« Marier la robotique et l'intelligence artificielle ? On en est loin ! »

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Président de Robolution Capital (80 millions d'euros), lancé en janvier dernier, et du Syrobo, le syndicat de la robotique de service en France, Bruno Bonnel veut en finir avec la dramatisation de la robotique.
Président de Robolution Capital (80 millions d'euros), lancé en janvier dernier, et du Syrobo, le syndicat de la robotique de service en France, Bruno Bonnel veut en finir avec la dramatisation de la robotique.
Président de Robolution Capital (80 millions d'euros), lancé en janvier dernier, et du Syrobo, le syndicat de la robotique de service en France, Bruno Bonnel dirige aussi la société française de robotique Awabot. Il veut dédramatiser l'usage des robots, tout en relativisant l'état de la menace pour nos emplois.

LA TRIBUNE - Pourquoi la robotique fait-elle si peur en France ?

BRUNO BONNEL - Le mot robot apparaît pour la première fois en 1920 dans la pièce de théâtre de science-fiction R.U.R. (Rossum's Universal Robots), sous-titre anglais du titre tchèque Rossumovi univerzální roboti, de l'écrivain Karel Capek. En fait, le mot avait été inventé par son frère Josef à partir du mot tchèque robota,qui signifie travail, ou servage. Le robot en question est un humanoïde sans cerveau. Cette notion est amplifiée par le robot qui imite Maria dans le film muet Metropolis, de Fritz Lang. Par la suite, cet imaginaire a développé en Europe une certaine crainte à l'égard du robot.

La même crainte que l'on retrouve dans la récente série TV Real Humans : 100 % humain, de Lars Lundström ?

Oui. Cette série est formidable, car elle montre des humanoïdes d'une très grande perfection, mais dans l'univers technologique d'aujourd'hui, avec ses voitures Volvo et ses téléphones portables. Alors que, le jour où nous saurons construire de tels humanoïdes, notre futur écosystème technologique nous aura fait évoluer comme Internet et les réseaux sociaux nous ont fait évoluer. Cette série révèle des angoisses qui ne sont pas justifiées.

Existe-t-il des visions plus optimistes de la robotique dans d'autres parties du monde ?

Bien sûr. Regardez le succès phénoménal d'Astro, le petit robot, né en 1952 au Japon, d'abord sous forme de manga. Il est gentil et reconstruit le Japon d'après-guerre. Ensuite il y a eu Goldorak, les Transformers, etc. Au Japon, les robots sont perçus comme sympathiques, bienfaisants. Ils collaborent avec l'homme. Cette perception est partagée dans toute l'Asie.

On parle beaucoup du mariage de la robotique et de l'intelligence artificielle. Qu'en est-il ?

Avant 2010, les robots disposaient d'une intelligence limitée, car elle était embarquée uniquement dans leur hardware. Or, on sait que l'intelligence artificielle puise sa puissance dans le brassage d'une très grande quantité de données (big data) dans le cloud. D'où l'intérêt de la robotique de nouvelle génération qui, justement, est connectée au cloud. Si on y ajoute des logiciels puissants et intuitifs, cela en fera des machines savantes. Regardez par exemple le logiciel d'intelligence artificielle Watson d'IBM, conçu pour gagner au concours de l'émission de TV américaine « Jeopardy » [où l'on donne une réponse pour que le concurrent trouve la question]. Par la suite, Watson a fourni des résultats meilleurs que les humains en matière de diagnostic médical. Mais ces travaux sont encore très théoriques. Dans la réalité, nous sommes encore très loin du mariage de la robotique et de l'intelligence artificielle. Si l'histoire de la robotique était ramenée à une semaine, on en serait à lundi matin, à 10h30 !

Quels emplois la robotique va-t-elle tuer à court, moyen et long terme ?

Il faut se placer à différentes échelles de temps. À cinq ans, pas de bouleversement sociologique en vue pour les métiers à haute valeur ajoutée (médecin, avocat, chercheurs...). Les robots exécuteront des travaux lourds, pénibles ou risqués. L'enjeu, sur le terrain de l'emploi, sera surtout de former les salariés dans la manutention, la logistique ou les transports en vue d'améliorer la qualité. Il n'y aura donc pas un « grand soir » de la robotique. Diffuser la robotique dans les PMI ou les TPE va prendre plusieurs dizaines d'années. Comme pour l'informatique. Dans cet intervalle, il y aura de la négociation sociale, de la formation continue pour transformer les ouvriers en roboticiens ou automaticiens. Les entreprises les mieux dirigées sauront intégrer le coût de transformation du travail.

Et à dix ans, que va-t-il se passer ?

