Urgence climatique, crise de la Covid-19, accroissement des inégalités, émergences de nouvelles propositions sociétales et de nouveaux dangers... Dans la période troublée que nous traversons, nous ressentons désormais unanimement la nécessité d'engagement, comme un nouveau besoin prenant la forme d'un call to action à l'anglo-saxonne, nous enjoignant à agir avant qu'il ne soit trop tard. Pour canaliser les bonnes intentions, ONG, partis politiques, clubs et associations, charité religieuse et philanthropie rivalisent d'inventivité. Si bien que plus l'horizon s'assombrit, plus les bonnes volontés s'additionnent et se multiplient, parfois de manière désordonnée. « Au fil de notre vie, explique la philosophe Marie Robert, nous sommes tous amenés à faire preuve d'engagement. Qu'on s'engage à tenir une promesse ou à épouser quelqu'un, l'engagement ne fait pas partie de ces concepts flous qui nous semblent lointains, étrangers à notre quotidien. Pourtant, si on prend le temps de le regarder d'un peu plus près, le terme n'est pas aussi limpide qu'il n'y paraît. L'étymologie rappelle que l'en-gage-ment exige de "mettre quelque en chose en gage". L'engagement n'est donc pas gratuit, il coûte. Mais quoi au juste ? Est-ce le prix de notre indifférence ? » Son usage recoupe, aujourd'hui, différentes pratiques qui ne sont pas identiques. L'engagement peut être une ligne de conduite. « Par exemple, on s'engage à suivre certaines règles, ou l'on s'engage à respecter les termes d'un contrat. Mais cette manière de considérer l'engagement est quelque peu restreinte, et ne dit pas grand-chose de la fougue qui habille si souvent ce mot. Car s'engager, c'est avant tout une action. C'est prendre volontairement une décision qui implique de mettre notre personne au service d'une cause ou d'un combat que l'on croit juste » analyse l'auteure du Voyage de Pénélope, Une odyssée de la pensée (Flammarion, 2020). C'est qu'à travers les siècles, l'engagement a pris des formes diverses, allant de la simplicité originelle du message christique à la complexité des mécanismes socio-économiques de la social-démocratie. Autant de modalités parfois antagonistes, de formats d'engagements ayant chacun à leur tour contribué à changer la donne de la vie en société. Désormais, RSE oblige, c'est bien le monde de l'entreprise qui dicte le tempo de l'engagement, tant sur le plan philosophique qu'au niveau pratique, dans une volonté renouvelée d'efficacité. L'idée vient de plus loin qu'on ne le pense. Prolongeant la théorie de John Stuart Mill sur l'homo oeconomicus, la RSE s'appuie en effet sur l'existence d'un homme rationnel qui utilise les ressources dont il dispose de manière à en tirer la satisfaction, ou l'utilité, la plus élevée possible. Ce que Bernard Maris, dans Plaidoyer (impossible) pour les socialistes (Albin Michel, 2012), interprétait ainsi : « Homo oeconomicus est l'homme d'Adam Smith, de Marx ; l'homme des eaux glacées du calcul égoïste. Égoïste. Narcissique. Ne pense qu'à lui. Réalise le bien social à partir des égoïsmes privés. Vices privés, vertu publique ». Là précisément se trouve le génie de la RSE en termes d'engagement, transformant peu à peu les homo economicus que nous serions en homo socius ouverts au monde, à l'écoute des autres, désireux de poursuivre une quête morale après avoir satisfait des besoins primaires. De son temps, Kant évoquait déjà l'existence de « rapports sociaux de production » eux-mêmes travaillés par une « disposition de l'homme à l'humanité ». D'une certaine manière, grâce à la RSE, la boucle est bouclée et le concept d'engagement réapparaît. Il resurgit même avec une telle force qu'il devient une notion cardinale dans une société traversée par deux inquiétudes majeures : la volonté de croissance économique et la quête de sens... Reste à savoir pour quoi s'engager et sous quelles modalités ? Et comprendre, surtout, comment nous en sommes arrivés au tournant de l'engagement 2.0, sous l'égide de multinationales et autres GAFA désormais plus puissantes que des États et disposant de leur propre vision du monde...