"Se sauver ou sauver la planète ? " par Géraldine Mosna-Savoye

Philosophe et productrice sur France Culture, Géraldine Mosna-Savoye tient une chronique dans T La Revue de La Tribune. "Se sauver ou sauver la planète" est issu de T n°6 "spécial planète" paru en octobre 2021.

6 mn

(Crédits : Istock)

En 1957, un satellite terrestre « fait de main d'homme » fut lancé dans l'univers. Son nom ? Spoutnik, premier engin artificiel envoyé depuis la Terre. La philosophe Hannah Arendt assiste à cet événement mondial et ne manque pas de s'étonner, non pas de la prouesse technique, mais de la réaction des hommes : « Ce fut un soulagement de voir accompli le premier "pas vers l'évasion des hommes hors de la prison terrestre". »

Et Arendt de s'inquiéter : « L'émancipation doit-elle s'achever sur la répudiation fatale d'une Terre Mère de toute créature vivante ? » Une soixantaine d'années plus tard, et ce numéro le prouve, nous partageons la même inquiétude que la philosophe. Le mouvement est désormais inversé : non plus fuir la Terre mais pouvoir y rester. Non plus s'en sauver mais la sauver. Comme si celle-ci n'était plus ce qui nous retenait, nous empêchait, mais au contraire, la condition de possibilité pour vivre, être et faire.

D'une certaine manière, que les mots d'Arendt aient été entendus a quelque chose de rassurant. Enfin, la Terre n'est plus vue (même si la part de sceptiques sur le sujet n'est pas négligeable) comme un donné, un acquis, ou pire, comme un boulet aliénant... Pourtant, que l'on cherche à s'en échapper ou à pouvoir y rester, le rapport à cette « Terre Mère » reste le même : de 1957 à 2021, demeure l'idée que nous, humains, pouvons tout.

Comment sauver la planète ? Comment la préserver ? Comment la réparer ? Autant de formules qui sonnent, parfois et malheureusement à mes oreilles, non pas seulement comme des élans d'engagement mais aussi comme des sursauts d'un dangereux désir de toute-puissance.

Que pouvons-nous faire pour « sauvegarder notre Terre » ? La question n'est certes pas qu'une formule, elle nous implique. Notre responsabilité passée et encore présente est immense, c'est incontestable, notre pouvoir fait de mesures et de décisions à venir (on l'espère) l'est aussi, c'est tout aussi incontestable.

Mais comment se responsabiliser sans dominer ? Comment s'atteler à la sauvegarde de la planète sans pour autant jouer les sauveurs ? Comment prendre les choses en main sans avoir la mainmise, ni placer les humains avant tout et tout contre la Terre ?

Après la volonté de conquérir les ressources naturelles, après celle de vouloir s'en émanciper, serait-il venu le temps d'une nouvelle volonté, celle d'être les maîtres d'une Terre dont on croit pouvoir transformer un destin que l'on a pourtant déjà détourné ?

Au fond, le problème se dessine ici : non pas dans cette ambition, de bon sens, de sauvegarder la planète, mais dans le fait de penser qu'il s'agit véritablement d'une sauvegarde. Le dictionnaire a souvent raison. Ne sauvegarde que celui qui a une autorité. N'est sauvegardée qu'une personne ou qu'une chose.

Sauvegarder la planète, c'est ainsi plus que sous-entendre, c'est poser que moi, par exemple, j'aurais l'autorité pour mettre sous ma protection une personne ou une chose comme la Terre.

Évidemment, l'hypothèse peut se passer au pluriel (on sait bien que les initiatives individuelles ne sont pas suffisantes dans ce domaine), mais le problème restera le même : comment postuler que nous aurions une quelconque autorité pour protéger, sécuriser, défendre la Terre comme s'il s'agissait d'une personne ou d'une chose ?

Paradoxalement, en voulant sauvegarder la planète, en voulant la comprendre comme un tout diversifié, vivant, épuisable qu'il s'agit de préserver, nous voici à la réduire à l'état de personne, ou pire, de chose, et nous voici, à nous glorifier, à nous féliciter d'en être les bienfaiteurs.

Mais n'est-il pas possible d'envisager la sauvegarde de la planète autrement qu'en ce terme de « sauvegarde » ? On sauvegarde des données sur son ordinateur mais on ne sauvegarde pas la Terre.

Peut-être n'est-ce là qu'un tout petit problème de mots, mais quand j'y pense, quel que soit le terme choisi, rien ne convient : réparer, préserver, protéger... tout semble ne renvoyer qu'au pouvoir de l'homme, seul et victorieux, contre la Terre. Seul et victorieux contre lui-même, finalement.

Car on a beau la nommer la « Terre » ou la « planète », de manière grandiloquente, celle-ci n'est qu'un médium, qu'un moyen d'évaluer les dégâts que nous avons causés et les résolutions que nous devons adopter... et dans quel but ? Nous sauvegarder ? Encore une fois, nous... les humains.

Mais pourquoi ne pas plutôt nommer clairement notre ambition et parler distinctement de « sauvegarder les humains » ? La sauvegarde aurait ici un sens. L'enjeu est bien de sauver nos peaux et nos petites personnes.

Et pourquoi la planète ou la Terre ? Pourquoi miser sur ce qui évoque, dans nos imaginaires, un corps céleste majestueux, écrasant et autonome auquel il s'agirait toutefois de pouvoir se mesurer ?

Ce n'est pas seulement le mot de « sauvegarde » qui est ainsi problématique, mais aussi le choix de « planète ». Et voici que l'on revient à ce qui ne semblait qu'un petit souci sémantique : cette formule de « sauvegarder la planète » est fausse en tout point, elle ne désigne ni notre intention ni notre projet...

Est-elle pour autant mensongère ? Ne signifie-t-elle rien et doit-on la jeter aux orties (enfin, à ce qu'il en reste) ? Contre toute attente, non. D'une part, parce qu'aucune autre formule, aucune autre tournure, appel, incantation, ou que sais-je encore, ne saurait exprimer l'ampleur de la tâche à accomplir, mais d'autre part, parce qu'elle révèle précisément la prééminence humaine dès lors qu'on évoque cependant l'urgence environnementale.

Pour le dire autrement, ce n'est pas seulement que la langue manque de mots plus justes et plus modestes, de termes plus adaptés, pour pointer cette urgence, mais c'est aussi que cette idée de « sauvegarde de la planète » signale, à sa simple évocation, la prétention des humains non pas à sacraliser mais à dominer et même à fusionner avec la planète.

Pour reprendre la question de Hannah Arendt, et si l'émancipation ultime des hommes devait s'achever sur l'union fatale avec la Terre Mère ?

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°6 - PLANETE MON AMOUR - Réparons les dégâts ! Octobre  2021 - Découvrez la version papier

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