L’économie mondiale en 1914 (2/5) : l’âge d’or de la mondialisation

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Port des voiliers au quai d'Asie à Hambourg - 1903 / Wikipédia
Port des voiliers au quai d'Asie à Hambourg - 1903 / Wikipédia (Crédits : DR)
A l’occasion du centenaire de 1914, La Tribune vous propose un tableau de ce qu’était l’économie du monde huit mois avant le début de la Grande Guerre. Deuxième partie : l’intégration croissante des économies sera-t-elle capable de freiner la course à la guerre ?

En 1910 paraît à Londres un ouvrage titré La Grande Illusion, écrit par Norman Angell, un publiciste anglais bien connu pour son pacifisme. Cet ouvrage, destiné à devenir un des grands best-sellers de l'avant-guerre dénonce cette illusion que la puissance et la richesse d'une nation dépend de son pouvoir militaire. Il met en avant, au contraire, l'intégration économique croissante des pays européens et des Etats-Unis. Au point que la guerre est désormais non seulement futile, mais aussi contre-productive.

Les désastreuses conséquences d'une guerre

Norman Angell explique ainsi quelles seraient les conséquences d'une prise de Londres par l'armée allemande. Le Kaiser, certes, s'emparerait des premières réserves d'or de la planète. Mais qu'adviendrait-il alors ?

« Toutes les banques d'Angleterre cesseraient leurs paiements. Et comme Londres est la place de compensation du monde entier, les créances détenues par les étrangers ne seront pas remboursées ; ils deviendront sans valeur ; les taux d'intérêts de l'argent augmenteraient dans les autres centres financiers ; le prix de toutes les actions chuterait et la finance allemande ne serait pas dans un état moins chaotique que la finance britannique. Quel que soit l'intérêt pour l'Allemagne de détenir l'or de la Banque d'Angleterre, il sera certainement surpassé par la grande catastrophe que l'action violente de l'Allemagne aura produite. »

Le tournant de la mondialisation

L'ouvrage de Norman Angell déclencha un débat dans toute l'Europe qui continuait encore au début de 1914, quelques mois après la parution de la deuxième édition anglaise. Il y eut en tout cas un vaste mouvement qui s'attachait à cette idée que le nouvel ordre économique protégeait désormais l'Europe de la guerre.

En Allemagne même, le Königsberger Allgemeine Zeitung soulignait combien « l'auteur montre que les facteurs du problème de la guerre ont profondément été modifiés depuis une quarantaine d'année. »

Un commerce mondial en forte croissance

L'éditeur du journal de Prusse orientale avait raison. Depuis quarante ans - ou plus exactement depuis vingt ans - un phénomène nouveau s'était mis en place : la mondialisation des capitaux et des échanges. Les chiffres donnent le tournis. Entre 1870 et 1913, le commerce mondial a progressé de 294% en Europe et de 379% dans le reste du monde. En moyenne, les échanges ont progressé de 6,8% par an sur ces 43 années. Sur l'ensemble des pays européens, la part du commerce extérieur dans le PIB est passée de 29,9% à 36,9%. Selon certains économistes, le niveau de développement du commerce international ne sera retrouvé par la suite qu'au début des années 1970.

Des flux de capitaux intenses

Cette croissance des échanges commerciaux s'accompagne d'une très forte croissance des flux de capitaux. Jamais auparavant les investisseurs n'ont eu une vision aussi mondiale de leurs placements. Ainsi, selon les chiffres des économistes les actifs placés à l'étranger passent de 7% du PIB mondial en 1870 à 20% en 1914. Là encore de telles proportions ne se retrouveront par la suite à la fin des années 1970.

Effet multiplicateur moteur pour la croissance

La période marque donc une différence tranchante avec celle de la première révolution industrielle où le développement des Etats était fondé sur une vision nationale. La logique qui se développe à partir des années 1890 est très différente : le capital disponible est exporté vers des zones émergentes afin de favoriser le développement de ces économies et offrir de nouveaux débouchés à l'industrie du pays exportateur. L'effet multiplicateur via les profits des investissements et le développement des échanges est considérable. Cette mondialisation est, avec le progrès technique, un des moteurs principaux de la croissance qui a précédé 1914.

Convergence des économies et conscience de la dépendance

Les économistes ont pu montrer que, plus l'on s'approchait de la déclaration de guerre, et plus la convergence des économies développées étaient forte. L'ouvrage de Norman Angell est un exemple de la conscience de cette intégration de l'économie mondiale, mais le développement des institutions internationales prouve également que la conscience de la nécessité d'une coopération entre les grandes puissances progresse. Le cas de la propriété industrielle est intéressant. En 1883, quelques pays s'étaient réunis à Paris pour protéger les brevets. En 1914, la plupart des pays, dont l'Allemagne, au départ fortement opposée à cette protection, avaient rejoint la convention de Paris.

