Pourquoi les cours des matières premières agricoles sont devenus fous

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La lutte contre la volatilité des matières premières agricoles devient un enjeu majeur. Les politiques, à commencer par Nicolas Sarkozy, jugent urgent de juguler cette tendance. Mais est-ce possible ? Revue de détail des problèmes et des solutions envisagées.

La lutte contre la volatilité des matières premières agricoles, évoquée par le président de la République qui en a fait un des dossiers clés du G20, revêt un caractère d'urgence. En effet, selon la FAO (Organisation mondiale de l'alimentation et de l'agriculture), les échanges de denrées alimentaires représenteront 1.000 milliards de dollars cette année, revenant quasiment à leur niveau de 2008 (1.030 milliards), l'année des émeutes de la faim. Un chiffre qui renvoie directement aux cours des céréales, dont l'accélération à la hausse n'avait jamais été aussi brutale depuis 1972, une année de forte sécheresse. Les cours du blé ont bondi de 60 % depuis la fin juin, le maïs de 27 %, le sucre de 30 %. L'indice S&P GSCI Agri, qui inclut aussi des denrées comme le coton et le jus d'orange qui n'ont pas échappé au rally, affiche un rebond de 45 %. Et ce, malgré une brusque rechute.

Menace de la Chine

Les marchés sont violemment repartis à la baisse ces derniers jours, alors que la Chine menace d'encadrer les prix des denrées alimentaires, et surtout de relever ses taux d'intérêt. Une hypothèse déprimante pour les matières premières, puisqu'elle affaiblirait le pouvoir d'achat du premier pays acheteur. Et qui illustre la forte interdépendance des économies mondiales, accentuée par la dérégulation dont la réforme de la PAC fait partie. « Si la rumeur d'un relèvement des taux d'intérêt en Chine fait baisser les prix du maïs à Paris, comment voulez-vous que la France reprenne la main sur la volatilité des cours ? » s'interroge Michel Portier, PDG d'Agritel, une société de conseil sur les marchés agricoles.

Tour de force pour Bruno Le Maire

C'est pourtant le tour de force auquel doit s'atteler le ministre de l'Agriculture, Bruno Le Maire, dans le cadre du G20, un théâtre d'ordinaire réservé aux ministres des Finances. Au menu, les mesures envisageables traitent notamment de l'amélioration de l'information sur les stocks et les récoltes. Un sujet délicat, tant les matières premières agricoles sont aussi stratégiques.

La principale référence actuelle, celle du ministère de l'Agriculture américain, l'USDA, est rarement objective sur la production européenne de blé, avec laquelle les fermiers du Midwest sont en concurrence. Ainsi cet été, l'USDA a tardé à réviser à la baisse ses estimations de production européenne, faussant la perception globale. La FAO pourrait être appelée à fournir une information plus exhaustive - à condition qu'on lui en donne les moyens...

Mesurettes contre chaos

Parmi les autres pistes de réflexion, le recours maîtrisé aux marchés financiers, leur régulation, ou encore, l'incitation à la création de réserves sont à l'étude. Des mesurettes au regard du chaos créé cet été par la météo, certes, mais aussi par des décisions politiques. La sécheresse dans les pays de la mer Noire, les inondations au Pakistan ou encore des pluies diluviennes en Asie ont dévasté des milliers d'hectares de blé, de canne à sucre, de riz.

Mais l'envol des cours a été favorisé par l'embargo total de la Russie sur ses céréales, qui a forcé de nombreux acheteurs, dont l'Égypte, premier acheteur mondial, à se retourner in extremis vers d'autres sources. Sur le sucre, les atermoiements de l'Inde, qui hésite à autoriser les exportations de son énorme récolte alors que tous les autres pays producteurs ont subi des problèmes, exposent encore plus clairement ce réflexe de cavalier seul des États quand il s'agit de denrées alimentaires.

