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L'Alsace abandonne sa politique numérique

Olivier Mirguet. Correspondant à Strasbourg

Publié le 24 mai 2012 à 15:43 - Mis à jour le 24 mai 2012 à 15:50

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Avec la liquidation de l'agence de développement économique Iconoval, chargée de l'animation du cluster régional dédié aux économies numériques et aux industries de l'image, une centaine de PME se retrouvent privées de leur réseau de prospection et de ses actions collectives. Le conseil régional, principal financeur d'Iconoval, a coupé les subventions.

L'affaire était mal engagée depuis l'été 2011, le couperet est tombé mi-avril ! Les six salariés-animateurs de l'association Iconoval, pilotes de la stratégie régionale pour l'économie numérique, seront licenciés le 30 juin. Le développement concerté de la filière image, présentée lors de ses premières missions collaboratives en 2004 comme un poids lourd (2000 emplois) concurrent potentiel de l'Ile-de-France et de Rhône-Alpes, retourne dans les tiroirs, comme un vieux négatif non développé.

Trop cher, faible rapport

« Cette structure d'animation coûtait 470 000 euros chaque année. Elle a eu un mauvais rapport qualité-prix. Face à l'insatisfaction générale des entreprises membres d'Iconoval, on arrête tout », explique Christophe Kieffer, directeur de cabinet au conseil régional d'Alsace. « La structure avait vieilli avec deux branches principales, les éditeurs de logiciels et les industries créatives, qui ne parlaient plus de la même chose ».

Le directeur d'Iconoval réfute les critiques

Pas efficace, le cluster ? Alain Tubiana, directeur d'Iconoval et administrateur de France Clusters, s'en défend. « Le label d'excellence européen, qui nous a été attribué en novembre 2011, atteste de la qualité de nos travaux. 41 entreprises se sont créées dans l'environnement du cluster, avec 97 % de taux de survie à cinq ans ». L'école de management de la télévision et des médias (ETMA), financée à hauteur de 2 millions d'euros par les collectivités locales, restera l'une des réalisations les plus visibles d'Iconoval. Deux promotions d'étudiants sont passées, en formation continue.

L'école de formation au management télévisuel a aussi perdu ses crédits

Le groupe France Télévisions s'apprêtait l'année dernière à lui confier la formation de ses cadres dirigeants. Rémy Pflimlin ou Jean Réveillon, l'actuel patron de France 2, étaient des candidats pressentis à la présidence de l'école strasbourgeoise. Ils n'en auront pas eu le temps : les financements des collectivités territoriales (2 millions d'euros cumulés) ont été coupés. Paul Pauwels, ex-directeur de l'ETMA, annonce la renaissance d'une école similaire en Belgique, en 2014. Les anciens financeurs alsaciens apprécieront. « L'environnement était parfait pour une école, mais j'ai eu l'impression que les élus n'accordaient plus aucun soutien à des politiques décidées par le président précédent de la Région, Adrien Zeller, décédé en 2009 », analyse Paul Pauwels.

Ni Arte ni France 3 n'ont joué le jeu ...

Solder un passé politique ? Pas seulement, les griefs sont plus complexes. Avec 93 entreprises impliquées dans des travaux de collaboration, et un chiffre d'affaires cumulé de 130 millions d'euros, la filière a souffert pendant les huit années d'activité d'Iconoval de l'absence d'une vraie locomotive économique et industrielle. Les chaînes de télévision Arte et France Télévisions (France 3), implantées à Strasbourg, n'ont jamais voulu endosser ce rôle malgré un impact déterminant sur l'activité de leurs fournisseurs locaux.

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... les allemands de Burda non plus

Pour y remédier, Iconoval tentait depuis deux ans de rejoindre la rive allemande du Rhin. Le projet collaboratif Clue a été mis au point avec le groupe Burda Media, géant badois de la presse et de l'édition (8200 salariés pour 2,1 milliards d'euros de chiffre d'affaires) et le parc de loisirs Europa Park, sur une base élargie aux loisirs culturels et au concept anglo-saxon d'« entertainment ». Ces deux grandes entreprises, qui se contentent d'aspirer des salariés frontaliers, auraient trouvé un cadre institutionnel pour développer des collaborations plus poussées avec des PME alsaciennes. Avec, en prime, des cofinancements européens. En vain.

La lassitude des élus régionaux

A Strasbourg, les PME de l'audiovisuel sont souvent perçues comme individualistes, dans un environnement porteur. « Les télés et les institutions européennes génèrent un volume de travail supérieur à l'activité audiovisuelle de Lyon ou de Marseille », observe Jean-Michel Mangel, dirigeant de Via Storia, première société de production locale avec 17 salariés permanents et 5 millions d'euros de chiffre d'affaires prévu en 2012. Dans une réflexion associée avec des spécialistes de la muséographie et de la production de documentaires, Jean-Michel Mangel espérait poursuivre en 2012 les activités de la « grappe numérique » alsacienne, dans un Iconoval aux ambitions réduites, sans les PME éditrices de logiciels, d'images d'architecture ou créateurs de serious games, dont les aspirations de développement ne cadraient pas avec « ceux de la télé ». En 2006, déjà, le cluster avait laissé partir les industriels de l'imagerie numérique, aspirés par un pôle de compétitivité plus puissant dédié aux innovations thérapeutiques. Lassée, la région opère table rase.

Pas de vision à long terme

A la Communauté urbaine de Strasbourg, les socialistes n'osent pas s'en réjouir. L'échec d'un des piliers de la stratégie innovante de la collectivité régionale pourrait être attribué à sa majorité politique UMP. Jacques Bigot, président (PS) de la CUS, déplore dans une figure de style « l'absence de vision à long terme » de la région, sur un territoire qui vient de perdre 13 000 emplois nets, essentiellement industriels, en trois ans. A son échelle réduite, limitée géographiquement au bassin d'emploi de Strasbourg, la communauté urbaine innove en soutenant, pour 80 000 euros, un espace associatif de coworking dénommé La Plage : 470 mètres carrés disponibles à la location, pour une journée ou quelques mois, à des travailleurs indépendants (graphistes, développeurs) susceptibles de créer, à terme, de nouvelles activités numériques. Les services de développement économique de la communauté urbaine songent à bâtir un pont vers Mulhouse, où l'association Rhénatic anime des programmes de conférences autour d'un pôle local de compétences numériques. Une centaine de membres de Rhénatic partagent leurs activités entre l'édition de logiciels, le marketing et le commerce sur internet. A la Région, les élus en charge de l'économie et de la culture souhaiteraient greffer à l'Agence culturelle d'Alsace, qui se charge habituellement de soutien logistique à des manifestations locales, amateurs ou associatives, un improbable volet d'animation économiques... L'association Iconoval, privée de budget, ne sera pas liquidée à sa prochaine assemblée générale, le 6 juin. Une dizaine de membres gardent l'espoir d'une renaissance. Mais le cluster du numérique alsacien est bel et bien enterré.

Olivier Mirguet. Correspondant à Strasbourg

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