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ÉconomieInternational

L’économie mondiale en 1914 (4/5) : La crise de l’ordre ancien

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 07 août 2014 à 12:18 - Mis à jour le 07 août 2014 à 14:09

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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A l’occasion du centenaire de 1914, La Tribune vous propose un tableau de l’économie du monde huit mois avant le début de la Grande Guerre. Quatrième partie : comment la croissance inédite a déstabilisé les hiérarchies sociales et politiques.

La vieille hiérarchie économique mondiale n'est pas la seule à être remise en cause, sans être renversée en ce début d'année 1914. Tout le vieux monde semble vaciller depuis une vingtaine d'années avec l'accélération du rythme de croissance et de l'industrialisation.

Sur le plan militaire, la suprématie européenne a subi quelques revers retentissant avec la défaite italienne d'Adoua en Ethiopie (1896), l'écrasement des Espagnols par les Etats-Unis (1898) et la déroute russe face au Japon en 1905. Mais en Europe même, les sociétés encore empreintes des vieilles hiérarchies traditionnelles sont également secouées par des mouvements de révolte.

Une Europe monarchique

Sur le plan politique, l'Europe continue ainsi d'être très majoritairement monarchique. Elle ne compte que trois républiques : la France, la Suisse et le Portugal. Partout ailleurs, des monarques règnent encore.

Certes, ailleurs, les monarchies sont constitutionnelles. Mais l'influence des monarques est parfois encore déterminante. C'est le cas en Allemagne où les ministres ne sont pas responsables devant le Reichstag élu au suffrage universel, mais devant le seul Kaiser. C'est aussi le cas en Russie où le tsar Nicolas II a dû accorder une constitution après la révolution de 1905. Mais où, dans les faits, son pouvoir personnel n'a guère été entamé.

Une démocratisation limitée

La démocratisation du continent est donc loin d'être accomplie. Le suffrage universel, lorsqu'il est accordé, est masculin, sauf en Norvège et en Finlande (et hors d'Europe en Nouvelle-Zélande, pionnière dans ce domaine). Mais même mâle, le suffrage universel est loin d'être la norme. Même dans des pays réputés libéraux et  démocratiques comme le Royaume-Uni, la Belgique, les Pays-Bas ou la Suède, le droit de vote n'est accordé que sous conditions et empêche souvent une grande partie des hommes en âge de voter d'exercer ce droit.

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Illustration de la newsletter L’Alerte La Tribune

En Allemagne, le Reichstag est élu au suffrage universel direct mâle depuis 1871, mais le découpage électoral favorise les zones rurales conservatrices et surtout chaque Etat fédéral du Reich conserve son propre droit électoral. La Prusse, qui représente trois quarts de la population allemande, élit ainsi son parlement au suffrage par ordres de fortune.


Apparition de l'isoloir en France à la suite de la loi du 29 juillet 1913 garantissant le vote secret. / Roger-Viollet

Luttes démocratiques

Ces exclusions et exceptions ainsi que les prérogatives royales sont de moins en moins acceptées. Les revendications démocratiques s'intensifient. En Allemagne, le premier parti du pays, les Sociaux-démocrates, réclament, avec les Libéraux de gauche, le suffrage universel en Prusse et acceptent de moins en moins le pouvoir personnel du Kaiser. Parfois, ces revendications prennent une tournure plus violente. Au Portugal, en 1910, la monarchie est renversée dans le sang. En 1905, la Russie est secouée par une révolution anti-autocratique très violente, suivie d'une période de troubles marquée par des attentats et une répression sévère.

Dans d'autres cas, les élites cèdent un peu de pouvoir, pour calmer le jeu. L'Italie accorde en 1913 le suffrage universel masculin, mais à partir de 30 ans seulement. Au Royaume-Uni, le gouvernement finit, après un long débat, par limiter en 1911 le rôle de la chambre des Lords, mais il ne touche pas encore au droit électoral. Partout, les anciens pouvoirs ont un sentiment d'encerclement.