Les marchés à terme en vedette

Source de volatilité ou d'efficacité ? Les marchés à terme sont en tout cas propulsés sur le devant de la scène par le détricotage progressif, depuis 2007, de la politique agricole commune en Europe. En théorie, ils permettent aux opérateurs de la filière agricole de gérer leur risque prix en contractant des options, qui sont autant d'assurances.

En pratique, leur développement s'accompagne aussi de soubresauts ahurissants sur les prix. Ainsi, l'arrivée cet été d'investisseurs financiers sur le marché du blé européen a, de l'avis général, accentué la hausse des cours. Le recours à l'organisation de marchés financiers supplémentaires fait aujourd'hui partie de la panoplie de propositions que le gouvernement souhaite développer en France, afin d'introduire plus de transparence dans les échanges de denrées agricoles. Mais le lancement d'un nouveau contrat à terme n'est pas simple.

Echec cuisant

Le petit dernier, lancé par le Nyse Liffe mi-octobre, s'avère être un échec cuisant. Le nouveau contrat sur le lait en poudre n'a attiré que quelques transactions. Du jamais-vu de mémoire de place de marché ! La taille du contrat, soit 24.000 tonnes de lait en poudre, peut décourager les plus petits intervenants.

« Lisser les risques »

Mais les gros acheteurs, notamment les producteurs de fromage qui ont participé à la mise en place du contrat, sont aussi aux abonnés absents. « Les industriels n'ont toujours pas compris l'intérêt de lisser leur risque de prix, ils en sont toujours à faire des coups en achetant des lots à bas prix ! » regrette Benoît Labouille (Offre et Demande Agricole). Le marché du lait en poudre ne risque pas de devenir liquide de sitôt.

Couverture du risque prix, spéculation : difficile aujourd'hui de faire la part des choses sur les marchés de produits dérivés. La crise financière ayant révélé la nécessité de transparence, les législateurs ont imposé un cadre aux échanges réalisés de gré à gré, aux États-Unis comme en Europe. « Avec l'obligation de transparence, de standardisation des contrats et de compensation, nous allons savoir qui fait quoi. Et en la matière, nous pourrons aller très loin », explique à « La Tribune » Michel Barnier, le commissaire européen au Marché intérieur, revenant sur son projet de règlement dévoilé en septembre. Ce texte s'appliquera à tous les dérivés, y compris sur les produits agricoles. Mais l'effort ne devrait pas s'arrêter là.

Michel Barnier se mobilise

« Dans quelques jours, nous allons lancer une consultation sur la révision de la directive Marchés d'instruments financiers, avec une question qui me tient à coeur : faut-il imposer des limites aux positions des intervenants sur les matières premières agricoles comme le font les États-Unis ? Personnellement, je suis favorable à cette idée », poursuit le commissaire. Un autre moyen, non évoqué par le commissaire, revient à fixer des limites quotidiennes aux variations de cours ou augmenter les dépôts de garantie, que les infrastructures de marché peuvent décider elles-mêmes. « La révision de la directive Abus de marché permettra aussi de renforcer les échelles et l'architecture des sanctions », ajoute Michel Barnier.

La question fondamentale étant celle du lien entre marché financier et marché physique, un intervenant peut-il, via des instruments financiers, en accumulant des positions conséquentes, modifier l'équilibre du marché physique jusqu'à créer une situation de pénurie ? Pour le commissaire, qui trouve « insupportables et scandaleuses les conséquences de l'hyperspéculation sur les matières premières agricoles », il ne fait aucun doute, « les habitudes vont changer ».

Les intentions de Nicolas Sarkozy

Quelles seront les mesures que le président français va proposer pour remédier à l'importante volatilité des prix sur les marchés des matières premières agricoles ? Rien n'a encore véritablement filtré des intentions de Nicolas Sarkozy sur l'un des sujets prioritaires de son agenda de la présidence du G20. Mais un élément d'appréciation sera la direction que va prendre la politique agricole commune (PAC) de l'Union européenne dont les premiers éléments de réforme doivent être présentés ce jeudi à Bruxelles sous forme de trois options (lire « La Tribune » du 6 novembre).

