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ÉconomieFrance

1914-1918 : quand la France est amputée de dix départements

Photo de Fabien Piliu

Fabien Piliu

Publié le 19 mars 2016 à 13:31 - Mis à jour le 23 octobre 2016 à 07:50

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1914-1918 (2/4) Pendant la première guerre mondiale, dix départements français du nord et de l’est de la France ont été partiellement ou totalement occupés par les troupes allemandes. La Tribune revient sur cet épisode plutôt méconnu de l’histoire contemporaine, sur cette germanisation économique et sur ses conséquences pour une partie de la population française.

Effroyable, la Première Guerre mondiale a fait 1,7 million de victimes dans les rangs français et plus de 4,2 millions de blessés entre 1914 et 1918. Pendant le conflit, dix départements situés derrière le front ont été totalement ou partiellement occupés par l'armée allemande après la contre-attaque des troupes françaises, en réaction à la stratégie mise en place dans la cadre du plan Schlieffen. Derrière la ligne de front, qui s'étend de la frontière suisse à la Mer du Nord en Belgique, c'est la totalité du département des Ardennes, 70% environ du Nord, 55% de l'Aisne, 30% de la Meuse, 25% du Pas-de-Calais, 25% de la Meurthe-et-Moselle, 16% de la Somme, 12% de la Marne, 10% de l'Oise et 4,8% des Vosges qui se trouvent sous occupation allemande. " L'occupation de Lille constituait à la fois une perte industrielle et économique importante , un choc symbolique fort dans tout le pays ", explique Rémy Porte dans la biographie consacrée au Maréchal Joffre*.

Deux millions de personnes à l'heure allemande

Sans compter l'Alsace et d'une partie de la Lorraine, la Moselle, intégrées à l'empire allemand depuis 1870,
ce sont au total 3,7% du territoire et plus de deux millions de personnes qui ont vécu à l'heure allemande pendant la majeure partie de la première guerre mondiale. " Certaines localités subissent l'occupation pendant presque toute la durée du conflit. L'occupation de Laon dure 1.502 jours, celle de Lille 1.465 jours. Roubaix, où le régiment d'infanterie bavaroise fait son entrée le 14 octobre 1914 est occupée jusqu'au 17 octobre 1918 ", explique l'historien Philippe Nivet dans son ouvrage La France occupée*.

Mais parce que les départements occupés concentraient la majeure partie de l'industrie française (mines, textiles, sites sidérurgiques...), les conséquences économiques de cette partition ont été d'une ampleur inédite qui expliqueront en grande partie l'acharnement français à exiger des réparations à l'Allemagne à l'issue du conflit.

Durant cette période, il faut distinguer deux phénomènes : d'une part, les actes de pillage et les réquisitions effectuées par l'armée d'occupation ; d'autre part, le démantèlement de l'appareil productif.

Le pillage et le mythe du " soldat convenable "

Tout d'abord, il y a le pillage. Tout ce qui se consomme, tout ce qui peut servir, faciliter la vie des troupes allemandes, tout ce qui a de la valeur est susceptible d'être volé. " Les œuvres d'arts sont particulièrement convoitées ", explique Philippe Nivet.

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" Les occupants font payer aux communes ce qu'ils n'ont pas réquisitionné. Aussi se retrouvent-elles rapidement dans une impasse financière. En plus des exigences de l'autorité militaire, qui les astreint à prendre en charge le logement et l'alimentation des troupes d'occupation, les communes font face à de plus en plus d'indigents à secourir au moment où s'assèchent leurs ressources. Les réquisitions légales, décidées par la hiérarchie militaire, se doublent de celles que les soldats des troupes d'occupation opèrent à leur profit personnel. Celles-ci sont en principe sanctionnées dans un certain nombre de cas : accaparer des biens ennemis, piller pour son bénéfice personnel, est jugé comme une faute très grave. Le mythe du 'soldat convenable' par sa hiérarchie naît alors. Mais, au fin fond des villages de l'Aisne et du Pas-de-Calais, qui irait se plaindre ", écrit Annette Becker dans son ouvrage, " Les cicatrices rouges "*.

" Quel pillage quand nous rentrons ! Sur nos trois fenêtres, il nous reste tout juste un carreau, la serrure de la porte est déchirée ; dans la cuisine et la chambre tout est à terre, tout est pêle-mêle, déchiré [...]. Dans l'écurie, les lapins sont partis, nos poules, sur treize, il nous en reste six et dans la cave, à côté d'un bloc et d'une hachette, nous retrouvons les trois têtes de nos oies ", décrit Jeanne Thomassin, habitante du village de Matton-et-Clémency dans les Ardennes, cité par Philippe Nivet.

Les réquisitions contre des bons sans valeur

Faites en principe contre des bons, les réquisitions ont également frappées les territoires occupés. Les produits du sol attisent tout particulièrement les appétits de l'envahisseur. Il faut en effet nourrir la troupe mais également la population allemande, la mobilisation des hommes ayant provoqué la baisse de 15% des surfaces cultivées outre-Rhin, de 30% de la production de céréales, de 40% de la production de pommes de terre.