La robotique sera bien plus sophistiquée. Les voitures sans conducteur seront monnaie courante. Taxis, bus, véhicules de livraison de marchandises seront de plus en plus autonomes. Les métiers comme conducteur de bus, de métro ou de camion vont progressivement disparaître, mais en plusieurs décennies. Cela signifie que, dès maintenant, les écoles d'ingénieurs, les universités, les instituts universitaires de technologie doivent intégrer l'enseignement de la robotique... Car, avant que celle-ci ne puisse se diffuser autant qu'Internet, il faut former ceux qui vont inventer, installer et maintenir la robotique intelligente. Mais aussi ceux qui vont construire les infrastructures qui accueilleront cette robotique.

Et après 2025 ?

Des métiers à très forte valeur ajoutée vont être exercés par des robots : certaines opérations chirurgicales, des diagnostics médicaux pour des maladies courantes comme la grippe, le traitement des affaires courantes par les avocats et les juges. La formation des médecins, chirurgiens, avocats et juges (pour ne parler que d'eux) intégrera progressivement la robotique intelligente. Aujourd'hui déjà, les médecins disposent d'une quinzaine d'applications médicales dans leur smartphone et du double sur leur tablette. Tous leurs cours sont sur PC. Ils sont déjà connectés. Dans la salle d'attente du médecin, si le robot réalise un diagnostic, le médecin gagnera du temps. Voire il évitera d'être contaminé ! Le prix de la consultation robotisée pourrait alors baisser, tandis que celui du médecin pourrait augmenter. Tout ceci s'inscrit dans une perspective de profond changement de référentiel. En effet, le médecin d'aujourd'hui est différent de son confrère d'il y a cinquante ou cent ans. Dans vingt ans, tout le monde sera étonné de savoir que, en 2014, les dentistes arrachaient encore des dents pour les remplacer par des prothèses. Durant ces vingt prochaines années, toute une génération de médecins va partir à la retraite. Des nouveaux entrants viendront avec leurs robots. Dans vingt ans, les lunettes ne seront que des accessoires de mode. Les opérations chirurgicales au laser pour corriger la vue seront exécutées par des robots.

On parle souvent du robot qui prend le travail de l'homme, voire sa place. Mais le robot ne risque-t-il pas d'être aussi facile à pirater que l'ordinateur ?

Comme dans le domaine de la cybercriminalité, on peut s'attendre à une nouvelle forme de guerre avec la robotique. Il faudra l'aborder comme un nouvel élément du déséquilibre du monde, comme le racisme ou la manipulation mentale. On peut s'attendre à des tentatives de blocage de toutes les voitures et de toutes les livraisons dans la ville, des tentatives pour tuer des patients dans les salles d'opération des hôpitaux... De même, on parle de robots guerriers comme dans la science-fiction - ou tout du moins de superexosquelettes aux ambitions robotiques. C'est normal. De tout temps, les technologies innovantes ont trouvé des moyens financiers en jouant sur les peurs ancestrales de l'homme. Donc notamment dans le domaine militaire. Il en va de même pour la robotique. Dans les guerres du futur, je préférerais que l'on casse des robots plutôt que l'on tue ou blesse des civils dans la rue. Mais c'est une illusion. Demain, la guerre sera aussi sale qu'aujourd'hui.

Vous avez créé le fonds Robolution Capital (80 millions d'euros) en janvier 2014. Quelles sont ses missions ?

C'est un partenariat public-privé. Côté public, on y trouve le fonds européen d'investissement et la Bpifrance. Côté privé, l'assureur AG2R La Mondiale, Orange, EDF, Thales, et des entrepreneurs comme moi. L'objectif, c'est de financer des projets robotiques aussi bien dès l'étape de la création d'entreprise qu'à celui des projets avancés. Pour l'instant, nous finançons le projet Navia de voiture autonome et la société Alci et son capteur de vision particulièrement performant. Nous allons annoncer une dizaine d'investissements en France et en Europe dans les six mois à venir.

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Commentaires
a écrit le 24/11/2014 à 16:42 :
Si c'est ça, la vision de la robotique qu'il véhicule, il n'est pas prêt de retirer un sou des investissements de son fond. On croirait lire le discours sur 'intelligence artificielle des années 80. ... avec les mêmes délais dans 10 ans ceci, dans 20 ans cela , et en fait 30 ans après il n'es est pas ressorti grand chose.
a écrit le 24/11/2014 à 15:21 :
Pour ouvrir une simple fenêtre, mon windows8 est 5 fois plus lent que windows95, parce qu'il y a toujours plus de données qui ne servent strictement à rien et qui pourtant sont analysées et saturent les processeurs, perte de temps titanesque. On trouve toujours chaque année autant de bugs, de failles, de backdoors, de malfaçons.. sur n'importe quel logiciel.
Alors le bêta-testing des robots intelligents, cela va durer très très très longtemps.
Peut-être que vers 2090-2100 on commencera à voir poindre des robots-ouvriers sur les chantiers et remplaçant le travail physique humain, mais auparavant, j'imagine que le moindre bug ayant entrainé la mort d'un humain mettra la moindre société de robotique sur la paille à cause des procès, rappelez-vous le simple procès d'une dame pour un café trop chaud, elle avait gagné des millions.

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