Inde : le rêve évaporé de Chandigarh

Stéphane Picard

Stéphane Picard
L'hiver indien vient de rendre les armes et s'il n'y avait ces légères brumes à l'horizon pour envelopper encore les premières pentes de l'Himalaya, on pourrait se croire en Europe au début du printemps, lorsque le soleil d'avril commence à réchauffer la terre. Nous ne sommes que début février et sur la grand-place du Capitole de Chandigarh, la lumière blanche est écrasante. Aucune âme qui vive alentour ou presque.
Sur l'immense dalle de béton qui les sépare, la Haute Cour de justice à l'est et l'Assemblée parlementaire à l'ouest, se toisent, tels deux monstres qui s'apprêteraient à disparaître. Le temps n'existe plus. Le béton a noirci et par endroits, il part même en charpie, laissant pointer les herbes folles au bord de bassins qui semblent n'avoir jamais vu l'eau. Voilà cinquante ans que le maître d'oeuvre de ces lieux improbables est mort en nageant devant son cabanon du Cap Martin, sur la Côte d'Azur. S'il revenait ici, Charles-Édouard Jeanneret Gris, dit Le Corbusier, pleurerait de voir son rêve de cité idéale aussi dénaturé.
Pour accéder au Capitole, conçu à l'origine comme une agora grecque ouverte au peuple de Chandigarh, il faut montrer patte blanche, remplir un formulaire, passer sa sacoche aux rayons X, franchir une haute clôture barbelée sous escorte militaire et subir un énième contrôle d'identité. L'endroit est devenu un vrai bunker en raison, disent les autorités, du risque terroriste international. À l'intérieur du périmètre administratif, seules quelques touches de couleurs vives sont là pour rappeler la folie du projet lancé par Nehru après l'indépendance de l'Inde.
L'idée était de redonner une capitale à un Pendjab coupé en deux par la partition avec le Pakistan. Vert, jaune, rouge, les gigantesques piliers représentent la majesté du pouvoir judiciaire, entre lesquels se faufilent les robes noires des juges et des avocats.
Vert, jaune, rouge encore, sur la fresque peinte du portail monumental donnant accès aux lieux du pouvoir législatif. Il reste aussi ces OVNI couvrant les deux hémicycles du parlement de Chandigarh, devenue également capitale de l'Haryana en 1966, lors de la scission du Pendjab indien : dressés vers le ciel, une pyramide et un cône hyperbolique accrochent le regard, incarnations de l'ère industrielle à laquelle la ville «idéale» prétendait opposer un modèle de quiétude. Plus loin, en retrait, le long Secrétariat étire sa façade austère, siège du pouvoir exécutif, avec son toit-terrasse où quelques rares plantes en pot rappellent le jardin qui aurait dû y prospérer.
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De fait, les bicyclettes enfourchées par les pionniers des années 1950 ont cédé la place aux 4x4, monospaces et autres Royal Enfield pétaradantes, sur les longues avenues rectilignes qui séparent les quartiers en «secteurs» rectangulaires numérotés de 1 à 65. Ici, les notables sont fiers de dire que Chandigarh est la ville indienne qui compte le plus grand nombre de voitures par habitant. Qu'importe la pollution qui va avec.
La végétation s'est considérablement étendue mais si certaines plates-bandes entretenues avec un soin maladif sont dignes des images de l'Eden, nombre de prétendus jardins ne sont que des friches abandonnées aux ordures. Quant aux constructions, certes basses en centre-ville, elles peuvent atteindre quinze étages dans les faubourgs surpeuplés de Mohali et Panchkula, qui commencèrent à sortir de terre un an seulement après la disparition de Le Corbusier. Près de l'aéroport, en bordure du boulevard périphérique, Elante Mall est le dernier sujet de polémique. Ce centre commercial ultramoderne, inauguré il y a un peu plus d'un an, attire dans un bruit stéréophonique assourdissant la jeunesse dorée de la ville, avec ses magasins étincelants et ses chaînes de restaurants à l'occidentale.
La visite du musée d'architecture confirme qu'une page est en train de se tourner, dans cette agglomération dimensionnée à l'origine pour 150 000 habitants. Elle en compte maintenant pas loin de 9 millions. Un panneau d'accueil informe le visiteur que « Chandigarh aborde un tournant critique de son histoire», qu'il va falloir « organiser l'avenir avec le plus grand soin» et qu'il convient de « tirer les leçons des constructions passées pour les projets similaires qui pourraient voir le jour ailleurs dans le pays».
Des mots qui doivent sonner comme un avertissement aux oreilles de Narendra Modi, l'actuel Premier ministre de l'Inde, dont l'une des grandes promesses est de bâtir cent villes «intelligentes» un peu partout dans le sous-continent. Un nouveau rêve urbanistique où règneraient Internet, caméras de surveillance et transports collectifs rapides, où les logements spacieux et climatisés ne subiraient jamais de coupure d'eau ni d'électricité, où les entreprises offriraient du travail à chacun. Le gouvernement nationaliste installé depuis l'an dernier à Delhi a pour prétention de faire de l'Inde l'une des nations les plus modernes du xxie siècle. Brusquement, Chandigarh se trouve reléguée au rayon des «contre-modèles», estime Pramod Kumar, directeur de l'Institut pour le développement et la communication, un think tank qui travaille sur les effets négatifs de la mondialisation.
