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La mondialisation intelligente du chantier naval Piriou au Vietnam

Anne Denis

Publié le 14 mai 2012 à 10:07 - Mis à jour le 14 mai 2012 à 11:23

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Débarqué il y a 5 ans au Vietnam sous l'impulsion de son actionnaire Jaccar Holdings, le Breton Piriou, deuxième chantier naval civil français, y réalise désormais 40 % de son chiffre d'affaires. Un développement ultrarapide qui permet au chantier de rester compétitif face à la concurrence internationale. Sans pénaliser, affirme le patron, Pascal Piriou, son site historique de Concarneau.

Hô-Chi-Minh-Ville,printemps 2011. Sur la base militaire de construction navale « X 51 », dans le district de Nhà Bè, se déroule la cérémonie de baptême d'un thonier ultra-moderne de 90 mètres, le « Dolomieu ». Des officiels militaires locaux sont là, de même que l'état-major de l'acheteur - l'armateur réunionnais Sapmer , l'équipage du bateau. Une partie des cadres du constructeur, Seas, sont là aussi : des Vietnamiens et des Bretons. Seas (South East Asia Shipyard) est la filiale locale du chantier naval finistérien Piriou et le Dolomieu, le quatrième d'une série de cinq thoniers surgélateurs commandés par Sapmer (le cinquième sera livré en septembre).Seas n'existe que depuis cinq ans. La société a pourtant réalisé en 2011 plus de 40 % du chiffre d'affaires total de Piriou (151 millions) et compte 350 salariés (dont 12 expatriés). Soit plus que le site historique de Concarneau. L'aventure démarre en 2007 à Ben Luc, à 45 km au sud-ouest de l'ancienne Saïgon, où Piriou démarre une activité de réparation et de construction de bateaux de service pour les activités offshore.

Concorneau produit le prototype, les Vietnamiens le répliquent

La même année, Sapmer, armateur de grande pêche australe, vient voir Piriou : il veut se lancer dans la pêche au thon tropical dans l'océan Indien, pour commercialiser un thon haut de gamme de qualité « sashimi », à destination de clients japonais. Cela implique une technologie à bord plus poussée que pour le thon en conserve (surgélation à sec à - 40 °C, notamment), donc plus coûteuse. « Ils voulaient trois thoniers, raconte pascal Piriou, président du directoire du groupe finistérien. Mais comme nous ne passions pas au niveau prix, ils ont suggéré de ne nous confier que les études et de faire construire par les Chinois. à cette idée, mon frère aîné a pris un coup de sang et on leur a proposé un compromis : construire le prototype à Concarneau et les autres au Vietnam. » Conçu et construit en Bretagne en vingt mois, le prototype sera livré en 2009. pour les autres, le site de Ben Luc étant bien trop petit, piriou cherche en toute hâte une implantation disposant d'une cale sèche, tout en sous-traitant sur place la construction de la coque. « Notre sous-traitant travaillait pour l'armée. Il nous a mis en relation avec la base X 51, qui a accepté de nous louer une partie de ses capacités, raconte Jean-Marie Nicot-Bérenger, directeur de Seas depuis 2009. Tout le monde s'en porte bien, l'armée se charge des questions administratives et des investissements?; en échange, nous faisons travailler une partie de leurs ouvriers. Le colonel responsable de l'arsenal a même été promu grâce à ce surcroît d'activité. » Les thoniers vietnamiens, construits chacun en quatorze mois, ont coûté 27 millions d'euros l'unité, soit 3 millions de moins que le prototype. Et les deux derniers qui se sont rajoutés, encore un peu moins.

