Humanicité, un beau projet lillois à la peine

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Le quartier d’Humanicité et l’hôpital Saint-Philibert s’étendent sur une surface de 15 hectares au coeur du site de Tournebride qui représente au final un potentiel d’urbanisation de 130 hectares. À terme, Humanicité abritera 900 logements répartis en six ilots.
Le quartier d’Humanicité et l’hôpital Saint-Philibert s’étendent sur une surface de 15 hectares au coeur du site de Tournebride qui représente au final un potentiel d’urbanisation de 130 hectares. À terme, Humanicité abritera 900 logements répartis en six ilots. (Crédits : Reuters)
Porté par l'Université Catholique de Lille, cet écoquartier situé au pied d'un métro et à proximité immédiate d'un hôpital, se veut un living lab où s'invente le vivre ensemble de demain. Sauf qu'il manque de mixité sociale et d'équipements publics.

Sur le chemin d'une coulée verte entourée d'immeubles neufs, un jeune homme promène son chien en saluant les passants. Sur une route avoisinante, un automobiliste roule au ralenti derrière une personne qui se déplace en fauteuil roulant. Un peu plus loin, une maman et son bébé entrent dans une crèche, deux personnes âgées sortent d'un Ehpad et une jeune élève infirmière se dirige vers son école. La vie de l'écoquartier Humanicité commence à ressembler au rêve qu'en avait Thérèse Le Brun dans les années 1980.

Chercheur de l'Inserm spécialiste de l'économie de la santé, elle dirigeait alors le Cresge (Centre de recherche économique, sociologique et de gestion) au sein de « La Catho », l'Université Catholique de Lille.

« Mes travaux sur le vieillissement de la population m'avaient persuadée qu'il faudrait repenser la manière de vivre dans les villes en rapprochant le social et le sanitaire. Notre université possédait un terrain de 140 hectares à proximité immédiate de son hôpital Saint-Philibert. Pourquoi ne pas anticiper son urbanisation pour qu'elle se fasse en veillant aux besoins des plus faibles, comme le veut la tradition de La Catho ? Et pourquoi ne pas prendre exemple sur Louvain-la-Neuve ? Sortie de terre au milieu de nulle part à la fin des années 1960, cette ville universitaire belge accueille plus de 30 000 habitants dans un environnement qui favorise les rencontres entre jeunes, familles et personnes âgées », raconte Thérèse Le Brun pour expliquer comment est née l'idée d'Humanicité.

« Créer un urbanisme vecteur de liens »

Avec Jean-Claude Failly, un collègue chercheur qui lui succédera à la direction du Cresge, et Michel Falise alors recteur de La Catho, elle propose la création d'un nouveau « quartier de vie et de ville » où l'espace public serait vecteur de lien social. Le projet se monte sans commande publique, en partenariat avec Lille Métropole, la commune de Lomme et celle de Capinghem. L'université va jusqu'à tenir le rôle d'aménageur pour accélérer le processus. Ce n'est pas son métier, mais le temps presse. Humanicité veut accueillir des établissements de santé. Pour chacun d'entre eux, il faut au préalable obtenir l'autorisation de l'Agence régionale de la santé et démarrer les travaux dans les trois ans qui suivent. Sinon les autorisations deviennent caduques.

« Nous avons dû investir sur nos fonds propres pour viabiliser le terrain », rappelle Thérèse Le Brun.

Elle est alors recteur de La Catho. Situé au pied du métro Saint-Philibert, à quelques mètres du centre commercial Carrefour et de Kinépolis Lomme, le plus grand complexe cinématographique de Lille, l'écoquartier Humanicité voit ses premiers habitants arriver en janvier 2013. Il y en a un millier aujourd'hui. Ils seront plus de 2.000 d'ici à la fin 2016. De quoi attirer les commerces de proximité. Déjà plus de 1.200 personnes y travaillent et 600 étudiants s'y forment aux métiers de la santé. Il y a un Ehpad, un foyer d'accueil médicalisé, une maison de soins palliatifs, un service d'accompagnement d'adultes handicapées, un institut médico-éducatif pour enfants et un foyer d'accueil de personnes souffrant de traumatismes crâniens.

« Il s'agissait de créer un urbanisme vecteur de liens, répondre à l'exigence de densité dictée par la loi à proximité d'une station de métro, imaginer un quartier à l'échelle des piétons, offrir une accessibilité à tous et mutualiser les équipements comme les parkings », détaille Hubert Maes, l'urbaniste concepteur de ce nouveau quartier.

Un réseau de chauffage urbain alimenté par une chaudière biomasse alimente tout le site. Lieu d'échanges, les Ateliers Humanicité réunissent les personnes qui habitent sur le site et celles qui y travaillent pour qu'ensemble elles améliorent leur cadre de vie.

« Ces rencontres ont donné lieu à un changement de sens de circulation des routes. Nous cherchons maintenant à améliorer la gestion des déchets », indique Frédéric Soyer, directeur des Ateliers.

