Une histoire du rapport de l'Homme à la Nature
Laurent-David Samama
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Des bienfaits de la déconnexion... Une fois n'est pas coutume, l'écriture de cet article débute en forêt, je suis adossé contre le tronc massif d'un châtaignier, muni d'un simple stylo et d'un carnet. Autour de moi : le souffle du vent dans les branchages, une flore de fin d'été, le chant des oiseaux, le vrombissement des insectes et quelques traces encore fraîches du passage d'une famille de sangliers. Voilà une immersion en pleine nature, à l'aube, avant que les promeneurs et autres joggers n'investissent les lieux. L'homme seul face à la Nature triomphante : une manière romantique d'en finir avec le train-train harassant de la vie citadine en s'immergeant dans le vert. Nous sommes ici au cœur des bois, plus précisément au cœur de la forêt de Montmorency, majestueux massif forestier de 2 200 hectares situé au nord de Paris. Montmorency... Soudain, quelques lointains souvenirs de lycée remontent à la surface. Outre plusieurs points remarquables faisant le plaisir des randonneurs, l'endroit est surtout connu pour avoir hébergé, de 1756 à 1762, l'un des penseurs majeurs du siècle des Lumières, le philosophe Jean-Jacques Rousseau. À Montmorency, l'auteur d'Émile, du Contrat Social et des Rêveries du promeneur solitaire s'adonnait à l'exercice du bonheur autarcique - partageant son temps entre écriture, herboristerie et contemplation - de même qu'à la marche et au difficile exercice de l'introspection. Naîtra ainsi, au fil du temps, une relation unique et fusionnelle avec la Nature, nourrissant bientôt une profonde pensée politique et philosophique. À la vie citadine bien trop souvent synonyme de perversion à son goût, Rousseau préférera l'état de nature. Il fera de Montmorency le siège de son inspiration, son « cabinet de travail » comme il l'écrit dans les Confessions.
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N'est évidemment pas Rousseau qui veut. Aux prémices de l'humanité, l'idée d'harmonie avec la nature constituait évidemment un concept flou. Il est vrai que l'homme préhistorique, subissant l'aléa climatique et la rudesse d'un environnement qu'il ne parvenait ni à maîtriser, ni à contenir, ni même vraiment à comprendre, percevait dans son environnement une donnée avant tout hostile. Pour l'homme de l'âge du feu, pas de sentiment de supériorité qui tienne : esseulé, il se savait en proie aux prédateurs, non pas au sommet de la chaîne alimentaire mais bien dans une concurrence directe et effrayante. Manger ou être mangé : les peintures rupestres sur les parois des grottes de Chauvet et Lascaux illustrent le danger des parties de chasse et cette tension constante entre bipèdes et prédateurs. Tout changera bientôt avec la découverte du feu, bond technologique propre à bouleverser les écosystèmes, puis avec la généralisation de l'élevage. Sans anachronisme, on pourrait y voir les premières tentatives concrètes, tangibles, de bouleversement du rapport initial entre l'Homme et son milieu. Comme le début de la fin de l'État de Nature, celui où la terre nourricière donne et reprend selon son bon vouloir. L'humain aura beau croire et craindre Gaïa, force mystique et supérieure, il n'en sera pas moins déterminé à vouloir amoindrir son pouvoir supposé pour croître et se développer. D'ailleurs, loin de l'image d'Épinal, on se demande aujourd'hui si Sapiens et Néandertal n'auraient pas eu une influence majeure sur leur environnement, participant activement à l'extinction du mammouth. Dans un article pour le média historique Hérodote, la professeure Isabelle Grégor va plus loin encore : « Saura-t-on jamais s'ils n'ont pas fait disparaître pour toujours des dizaines de plantes ? N'estime-t-on pas que près de 80 % des grands mammifères américains ne se remirent pas de leur rencontre avec l'Homme, dès lors qu'il eût repéré le passage du détroit de Béring (12 000 av. J.-C.) ? Les prédateurs ont changé de camp ! » Pour autant, l'harmonie demeure et les outils humains, même s'ils se perfectionnent, ne lui permettent pas d'asseoir une domination définitive. Dans l'Égypte des pharaons, la nature suscite ainsi un curieux mélange de crainte et d'admiration. Sans que l'on ne comprenne pourquoi, les dieux que l'on vénère, revêtant d'ailleurs souvent l'apparence d'animaux, se fâchent ou se réjouissent, offrant à leur guise superbes récoltes ou terribles épisodes de famine. Il en allait de même dans la Grèce antique, où le courroux des dieux était si craint que le sacrifice servait à apaiser leurs ombrages dévastateurs. L'Iliade et plus encore L'Odyssée d'Homère proposent ainsi clairement le récit d'un homme fragile ballotté par les éléments naturels. C'est ainsi que pour braver la mer, le vent, le soleil et l'obscurité, il faudra à Ulysse des caractéristiques surhumaines, une immense bravoure et un grand courage. Le tout formant une belle preuve d'humilité face à une nature souvent déchaînée. Pour proposer d'autres ressources que celle du héros mythique, la philosophie grecque va entreprendre un vaste travail théorique, faisant intervenir logique et raison pour éteindre une angoisse. Peu à peu, c'est toute la place de l'Homme dans la Nature qui est revue, repensée, révisée.
Laurent-David Samama