Les causes de la mondialisation : baisse du coût du transport et rendements attractifs

Comment expliquer cette mondialisation ? Le progrès technique lui-même y a sa part. Le prix des transports, par la généralisation de la navigation à vapeur et le développement des chemins de fer, a ainsi fortement chuté. Importer et exporter n'a jamais été si bon marché. A Liverpool, la part du coût du transport dans le prix du blé importé des Etats-Unis est passée de 11,6 % à 4,7 % entre 1870 et 1913. A cela s'ajoute un potentiel important des pays en développement, notamment aux Amériques, en Russie ou dans le sud de l'Europe qui attirent les capitaux des pays développés.

Les bénéfices de l'étalon-or

Surtout, le commerce et le mouvement des capitaux bénéficient d'une stabilité et d'une sécurité inédite grâce à la systématisation de l'étalon-or. En 1870, seuls le Royaume-Uni et le Portugal, qui était alors une dépendance économique britannique, utilisaient l'or comme garantie exclusive à leurs monnaies. En 1914, la quasi-totalité des pays européens et les Etats-Unis s'y sont convertis. L'Union monétaire latine (qui regroupe notamment la France, l'Italie, la Suisse, la Belgique) a suivi de peu. La Russie même l'a établi non sans mal en 1897.

L'étalon-or permet à la fois d'offrir une garantie contre toute variation de change et une stabilité des investissements. Peu importe alors que l'on investisse en dollars, en francs, en marks ou en roubles : toutes ces monnaies peuvent être ramenées à une valeur fixe en or. La suppression rapide de la convertibilité en or dans les premiers jours de la guerre sera un traumatisme pour une génération habituée à cette stabilité.

emprunt russe

Les emprunts russes, soutenus par l'État français, sont censés garantir à leur détenteur une « sécurité à 100 % » et des performances intéressantes au regard du marché financier de l'époque./ Wikipédia

Une mondialisation protectionniste

La force de cette mondialisation est telle qu'elle a permis d'effacer les effets du mouvement protectionniste qui s'est engagé depuis les années 1870 et 1880 et qui domine encore dans les années 1910. La « longue dépression » de 1873-1895 a en effet conduit à l'abandon du libre-échange adopté par la plupart des pays européens à la suite de l'accord franco-anglais Chevallier-Cobden de 1860. Seul le Royaume-Uni a conservé sa doctrine libre-échangiste adoptée avec les Lois sur le Blé de 1846.

La mondialisation d'avant 1914 est donc une mondialisation protectionniste. Les Etats-Unis qui se développent en grande partie grâce aux fonds britanniques (20 % des investissements londoniens se font aux Etats-Unis) sont barricadés derrière des droits de douanes parmi les plus élevés du monde. Mais ces droits permettent précisément le développement d'une industrie nationale puissante offrant aux investisseurs étrangers des rendements juteux. Le même constat peut être fait pour la Russie, que beaucoup estiment devoir être les prochains Etats-Unis et qui se développent très vite grâce aux fonds majoritairement français derrière des protections douanières.

La persistance du réflexe national

Si donc le protectionnisme est bien un acte de défense national. Il n'a pas freiné le développement du commerce et la dépendance mutuelle des économies. Loin de là. Evidemment, certains économistes se demandent si la levée des droits de douanes n'eût pas accéléré encore la croissance de cette époque. Surtout, on peut remarquer que malgré ses « bienfaits », la mondialisation n'a pas amené un abaissement des barrières douanières. Au contraire, au Royaume-Uni même, un fort mouvement d'opinion exige une « préférence impériale » et ce fut même l'enjeu des dernières élections générales. Preuve que malgré la mondialisation, le réflexe national reste la norme.

Un monde mondialisé parce que colonial ?

Il en va de même concernant cette forme plus violente de la mondialisation, l'impérialisme colonial. La critique marxiste, notamment celle de Lénine, sur laquelle on reviendra, a beaucoup insisté sur l'importance des colonies dans le système économique mondiale de 1914. Certainement, le colonialisme n'est pas un détail. Avec le congrès de Berlin de 1884-85, l'Europe s'est partagé l'Afrique. La soumission de l'Asie hors Japon a été achevée avec la guerre des Boxers de 1900 qui soumet l'économie chinoise aux appétits européens.