Parmi les aberrations relevées par Pramod Kumar, l'orientation du plan masse de la ville à 45 degrés, censée offrir depuis les bureaux du Capitole une vue imprenable sur la chaîne montagneuse des Shivaliks, et permettre la ventilation maximale des habitations, le vent soufflant le plus souvent du sud-est pendant les grosses chaleurs.
Le Corbusier n'est pas seul responsable de cette situation car la vraie paternité de Chandigarh est en vérité anglo-saxonne. Initialement, Nehru avait fait appel aux architectes américains Albert Mayer et Matthew Nowicki pour créer de toutes pièces, à 240 km au nord de Delhi, une ville-jardin inspirée des travaux menés à la fin du xixe siècle par un urbaniste anglais, Ebenezer Howard. On peut encore voir aujourd'hui au musée d'architecture le plan masse que le tandem avait tressé le long de rues courbes cherchant à « éviter la monotonie».
Le destin, hélas, en voulut autrement. Le 31 août 1950, Nowicki trouva la mort dans un accident d'avion et Mayer, anéanti par la perte de son ami, se sentit incapable de mener à bien un projet d'une telle ampleur. Il jeta l'éponge et Le Corbusier prit sa place. Aux yeux de Nehru, l'architecte français d'origine suisse avait le mérite de réfléchir depuis quelque temps déjà à la question de la modernité dans les pays à tradition culturelle forte.
En outre, il était non seulement architecte et urbaniste, mais aussi peintre, sculpteur et poète. À défaut de pouvoir imposer son idée de «cité machine» , ce dernier, voulant imprimer sa marque, remplaça les courbes de ses prédécesseurs, qu'il jugeait « ruineuses, difficiles, dangereuses et paralysantes», par des lignes droites, au motif que celles-ci « font partie intégrante de l'histoire, des idéaux et des agissements de l'Homme». Le damier de Chandigarh était né.
D'un point de vue social, c'était la chronique d'un échec annoncé. « Chandigarh est devenue une ville d'employés de bureaux, avec de plus en plus de fonctionnaires et de moins en moins d'entreprises», souligne notre cinéaste. Le Corbusier a délibérément organisé la ségrégation. Il a commencé par construire de grosses villas pour les bureaucrates, sur des terrains de 4.000 yards (3.300 m2), avant de répartir le foncier des îlots, A, B, C, D... sur des parcelles de plus en plus petites, 400 yards, 200 yards, selon les capacités financières de chaque foyer. Résultat, la population se retrouve cloisonnée à l'intérieur de ghettos, ignorant tout de la mixité sociale.
Oublié, le texte fondateur de Chandigarh qui, dans son article premier, posait en 1952 le principe d'une ville « offrant aux plus pauvres des citoyens pauvres toutes les installations nécessaires à une existence digne» . Un quart de la population vit actuellement dans des slums (bidonvilles), cachés pudiquement derrière de longs murs de brique rouge érigés par la municipalité, en plein coeur du secteur 25 ou à Janta Colony, un quartier de baraquements situé à moins d'un kilomètre à vol d'oiseau du siège du gouvernement. C'est là que s'installent les migrants qui continuent d'affluer de l'Uttar Pradesh et du Bihar, attirés par les lumières d'une cité connue pour être la plus riche du pays après Delhi et Goa, avec un revenu annuel moyen par habitant de 157.000 roupies (2.200 euros), d'après les statistiques de 2014.
Professeur dans le même établissement, J.-P. Singh s'agace des critiques faites à la ville.
Difficile à concevoir pour le promeneur de Chandigarh, qui voit à perte de vue beaucoup de maisons disséminées dans la verdure et assez peu d'habitat collectif. Peu de temps après le décès de Le Corbusier, les historiens de l'architecture Francesco Dal Co et Manfredo Tafuri livrèrent une clé de lecture qui demeure manifestement pertinente.
Selon eux, Chandigarh incarne « le signe d'un abandon de la conscience malade d'un univers bourgeois qui s'interroge, ne sachant que répondre, sur les raisons de son propre naufrage». (Architettura contemporanea, Milan, Electa, 1976). De fait, la capitale du Pendjab et de l'Haryana a toute l'apparence d'une ville au service d'une élite, où le développement immobilier est apprécié, dès lors qu'il prend forme dans ses lointaines banlieues.
Au centre du Capitole, au bout d'une interminable pelouse, la célèbre main ouverte de Le Corbusier continue de faire face à la ville, à une trentaine de mètres au-dessus du sol. Son message de paix - main ouverte pour donner, main ouverte pour recevoir -, paraît terriblement utopique en ce début d'année 2015.
Une girouette géante dont il est bien difficile de deviner l'orientation qu'elle aimerait indiquer aux habitants de Chandigarh.
Stéphane Picard