soeurs, a invité les enseignants-chercheurs d'HEC à entrer dans son monde, celui des bidonvilles, d'une croissance inclusive pour tous, en opposition aux théories traditionnelles top-down (du sommet vers la base) ne proposant que pitié et charité pour les plus démunis. Micelim a évoqué la résilience et la solidarité comme puissants leviers de lutte contre la pénurie alimentaire et le changement climatique, les Philippines étant un pays particulièrement exposé aux typhons et situé le long de failles sismiques.

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Micelim fait désormais partie d'une expérimentation visant à bâtir une nouvelle génération de 500000 entrepreneurs sociaux au cours des dix prochaines années pour créer de la valeur de façon responsable aux Philippines, pays affichant l'une des plus fortes croissances au monde. Des économistes prévoient que l'archipel deviendra la 19e puissance économique mondiale d'ici à 2050. L'objectif est de parvenir à une prospérité et à une paix durable en n'abandonnant pas les plus faibles. Le défi réside dans notre capacité à produire des preuves et des modèles montrant que c'est possible. Les villages GK ont démarré avec une communauté expérimentale.

Jeunes pousses vertueuses

Aujourd'hui, il existe plus de 3.000 communautés. On peut citer d'autres exemples dans le champ de l'entrepreneuriat social philippin. Human Nature est une entreprise sociale dans le secteur des cosmétiques et produits de soin naturels. Lancée par mes filles, Camille, Anna, et Dylan Wilk, le mari anglais de cette dernière, il y a huit ans dans notre cuisine, Human Nature assure des revenus à de nombreux membres des communautés GK. Présente sur le marché national avec 36 magasins et 100000 distributeurs et prescripteurs, l'entreprise emploie 450 personnes à temps plein, soutient 20 communautés agricoles et verse presque le double du salaire minimum légal. Human Nature a développé une politique équitable à l'égard de ses collaborateurs et n'a pas recours au licenciement. Les bénéfices sont reversés aux communautés victimes de catastrophes naturelles et de conflits, et sous la forme de bourses pour soutenir des jeunes pauvres intelligents et méritants. Human Nature possède aujourd'hui le réseau commercial le plus développé de toutes les jeunes pousses incubées à la Ferme Enchantée, parmi lesquelles Plush & Play, une entreprise de jouets florissante fondée par Fabien Courteille en partenariat avec les mères de la communauté, Freebirds lancé par Louis Faure, diplômé d'HEC, et Vincent Tatel, diplômé de SEED et bien d'autres.

L'entrepreneuriat social comme levier d'une économie positive constitue l'espoir des pauvres tout en proposant des produits qui répondent aux nouvelles tendances de consommation. Human Nature, leader philippin des cosmétiques, enregistre le développement le plus dynamique des entreprises sociales du pays. L'entreprise pourrait prochainement devenir la première marque internationale de l'archipel.

En 2011, EY et le World Economic Forum ont sélectionné Anna et Camille pour recevoir le Prix Entrepreneur social de l'année. Elles ont également remporté le Prix Sustainable Beauty Brand Pioneer en octobre 2016. Le 6 avril 2017, Anna a été élue Femme de l'année dans l'industrie mondiale des cosmétiques. L'Université catholique de Lille a reconnu officiellement l'émergence de l'entrepreneuriat social dans l'économie globalisée et l'action durable de GK à travers le lancement de la Chaire d'entrepreneuriat social. À cette occasion, j'ai reçu la médaille d'or de l'Université.

Pour un développement inclusif

En conclusion, je souhaiterais mettre en lumière quelques principes de bon sens de la logique économique qui, me semble-t-il, sont des pistes à explorer dans la quête de nouvelles formes de prospérité et la refonte de nos modèles économiques.

  • 1. La nouvelle classe moyenne dans les économies émergentes se fera par l'ascension de ceux qui composent aujourd'hui le bas de la pyramide, en particulier les plus ambitieux d'entre eux.
  • 2. La voie d'une prospérité durable est possible si nous reconnaissons le droit des pauvres à la richesse, si nous leur donnons accès au capital, au savoir, à la technologie, au marché, si nous améliorons les infrastructures, si nous aimons la Terre, si nous protégeons la planète, et enfin si nous créons de la valeur inclusive.
  • 3. La voie d'une paix durable est possible si ceux qui ont faim sont nourris de générosité et ceux qui ont de la colère, nourris d'amour.
  • 4. La solidarité avec les pays pauvres émergents est fondamentale pour stopper le déclin des pays développés.
  • 5. Ensemble, nous pouvons bâtir un monde plus bienveillant, juste, stable et heureux où personne n'est un ennemi, une victime ou une proie.
«Que sert donc à l'homme de gagner le monde entier s'il perd son âme ?», questionnait Ignace de Loyola.

___

Par Tony Meloto,
président fondateur de Gawad Kalinga

Antonio Meloto

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