Le monde de 1914 est donc un monde colonial. Les possessions et les zones d'influence demeurent une part considérable du prestige des pays européens et des Etats-Unis. Les jeunes pays d'Europe comme l'Italie ou l'Allemagne exigent encore « leur place au soleil. » Les deux crises marocaines franco-allemandes en 1907 et 1911, la guerre des Boers (1901-1902), la conquête de la Libye par l'Italie en 1911, mais aussi la reprise par les Etats-Unis de plusieurs possessions espagnoles (Philippines et Porto-Rico) en 1898 ou la conquête japonaise  de la Corée prouvent que la domination coloniale demeure une ambition pour les Etats développés. L'air du temps, contre lequel se bat notamment Norman Angell dans son ouvrage, y voit une source de puissance économique.

 Les bénéfices minimes des empires coloniaux

Pour autant, les bénéfices que les puissances tirent des colonies sont en réalité beaucoup plus faibles qu'on ne l'a cru alors. Notamment parce que le développement réel de ces colonies est pour les Européens de peu d'importance. Les colonies ne sont en effet souvent perçues que comme de simples bassins de ressources naturelles. Elles ne sont donc souvent exploitées que dans cette seule optique. Les investissements sont ciblés en fonction des intérêts de la métropole et l'effet sur les économies locales sont bien plus faibles que ceux que l'on constate dans les pays « émergents » comme la Russie.

Du coup, la « mondialisation coloniale », tout en sécurisant une partie des importations des métropoles, notamment pour les Britanniques, et en leur donnant un prestige politique est loin d'être une panacée économique. Le PIB de l'Empire français, malgré son vaste domaine colonial, demeure encore loin de celui de l'Allemagne, même sans ses rares et pauvres colonies. Certes, l'empire britannique demeure l'ensemble politique le plus riche du monde, mais le poids de l'Inde y recule au profit des « colonies de peuplement européen » qui bénéficient des investissements favorables à la demande intérieure (Canada ou Australie). Autre preuve : ces deux principaux empires coloniaux sont loin d'être les économies les plus dynamiques du moment.

Faibles investissements, faibles rendements

On constate du reste que la part des investissements des métropoles vers les colonies dans l'ensemble de leurs investissements étrangers sont très faibles : 16,8% pour le Royaume-Uni (soit moins que les Etats-Unis) et 8,9% pour la France (contre 25% pour la Russie) et 2,6% seulement pour l'Allemagne. Rien d'étonnant alors à ce que la croissance moyenne annuelle de l'Afrique et de l'Asie soient largement en dessous de la moyenne mondiale - quand bien même elle serait la plus forte de leur histoire. Entre 1870 et 1893, l'Afrique a crû de 1,32% par an, l'Asie de 0,94% par an, alors que le monde lui a progressé à un rythme de 2,12%... Selon Angus Maddison, c'est à cette époque que, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité la Chine et l'Inde, soumis à des degrés divers aux puissances coloniales, cessent d'être les deux principales économies du monde, malgré leur puissance démographique.

Norman Angell a donc raison : la mondialisation coloniale, pour laquelle les Puissances ont été proche de se faire la guerre à plusieurs reprises est bien moins rentables que l'autre forme de mondialisation, basée sur les seuls investissements, pour laquelle la guerre est un danger. En ce début de 1914, les faits peuvent laisser croire que la raison l'emportera.

>> Demain : Vieilles puissances et émergents (3/5)

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Commentaires
a écrit le 31/12/2013 à 17:11 :
Les théories de l'ordo-libéralisme vendue par l'école de Vienne sont maintenant connue. Heureusement que la crise de 1929 et sa joyeuse suite ont confirmé votre article...
a écrit le 31/12/2013 à 12:32 :
Une nuance importante est tout de même à apporter: quand Angell parlait des désastreuses conséquences d'une éventuelle guerre, c'est parce que la guerre était dans les esprits et vue comme tout à fait possible, voire probable à terme. Aujourd'hui, personne n'imaginerait une guerre entre européens de l'ouest. En revanche, tout le monde a à l'esprit un affrontement impliquant au moins Chine et EU. La question est de savoir à quel horizon et quels seront les détonateurs.
a écrit le 31/12/2013 à 10:31 :
La mondialisation et la crise c'est donc pas nouveau ? ah bon !
a écrit le 31/12/2013 à 10:00 :
avec une telle relecture de l'histoire on pourrait dire que si Louis IV etait ne au debut du 20eme hitle n'aurait pas existe. Ilest evident ue la colonisation a connu des phases de violences differentes en fonction des periodes avec des resultats differents d'un point de vue economique. Cepndant reecrire l'histoire en proposant de commencer par le milieu n'a pas grand interet, d'autant l'avis des colonisateurs represente que 50% de l'ensemble.

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