L'avenir incertain d'Alcatel-Lucent

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Depuis sa fusion fusion avec Lucent, Alcatel a supprimé 20 000 emplois
Depuis sa fusion fusion avec Lucent, Alcatel a supprimé 20 000 emplois (Crédits : © 2009 Thomson Reuters)
L’équipementier télécoms, qui s’impose une énième cure d’amaigrissement, est-il condamné à se rapprocher du finlandais Nokia Solutions and Networks ? Peut-il résister à l’essor des concurrents chinois tels que Huawei ?

Un énième plan de restructuration ? Le plan Shift de Michel Combes est présenté par le  directeur général d'Alcatel-Lucent lui-même comme celui « de la dernière chance. La situation de l'entreprise est grave, très grave : nous brûlons 700 à 800 millions d'euros de trésorerie par an » explique-t-il au Monde. Depuis la fusion d'Alcatel avec Lucent en décembre 2006, l'équipementier télécoms semble en permanence en restructuration, sans parvenir à dégager de profits. Au total, plus de 20.000 suppressions d'emploi, auxquels il faut ajouter les 10.000 (en net) annoncés ce mardi.

« Les précédents plans n'ont pas suffi à régler les problèmes du groupe », selon le directeur général, qui ne dément pas sa réputation de « cost-killer. » Alcatel-Lucent déménagera prochainement en banlieue et quittera le luxueux siège qu'il louait dans un hôtel particulier du VIIe arrondissement parisien : « finis, les strass et les paillettes au pied de la Tour Eiffel, c'est un symbole qui plaît aux investisseurs anglo-saxons » relève un analyste financier.  Michel Combes affirme « je crois à l'avenir d'Alcatel-Lucent. »

Mais quel avenir justement ? Comment lutter face à l'irrésistible ascension du chinois Huawei ? Est-il condamné à une nouvelle fusion, avec le finlandais Nokia Solutions and Networks ?

Le numéro 2 mondial de l'IP derrière l'Américain Cisco

Que reste-t-il de l'ancien « leader mondial des solutions de communication » qui se targuait en 2006 d'un chiffre d'affaires combiné de 21 milliards d'euros, d'une capitalisation boursière agrégée de 30 milliards et de 88.000 salariés : sorti de l'indice CAC 40 en décembre dernier, Alcatel-Lucent ne pèse plus que 6,4 milliards d'euros, 3 milliards de moins qu'Iliad la maison-mère de Free. Ses effectifs tomberont à 67.000 cette année et 58.000 fin 2015 (voire moins en fonction des cessions de filiales envisagées). Son chiffre d'affaires, qui s'est élevé à 14,4 milliards d'euros en 2012, devrait rester plus ou moins stable d'ici là.

Michel Combes espère transformer le groupe qui ne doit plus être un « généraliste » des télécoms : il veut concentrer Alcatel-Lucent sur l'IP (Internet Protocol), c'est-à-dire toutes les technologies de cœur de réseau (routeurs, transport de données, plateformes logicielles, etc), où le groupe est « devenu numéro deux mondial, derrière le leader Cisco », relève le DG. Un business de 6 milliards d'euros actuellement.

La 4G et les petites cellules avec Orange

L'ex-patron de Vodafone Europe veut aussi capitaliser sur les positions de l'équipementier dans le haut et très haut débit fixe « où Alcatel a inventé la technologie DSL. » Mais le problème reste le mobile où Alcatel a « une position trop faible dans la 3G et nous courons après cette situation depuis des années. Nous voulons rattraper notre retard grâce à la 4G et aux small cells », de petites cellules servant à densifier les réseaux mobiles, une nouvelle technologie que le groupe a décidé de développer grâce au partenariat noué avec Orange, « parce que Stéphane Richard a décidé de s'appuyer sur nous », confie Michel Combes.

Un dirigeant soupire : « l'inconnu c'est le mobile, car dans le fixe et l'IP on va de l'avant. On s'est fait tailler des croupières par les Chinois, il y a d'ailleurs une procédure antidumping à Bruxelles, cela produira peut-être à terme des effets... » Mais cette faiblesse dans le mobile (numéro quatre mondial derrière Ericsson, Huawei et NSN) nourrit la rumeur récurrente d'un mariage avec NSN, l'ex-Nokia Siemens Networks, rebaptisé Nokia Solutions ans Networks cette année après la montée à 100% du géant déchu des téléphones mobiles.

« Electrocuter toute l'organisation » ou la mort dans trois ans ?

NSN lui-même a engagé un plan de restructuration très sévère il y a bientôt deux ans : cessions à tout-va, pour ne garder que les infrastructures mobiles, et 17.000 suppressions de postes annoncées en novembre 2011, sur 74.000, dont 2.900 rien qu'en Allemagne.