Exigences nationales

Ces revendications sont d'autant plus fortes que l'exigence démocratique s'ajoute et parfois se confond avec l'exigence nationale. Le 19ème siècle a été le siècle de la naissance de l'idée nationale. Mais beaucoup d'ensembles politiques sont encore en 1914, on l'a vu, hérités de l'ancien régime. L'Autriche-Hongrie, la Russie et dans une moindre mesure l'Allemagne sont des Etats pluriethniques hérités de la logique de « maison souveraine » plus que de celle de nation. Mais le Royaume-Uni peine de plus en plus à contenir les aspirations irlandaises. Les tensions liée à la montée des nationalismes semblent donc inévitables.

Le cas austro-hongrois

C'est dans les Etats des Habsbourg que la situation est particulièrement préoccupante, malgré le « compromis de 1867 » qui a divisé l'Empire en deux entités. Les deux peuples dominants, Allemands et Hongrois, ne représentent que 42% de la population. Les Slaves, toutes nationalités confondues, sont plus nombreux, mais ils souffrent d'une reconnaissance politique, culturelle et souvent sociale.

Les aspirations des nationalités de l'empire sont parfois encouragées par des Etats qui entendent représenter ces nations, comme la Serbie. L'annexion en 1908 de la Bosnie Herzégovine par l'empire des Habsbourg et les succès des armées serbes dans les guerres balkaniques en 1912 et 1913 ont encore aggravé la tension. Pour Vienne, la question est cruciale : il s'agit de ne pas connaître le sort de l'empire ottoman dont les possessions européennes ont été dépecées par les Etats balkaniques en 1912. Certes, on sait que l'héritier du trône François-Ferdinand est prêt à accorder plus de droits aux Slaves, mais cela suffira-t-il à calmer cette tension qui ronge le vieil empire ?

Des sociétés plus riches...

Dernières tensions : celle des inégalités. La forte croissance des années 1870-1913 a, on l'a vu, fortement élevé le niveau de vie en Europe. Il a également conduit à une amélioration de la scolarisation et de l'éducation. La reconstitution d'un indice de développement humain (IDH), indice moderne qui prend en compte de nombreux critères de bien-être comme l'éducation, l'enseignement et l'espérance de vie, pour 1870 et 1913  par les auteurs de la Cambridge Economic History of Modern Europe ne laisse aucun doute. La hausse atteint 22% pour le Royaume-Uni, de 31 % pour la France et de 32,5% pour l'Allemagne.

... mais aussi plus inégalitaires

Pour autant, les inégalités se sont-elles réduites ? Les mêmes auteurs ont tenté de reconstituer un indice d'inégalité en comparant les salaires réels et les PIB par habitants. Leur conclusion est intéressante : les inégalités se sont certes réduites d'un quart en Europe entre 1870 et 1913. Mais elles se sont à nouveau creusées entre 1890 et 1913 de 2 %. Tous les pays sauf les pays scandinaves connaissent une augmentation des inégalités durant cette période. Une croissance qui atteint 20 % pour les pays les plus puissants (France, Allemagne et Royaume-Uni). Autrement dit, la période de très forte croissance économique correspond à un nouveau creusement des inégalités.

Une croissance injuste ?

Le phénomène n'est pas étonnant. On a vu que le premier moteur de la croissance européenne était l'investissement. Le profit des entreprises prime sur les salaires et la convergence salariale entre l'Europe et les Etats-Unis qui pratiquent des salaires très élevés reste à faire. Sans compter que les classes inférieures sont les premiers touchées par l'inflation qui s'accélère avec la croissance des dernières années et que, à l'exception du Royaume-Uni, le système d'imposition pèse surtout sur la consommation. Donc sur les revenus des moins fortunés.

La montée des partis socialistes

D'où cette impression pour les masses laborieuses, fraîchement déracinée des campagnes pour venir peupler les usines, d'être les « oubliées de la croissance. » Dans les premières années du XXème siècle, les mouvements socialistes profitent pleinement de ce sentiment. Partout, ils progressent. En 1912, les Sociaux-démocrates allemands de la SPD emportent 35% des voix et deviennent le premier groupe parlementaire au Reichstag, un an après le même succès du parti autrichien.

En France, la Section française de l'Internationale socialiste (SFIO) devient le deuxième groupe parlementaire du pays après les élections de 1914. Le phénomène se constate partout en Europe.