Cet outil donne à Humanicité une dimension de living lab grâce auquel des services innovants pourront être mis en oeuvre en matière de transports, de chauffage, de sécurité, et pourquoi pas d'échanges intergénérationnels.

« Humanicité est un laboratoire extraordinaire pour faire du coaching énergétique. Il nous offre l'occasion de recueillir des informations auprès d'un panel étendu d'usagers au profil multiple. Nous avons accès à un hôpital, des particuliers, des syndics de propriétés, des entreprises et des commerçants. Le comportement des usagers étant essentiel à la maîtrise énergétique, être en mesure de sensibiliser tous ces publics, à l'échelle d'un quartier, c'est rare », explique Françoise Vialatte, directrice générale déléguée du Campus Dalkia Nord Europe.

Lieu de formation dédié aux métiers de l'environnement, ce campus est situé à deux pas d'Humanicité. Ouvert en 2011 par Veolia avant la reprise par EDF des activités du groupe Dalkia en France, il forme plus de 4.000 personnes par an aux métiers de la gestion de l'énergie, de l'eau, des déchets et des transports.

Une commune coupée en deux

Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais ce n'est pas l'avis de Christian Mathon, maire de Capinghem.

« L'édification de ce nouveau quartier a séparé en deux ma commune. La majorité des habitants d'Humanicité sont domiciliés sur Capinghem mais aucune route ne leur donne accès au village. Aucun équipement public n'est prévu pour eux, et nous n'avons pas les moyens de les financer », résume-t-il.

Un projet de voie douce d'environ un kilomètre pour piétons et vélos est à l'étude. L'école ne serait plus qu'à dix minutes de marche. Les parents n'auraient plus à prendre leur voiture et à faire un détour de plusieurs kilomètres pour y déposer leurs enfants.

« Mais la nouvelle réglementation pourrait nous imposer la réalisation d'une étude d'impact. Ceci reporterait l'ouverture de cette liaison de la fin 2015 à la fin 2016 », souligne Christian Mathon.

Élu pour mettre un frein à la densification urbaine prévue par Lille Métropole sur le site de Tournebride, au coeur duquel s'inscrit Humanicité, le maire de Capinghem dénonce le manque de mixité sociale de ce nouveau quartier.

En septembre 2013, les premiers logements en accession à la propriété privée ont été inaugurés. Mais les propriétaires n'y vivent pas. Ils se sont empressés de les louer. Ceux des appartements à livrer à la fin 2016 sur le dernier îlot en construction feront sans doute de même, sachant que ces logements s'inscrivent dans le cadre de la loi de défiscalisation Pinel.

La Catho rêvait de construire un quartier de mixité et d'innovation sociales. La mixité sociale des personnes qui y habitent n'est malheureusement pas au rendez-vous. Les personnes à haut revenu boudent ce nouveau quartier. L'obligation de densification des zones urbaines y serait-elle pour quelque chose ?

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Commentaires
a écrit le 15/01/2015 à 16:19 :
ou, comme dit le proverbe : "l'enfer est pavé de bonnes intentions"; ou bien encore : "on ne saurait penser à tout" ! ou encore, du film "Sur la route de Madison" : "J'ai fait de beaux rêves, je ne les ai pas tous réalisés mais je suis heureux de les avoir faits."
a écrit le 15/01/2015 à 10:51 :
Ce n'est rien d'autre qu'une nouvelle citée comme on en construisait dans les années 60 et dont on a vu ce que cela amenerait .Certes c'est un peu plus vert mais les cités des banlieux le sont aussi plus ou moins .Pourquoi y aurait il là plus de convivialité de vie qu'ailleurs plus que dans les quartiers populaires des centres villes ou les gens sont en théories trés proches les uns des autres mais si séparés par un individualisme mefiant !Et puis que vient faire la proximité d'un hopital ici !Des medecins et pharmacie il y en a partout !La mixité sociale est un leurre c'est le niveau des revenus qui decide des loyers et qui fait la selection !On connaissait les bobossocialos il y a maintenant les boboscathos.......
a écrit le 15/01/2015 à 10:18 :
ces cités c'est l'inverse de ce que recherche les acheteurs.
a écrit le 15/01/2015 à 8:42 :
Bon article balancant avantages et limites. La question de la mixite ou de l'integration n'est pas nouvelle. Il y a certainment un equilibre a trouver, mais dans le meme temps certaines villes (au-dela de la france) sont construites sur la base de modules autonomes exclusifs les uns des autres, et ce modele fonctionne.
Réponse de le 15/01/2015 à 10:37 :
Mais pour quelle raison, certains esprits "généreux" veulent-ils forcer ceux qui en ont les moyens à vivre là où ils ne veulent pas ou à leur imposer des voisins par trop différents ?
Est-ce encore une limitation par haine du choix individuel ?
a écrit le 15/01/2015 à 8:21 :
J'ai eu un véritable fou rire. Merci pour cet article que je relirai ce soir avant de dormir.

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