En juin 1917, dans la Kommandantur de La Capelle, les fermes doivent fournir trois œufs par poule et par semaine. Sinon ? C'est la prison... Quant aux forêts, elles sont dévastées, le bois étant utilisé pour consolider les tranchées ou expédier en Allemagne comme bois de chauffage. Dès 1916, même les cloches des églises seront fondues pour être transformées en obus.

A quoi servent les bons ? Ils sont sans valeur. Si l'Allemagne avait décidé de rembourser intégralement les citoyens belges, elle n'aura pas la même sollicitude en France, les bons remis par l'autorité d'occupation attestant simplement le fait de la réquisition mais ne constituaient pas des obligations de payer et portaient très souvent sur des valeurs sous-évaluées, voire fantaisistes.

Enfin, l'occupant réclame des « contributions » aux communes pour récupérer de l'argent frais, le plus souvent sous la forme d'amendes payables en marks ou en or. C'est par exemple le cas à Valenciennes fin 1914. La municipalité se voit ordonner le paiement immédiat des contributions dues pour les cinq derniers mois de l'année après que le texte d'une chanson offensante pour l'empereur Guillaume II ait été retrouvé dans les locaux de la police. La somme réclamée s'éleva à 1,5 million de francs pour l'arrondissement, la ville étant considérée responsable pour tous

Quand l'occupant démantèle les industries

Après avoir envisagé de conserver les industries tricolores sur le territoire national que ses armées occupent, le Reich décide en 1916 de les démanteler et de les expédier à l'abri, de l'autre côté du Rhin. Méticuleusement, la Schutzverwaltung, l'administration centrale en charge de la gestion des usines françaises entreprend de les dépouiller, étapes par étapes. Dans un premier temps, les approvisionnements sont visés puis c'est au tour des machines et du matériel de prendre la direction de l'Allemagne. Certaines usines seront démontées entièrement, pièces par pièces. " Des annonces paraissent dans les journaux de Westphalie demandant des électro-monteurs, serruriers et charpentiers pour démonter des machines électriques en France et en Belgique occupées ", rappelle Philippe Nivet. Dans les Ardennes, dès cette année-là, les démontages deviennent systématiques. Dans leur grande magnanimité, les allemands s'emparent des modèles et des processus de production les plus perfectionnés, ne laissant que " quelques vieux tours, quelques raboteuses usagers qu'ils laissent pour des travaux grossiers ", rappelle l'historien.

La politique de la terre brulée

L'heure de la victoire s'éloignant, l'armée allemande décide de pratiquer la politique de la terre brulée. Les usines sont minées, avant d'être détruites. C'est le cas à La Capelle, dans l'Aisne, où toutes les usines sont démolies. A Fourmies, dans le Nord, il est ordonné aux ouvrières de briser les métiers des filatures, filatures ensuite aménagées en abri pour les troupes ou en fabrique de lait concentré. A Saint-Amand-les Eaux, les faïenceries sont ruinées avant d'être transformées en lazarets pour chevaux ou en magasins de munitions.

Affaiblir l'économie française

Ces destructions ne sont pas seulement le fruit de la vengeance d'une armée en déroute. Elles doivent éviter que l'industrie française ne soit une concurrente de l'Allemagne après la guerre.

" Aux idiotes criailleries de guerre économique après la guerre, nous pourrions opposer dès maintenant la guerre d'anéantissement économique dans les pays occupés. Parmi ceux qui n'ont pas regardé à nous affamer et à nous anéantir, qui pourrait nous blâmer d'avoir mis à bas les riches territoires industriels du Nord de la France à un point tel que pour des générations et peut-être des siècles ils ne puisent entrer en concurrence avec notre industrie ", peut-on lire dans la Kölnische Zeitung le 10 avril 1916.

Un point de vue auquel souscrit l'économiste allemand Gustav Stresemann qui, avant de devenir en tant que chancelier le " héros " du rapprochement franco-allemand avec Aristide Briand dans la seconde partie des années 20, déclare dans un numéro de " La reconstruction lorraine " publié en octobre 1918: " le pillage, comme disent les Français, effectué dans les usines textiles et mécaniques, a imposé dès maintenant à la France une perte de plusieurs milliards ; il faut féliciter l'industrie allemande, ainsi débarrassé d'un adversaire redoutable ".

Selon les estimations réalisées en 1921 par la Commission des réparations de guerre citée par l'économiste Alfred Sauvy dans le premier tome de son " Histoire économique de la France entre les 2 guerres " , le coût des biens perdus et de leur remise en état se serait élevé à 34 milliards de francs-or auxquels s'ajoutent 21 milliards liées à l'usure du patrimoine, les créances sur l'étranger et la réduction du stock d'or. " Il faut savoir que 55 milliards de francs or représentent environ quinze mois de revenu national de 1913 ", expliquait l'économiste.

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« La France occupée, 1914-1918 », de Philippe Nivet, Armand Colin, 15,90 euros
« Les cicatrices rouges, 14-18 », d'Annette Becker, Fayard, 24,50 euros.
« Joffre », de Rémy Porte, Perrin, 18 euros
« 1914, une année qui a fait basculer le monde », de Rémy Porte, Armand Colin, 24,90 euros

Cet article a déjà été publié en novembre 2014.

Fabien Piliu

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