« C'est ce qu'il faut à Alcatel-Lucent. Il faut électrocuter toute l'organisation, y compris les barons des différentes divisions, il restait beaucoup de gras. Sinon le groupe risque de mourir dans trois ans » lâche un analyste financier.

« Une part importante des difficultés d'Alcatel-Lucent est due au fait que le groupe a gardé trop longtemps trop de doublons, en gardant au même poste un Français et un Américain. Et c'est la même chose dans le portefeuille de produits » juge un dirigeant du groupe français.

Du coup, les mesures doivent aujourd'hui être plus drastiques. Concurrence féroce, d'abord sur les prix puis sur la technologie, des Chinois comme Huawei, devenu numéro deux mondial derrière le suédois Ericsson, déflation accélérée du marché : de nombreux acteurs ont mis la clé sous la porte. Le canadien Nortel a fait faillite, Motorola a dû renoncer à son métier historique, le britannique Marconi a été avalé par Ericsson.

Y a-t-il une fatalité du secteur, Alcatel aurait-il survécu sans fusion avec Lucent ? Pas si sûr. « Le redressement est tout à fait possible. Regardez NSN, ils sont recentrés et rentables depuis quatre trimestres » relève un analyste.

La casse sociale colossale d'un mariage franco-allemand

La fusion avec Alcatel-Lucent est-elle inévitable ? Au gouvernement, le projet d'un « Airbus des télécoms » séduit. « Aujourd'hui une fusion avec NSN est tout simplement infaisable : la question se posera après les restructurations » considère un dirigeant. Serait-elle le salut d'Alcatel ?« Une fusion, c'est toujours un bain de sang » ajoute-t-il.

« Je ne crois pas à une fusion Alcatel-NSN. La casse sociale serait colossale, en particulier en Allemagne et en France. Sans parler de la complexité de la gouvernance à mettre en place » observe un expert du secteur.

 

Le plus probable semble une cession à NSN de l'activité mobile d'Alcatel-Lucent

Déjà, le gouvernement français a prévenu qu'il serait « vigilant et exigeant » sur le plan social annoncé ce mardi, jugé « excessif » par Arnaud Montebourg, le ministre du Redressement productif : l'action Alcatel-Lucent, qui gagnait 1 à 2%, a plongé dans le rouge après ses propos et fini en repli de 4%. Même François Hollande a déclaré : « il faudra voir comment on peut réduire autant qu'il est possible (...) l'ampleur des suppressions d'emplois. »

In fine, le plus probable semble plutôt une cession à NSN de l'activité mobile d'Alcatel-Lucent, qui reste un important foyer de pertes, estimées à 450 millions d'euros par an par les analystes d'Oddo. Mais pour l'instant, le marché mobile est en forte croissance, tiré par la 4G et Alcatel-Lucent a gagné plusieurs gros contrats, auprès de Telefonica et de China Mobile. :

« Il y a des cycles d'investissement dans les télécoms, les Etats-Unis vont forcément ralentir et l'Europe repartir » fait valoir un cadre du groupe. Michel Combes est un pragmatique et il a tout intérêt à ne pas donner l'impression d'être potentiellement vendeur de ce bel actif, qui vaudrait plus de 1 milliard d'euros.

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Commentaires
a écrit le 10/10/2013 à 9:49 :
"L'avenir est devant vous, si vous vous retournez vous l'avez dans le dos" (Pierre Dac), voilà tout est dit.
a écrit le 09/10/2013 à 10:56 :
le dossier des suppressions de poste n'est pas froid d'ici là, la gauche ouvrira encore la porte rouge. les 2.35? 2.40 sont encore d'actualité
a écrit le 09/10/2013 à 7:43 :
L'avenir de cet ex-fleuron technologique occidental est déjà écrit. Il est inutile d'être un devin pour savoir que ce groupe va disparaître sous le raz-de-marée de ses 2 plus gros concurrents au niveau mondial qui sont d'origine chinoise. Pourquoi jouer aujourd'hui les étonnés? Lorsque Lucent et Alcatel ont fusionné la situation était déjà catastrophique; c'est pour cette seule raison qu'un groupe US s'est marié avec un groupe français. Problème: les 2 jeunes mariés n'étaient déjà plus très jeunes... et plus très en forme! Huaiwai, le principal concurrent chinois, a envahi le marché mondial de ses produits et équipements sponsorisés par l'état chinois (monnaie chinoise sous-évaluée, entreprises liés à l'armée chinoise, etc,) sous le regard amorphe des gouvernements occidentaux. La politique de l'autruche n'a jamais sauvé l'autruche lorsqu'elle se cache la tête pour ne pas voir arriver le camion qui va l'écraser (cela pourrait être un proverbe chinois :-) )

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