Quand les terres excavées du Grand Paris profitent à l'aménagement du territoire

L'entreprise ECT réemploie ces terres pour transformer des espaces dénaturés en parcs urbains ou champs agricoles.
Giulietta Gamberini
La terre excavée des chantiers est ensuite réutilisée pour créer des parcs ou aménager des espaces dénaturés.
La terre excavée des chantiers est ensuite réutilisée pour créer des parcs ou aménager des espaces dénaturés. (Crédits : Romuald Meigneux/SIPA)

Les volumes, énormes, en font l'un des principaux enjeux environnementaux du Grand Paris : comment valoriser les dizaines de millions de tonnes de terres excavées qui seront générées par les travaux, 40 millions par le seul chantier du Grand Paris Express ? Pour le groupe francilien ECT, ce défi est surtout une opportunité. Actif dans ce domaine depuis les années 1970, il a en effet développé une solution qui va au-delà de celle traditionnellement proposée par les terrassiers, consistant à réemployer ces terres pour les remblais d'autoroutes. ECT les met plutôt au profit de l'aménagement du territoire. « Nous en faisons des parcs, mais aussi des champs ou des bois, là où il y avait des espaces dénaturés : friches, terrains de sport, décharges sauvages, carrières désaffectées... », explique le président de l'entreprise, Laurent Mogno.

Le modèle économique d'ECT, qui compte déjà des dizaines de réalisations, se fonde sur le statut de « déchets » que la législation attribue aujourd'hui à toutes ces terres excavées, y compris au 80% qui ne sont pas polluées, mais « inertes », c'est-à-dire non susceptibles de se détériorer ou de réagir au contact d'autres matériaux. L'intégralité des recettes de l'entreprise vient en effet du prix payé par les acteurs du BTP pour s'en débarrasser dans le respect de la réglementation. ECT détecte et traite séparément les éventuelles terres polluées, et fournit les certifications nécessaires aux exigences de traçabilité des déchets.

Dans ses 15 sites d'Île-de-France, il est en capacité de recevoir environ 15 millions de tonnes de terres inertes par an. Et dans certains d'entre eux, comme celui de Villeneuve-sous-Dammartin, de grandes digues ont même été créées pour accueillir plusieurs tonnes de « terres de tunneliers », qui devraient représenter la moitié des terres excavées du Grand Paris Express, mais qui, en raison de propriétés physiques particulières, exigent des sites adaptés.

Un modèle rôdé

Ces recettes financent l'identification et l'achat des terrains dégradés, la conception de projets d'aménagement et l'ensemble des opérations, qui peuvent durer plusieurs années. L'aménagement est concerté avec les collectivités locales, dans un souci de respect de la continuité du paysage, affirme ECT, qui loue certaines de ses terres à des agriculteurs et travaille sur d'autres avec des écologues autour de stratégie de sauvegarde de la biodiversité.

Ainsi à Villeneuve-sous-Dammartin, depuis l'ouverture du site en 1998, 60 des 130 hectares ont déjà été rendus à l'agriculture, pour la production notamment de blé acheté par la biscuiterie Lu et par McDonald's. Lors de la fermeture des sites, la préoccupation d'ECT est d'éviter qu'ils ne tombent en déshérence, souligne Laurent Mogno. C'est donc aussi en fonction de ce critère que la société décide d'en conserver la propriété ou de les céder à la collectivité, parfois au prix d'un euro symbolique.

Si pour ECT le Grand Paris représente ainsi surtout « davantage de terres pour l'aménagement du paysage francilien », l'enjeu auquel fait face l'entreprise va en réalité bien au-delà de ce rendez-vous particulier. En 2014, les déchets inertes représentaient en France 80 % des 227,5 millions de tonnes de déchets produites par les entreprises du bâtiment et des travaux publics (BTP), selon une estimation publiée en 2017 par le Commissariat général au développement durable (CGDD), et 75% de la quarantaine de millions de tonnes de déchets du secteur du bâtiment, qui ont plus souvent recours à des collecteurs extérieurs.

Mais si elle opère sur un large marché, l'entreprise est aussi confrontée à de nombreuses contraintes. D'une part, ses sites doivent être physiquement proches des chantiers des acteurs du BTP, qui n'ont pas l'espace pour stocker leurs terres sur place. D'autre part, les plus grands sites, où de nombreux camions feront l'aller-retour quotidiennement, et qui lors du boom du Grand Paris attendu entre 2020 et les Jeux olympiques pourraient être ouverts aussi la nuit, ne peuvent pas se situer trop près de centres habités. Sans compter la complexité des procédures d'autorisation, les résistances politiques, les craintes des habitants face au statut de « déchets » des terres qui y seront reçues...

Le pari de l'innovation

C'est pourquoi ECT mise sur une « stratégie mixant grands sites industriels et plus petits », explique l'entreprise. Le groupe parie aussi sur l'innovation, « la mixité des usages permettant de multiplier la valeur ajoutée » de ses projets. Certains terrains hébergent désormais des panneaux photovoltaïques (voir "ZOOM" ci-dessous).

ECT développe aussi un « technosol » : une terre quasi-végétale obtenue à partir de déchets inertes et de compost. Déjà testée, elle semble pouvoir remplacer la terre végétale, dont plusieurs millions de tonnes sont aujourd'hui importées en Île-de-France. 2019 devrait être l'année de sa fabrication à grande échelle, et d'un pas supplémentaire vers l'utilisation des terres excavées pour aménager le paysage.

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ZOOM

Avec Akuo, ECT promeut le solaire francilien

Avec ACT-E, leur filiale commune, ECT et le producteur indépendant d'énergies renouvelables Akuo Energy veulent dupliquer l'expérience menée à Annet-sur-Marne (77). Sur 46 hectares qui lui appartiennent, ECT y a déversé quelques tonnes de terres inertes le long des voies de TGV, dans un objectif d'aménagement visuel et phonique.

C'est sur ces terres qu'Akuo a installé 17 MW de panneaux photovoltaïques, dont la production alimentera la consommation de quelque 3.700 foyers (hors chauffage). La pente du terrain, le modelé conçu pour favoriser l'ensoleillement, tout concourt à maximiser la production de l'installation, tout en en favorisant la meilleure insertion paysagère possible. « Une dizaine de sites susceptibles d'accueillir des installations de 10 à 20 MW ont été identifiés », confie le président d'ECT Laurent Mogno.

L'objectif commun aux deux entreprises est de développer environ 100 MW de solaire dans la région. Comme pour l'éolien flottant installé dans des carrières désaffectées et inondées, cette solution offre à Akuo du foncier sans conflit d'usage des sols.

« L'électricité produite peut être vendue à EDF et injectée au réseau - comme c'est le cas pour la centrale d'Annet, lauréate d'un appel d'offres de la CRE -, précise Eric Scotto, président et co-fondateur d''Akuo Energy. Mais elle peut également être vendue directement à des entreprises dans le cadre de PPA (Power Purchase Agreement), ou encore être utilisée pour fabriquer de l'hydrogène dans le cadre de Last Mile. »

Ce projet soutenu par la Commission européenne et conduit en partenariat avec Atawey vise l'installation de 33 stations destinées à alimenter 400 véhicules à hydrogène de JC Decaux et Galeries Lafayette.

Giulietta Gamberini

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Commentaire 1
à écrit le 27/03/2019 à 8:54
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Avouez qu'il serait temps non ? Détruire des terres cultivables est déjà bien triste si c'est en plus pour rien en faire comme par exemple ces remblaies d'autoroutes ...

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