Le coût de la main d'oeuvre est moindre, mais pas déterminant

Une différence de prix liée bien sûr au coût de la main-d'?uvre, même si Jean-Marie Nicot-Bérenger n'estime celui-ci qu'à 15 % environ du prix d'un de ces navires. « Nous avons pu trouver facilement du personnel qualifié, ajoute-t-il, car le géant local de la construction navale, Vinashin, était en pleine restructuration ».
La tendance s'est cependant retournée avec l'essor de l'exploration pétrolière offshore, et Seas a dû, pour limiter le turn over, augmenter en trois ans les salaires de 50 % (35 % seulement en euros). Cela dit, le salaire moyen dans l'entreprise reste de l'ordre 150 à 200 euros par mois...À l'origine de la rapide expansion internationale du chantier breton, fondé en 1965 par les frères Guy et Michel Piriou, il y a Jacques de Chateauvieux, président du groupe Bourbon et client historique du chantier finistérien. L'homme d'affaires réunionnais, devenu l'un des leaders des services maritimes à l'offshore pétrolier, encourage les premiers pas à l'étranger (une société à l'île Maurice récemment recédée, et un bureau d'étude en Pologne où sont sous-traitées certaines coques de bateaux). Cette stratégie doit permettre à Piriou de résister au durcissement de la concurrence mondiale. en 2004, il propose à la deuxième génération, qui accède au pouvoir, de le suivre au Nigéria?2 puis, en 2006 au Vietnam. Pour financer l'investissement, décision est prise de céder 80 % du capital à aXa private equity et à Jaccar, holding personnel de Jacques de Chateauvieux. Depuis, les fils de Guy Piriou, pascal et Jacques, ainsi que leurs principaux directeurs, ont repris le contrôle du chantier (55 %), Jaccar en conservant 45 %. « Jaccar nous a facilité la vie au Vietnam, grâce à sa connaissance du pays », reconnaît volontiers le patron de Piriou. Mais Jacques de Chateauvieux, dont la galaxie ne cesse de s'étendre, apporte aussi les commandes : le site de Ben Luc travaille ainsi à 100 % pour Bourbon, et celui de Nhà Bè à 100 % pour Sapmer, filiale à 80 % de... Jaccar.

Conjurer les craintes des salariés concarnois

En cinq ans, le chiffre d'affaires de Piriou a bondi de 80 %. Mais les quelque 350 salariés français - dont 250 à Concarneau- s'inquiètent de cet engouement pour l'international. Pascal Piriou le sait et rejette avec énergie le terme de délocalisation. « Notre essor au Vietnam est bon pour Concarneau, qui ne s'est jamais aussi bien portée. L'objectif est d'éviter de perdre des clients pour des raisons de prix ou de délais. Mais nous sommes décidés à conserver l'ingénierie à Concarneau. Nous continuons d'y construire les prototypes, et nous construisons les séries au Vietnam, en nous transférant à nous-mêmes notre savoir-faire », martèle-t-il, non sans reconnaître, pragmatique : « On ne construira sans doute plus de grand thonier à Concarneau. Ce n'est pas grave si on fait autre chose, par exemple travailler davantage pour la marine nationale. » Il cite aussi le contrat que Concarneau vient de signer avec la société guadeloupéenne TMDD pour une barge de 50 mètres, ou encore la livraison prochaine d'un quatrième remorqueur aux ports algériens...

La complémentarité semble réussir à tout le monde

Une logique de complémentarité qui semble porter ses fruits : dans un secteur sinistré en France, le chantier finistérien fait mieux que garder la tête hors de l'eau. Malgré tout, l'arrivée il y a trois mois à Hô-Chi-Minh-Ville de Jean-Marc prime, l'ex-responsable du bureau d'études de Concarneau, a ravivé les inquiétudes, sa mission étant justement d'en créer un au Vietnam. « Pour le moment, dit-il, ce n'est pas simple, beaucoup de nos salariés ne parlent pas encore bien l'anglais. Mais le but, c'est que dans trois ans, je laisse mon poste à un Vietnamien. »Car, même s'il réfléchit à une nouvelle implantation en Indonésie, piriou veut faire du Vietnam la base de son essor en Asie. Il juge ce pays de 90 millions d'habitants (qui connaît depuis vingt ans un taux de croissance annuel moyen de 7 %) prometteur et moins écrasant que la Chine. pour le moment, sa dépendance à Jaccar ne lui pose guère de problèmes, puisque les commandes sont là. Saturé, Ben Luc va être agrandi (pour un million d'euros environ) et Piriou reste locataire de la base X 51, « quitte à sous-traiter ailleurs si nécessaire ». Quant à Sapmer, lui aussi en plein essor, il ne compte pas en rester là. Son directeur général Yannick Lauri veut s'attaquer à l'océan pacifique, « où le thon est plus abondant ». Deux navires - voire quatre - d'une nouvelle série sont en discussion avec Piriou. Tout de même, Piriou préférerait diversifier la clientèle de Seas. Ce sera le rôle du nouveau directeur commercial, Joris Neven, débauché fin 2011 des chantiers néerlandais Damen. Une façon de garder la main. Car Yannick Lauri veut que ses prochains navires soient « plus économiques, que leur prix se rapproche de celui d'un thonier classique ». Autour de 20 millions d'euros l'unité. Il n'exclut d'ailleurs pas de mettre son partenaire breton -actionnaire commun ou pas - en concurrence avec des chantiers chinois ou coréens. Histoire sans doute de pimenter la négociation.

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