Grèves et syndicats

Parallèlement, un phénomène plus protestataire se met en place avec la création de syndicats. L'industrialisation a fait naître un sentiment de classe au sein des ouvriers et une capacité à se mobiliser. La France est ainsi secouée par de violents conflits sociaux entre 1906 et 1909 menés par la CGT, qui prône alors un syndicalisme révolutionnaire inspiré de l'anarchisme. Entre 1910 et 1914, le Royaume-Uni connaît quatre années de grèves et de conflits sociaux parfois violents appelé la « grande fièvre ouvrière » (the great labour unrest). Même les Etats-Unis connaissent alors un mouvement social important, notamment une grève générale à Philadelphie en 1910. En avril 1914, un grève de mineurs dégénère, plus de 27 personnes meurent. C'est le « massacre de Ludlow. » En Allemagne, en septembre 1910, le quartier ouvrier de Moabit se soulève.

La réponse des élites : une ébauche de welfare-state

La tension entre classes sociales est donc vive en ce début de 20ème siècle. Face à cette montée de la contestation sociale, les élites européennes répondent par des réformes sociales. Dans les années 1880, Bismarck avait voulu « couper l'herbe sous le pied » des Sociaux-démocrates en accordant des assurances sociales aux ouvriers, notamment une retraite, une assurance maladie et une compensation en cas d'accident du travail. Cette idée, même si elle n'avait pas permis de stopper l'élan social-démocrate en Allemagne a été reprise un peu partout.

Les années 1890-1914 sont donc les années de mise en place de lois sociales et d'augmentation de la dépense sociale des Etats. Au Royaume-Uni, le gouvernement libéral met en place des mesures sociales importantes en 1911, notamment une assurance santé et une assurance chômage. La France avait mis en place une assurance santé en 1893, un programme de protection contre les accidents du travail en 1898 et un système de retraite en 1910. Tous ces programmes sont certes facultatifs et tardifs, mais ils sont significatifs d'un mouvement de fond qui culmine en juillet 1914 par le vote de l'impôt sur le revenu.

Le poids dans les dépenses publiques

Tout cela pèse lourd sur les finances publiques. L'historien Niall Fergusson a montré que ce n'était pas tant les dépenses militaires qui, en 1914, pesaient sur les budgets, mais plus les dépenses sociales. En Allemagne, par exemple, les dépenses de défense comptent pour 17 % des dépenses publiques, contre 31 % pour les dépenses sociales. C'est dire si la société est alors tiraillée par l'idée de la lutte des classes et du renversement de l'ordre social.

La poussée du réformisme Les élites européennes ont-elles eu raison d'avoir peur ? Officiellement, la doctrine depuis la création de la deuxième internationale en 1889 est le marxisme qui a écarté ses rivaux anarchistes, utopistes et réformistes. Ce qui ne contribue pas peu à effrayer les élites. Mais l'influence des réformes sociales commence à porter. En 1899, l'Allemand Eduard Bernstein propose une révision du marxisme dans son ouvrage Les Conditions du Socialisme et la Tâche de la Social-Démocratie. Il propose d'utiliser la voie démocratique pour réaliser une amélioration concrète de la vie du prolétariat. Ses thèses sont fortement rejetées par la majorité « orthodoxe » de la SPD allemande menée par Karl Kautsky.

Mais l'idée réformiste fait son chemin. Alors qu'au Royaume-Uni, le Labour n'a jamais adopté le marxisme, le parti social-démocrate allemand est de plus en plus un parti intégré au jeu politique. Ses dirigeants se prennent au jeu parlementaire et rejette l'idée révolutionnaire. En France, le leader de la SFIO, Jean Jaurès, rejette également le processus révolutionnaire du marxisme et prône une attitude plus réformiste. En Russie même, les Sociaux-démocrates les plus durs, menés par Lénine, un temps majoritaires (« bolchevik »), sont dépassés dans l'opinion par les Menchéviks plus réformistes.

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Le socialisme « s'assagirait » donc en gagnant en puissance. Mais les hiérarchies anciennes sont aveuglées par leurs craintes et les mouvements sociaux les confirment dans cette peur. En 1914, le risque révolutionnaire hante encore tous les esprits.

>>> Demain (5/5) : l'économie a-t-elle provoqué la course à la guerre ?

Romaric Godin

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