En effet, durant de nombreuses années, le mécanisme central de la PAC a consisté à assurer une stabilité des prix aux agriculteurs face à leur volatilité sur les marchés internationaux, en particulier sous la forme d'une compensation financière lorsque les prix des denrées étaient trop faibles pour couvrir les coûts de production. Ou encore dans une régulation de l'offre, en particulier par une politique de jachère conjuguée à la constitution de stocks pour éviter l'effondrement des prix.

Le coût de la PAC exorbitant

Mais ce mécanisme régulateur est critiqué tant dans l'Union européenne, en particulier par la Grande-Bretagne qui juge le coût de la PAC exorbitant, que par d'autres pays producteurs qui y voient une concurrence déloyale et s'en plaignent auprès de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Le débat européen risque d'ailleurs de se retrouver au sein du G20. Les tenants d'une intervention face aux marchés défendent les principes de souveraineté et de sécurité alimentaires ainsi que de défense de l'environnement, principes qui ne peuvent être laissés à l'appréciation des seuls marchés.

A contrario, les tenants d'une libéralisation font valoir que les investissements nécessaires au développement de la production agricole seront plus efficients via les marchés.

L'avis de Christian Pèes, président de Groupe Euralis, coopérative agricole du Sud-Ouest

La Tribune - Que pensez-vous de l'évolution des cours des matières premières agricoles ?

Christian Pèes - En tant qu'agriculteurs, nous avons subi la dégringolade des cours. Maintenant, ils s'envolent ; mais globalement, les variations brutales de prix ont un impact négatif sur l'agriculture. Le blé, le colza, le maïs, le riz et le soja représentent directement ou indirectement 80 % de l'alimentation de la planète. Or, leurs variations relèvent des montagnes russes, alors que les pays sont autosuffisants à 90 %. Les cours sont déterminés par cette frange de 10 % des produits qui s'échangent entre pays : ce n'est pas normal !

- En quoi la libéralisation des marchés favorise-t-elle la volatilité des prix ?

- Notre intuition, c'est que la mise en compétition des agricultures du monde entier aboutit à des choses aberrantes, notamment une pression baissière des prix parfois, parce que les conditions de production sont très différentes. Par exemple, le climat, le coût de la terre, les contraintes sanitaires, sociales et environnementales au Brésil sont tout à fait différentes des nôtres. Si on laisse faire totalement le marché, le pays pourrait facilement produire la moitié des volailles consommées dans le monde. Cela pose des problèmes sanitaires, mais aussi politiques. À notre avis, cela n'est pas raisonnable de laisser le marché tout arbitrer en agriculture : il faut répartir les risques sur les différents continents.

- Quelle solution proposez-vous ?

- Il faut une régulation forte des matières premières agricoles. Toutes les grandes régions agricoles le font : la Russie, l'Inde, la Chine. Encadrer les prix dans chaque grande région peut être une solution, tout en imposant des stocks minimaux, soit 3 mois de consommation pour les céréales, par exemple. Cela permet de limiter les variations de prix, ce qui bénéficie aussi aux plus pauvres. En libéralisant à outrance, on a réenclenché un cycle dans lequel des gens vont mourir de faim.

Les chameaux, l'Arabie Saoudite et l'envol de l'orge

La palme des hausses de prix sur les derniers mois revient à... l'orge ! Assez proche du blé, la céréale est surtout utilisée par les brasseurs pour faire de la bière - du moins en ce qui concerne l'orge de brasserie. L'orge fourragère, en revanche, sert exclusivement à l'alimentation du bétail. Et c'est sur cette qualité de grain que les tensions du marché international se sont le plus exacerbées cet été, si l'on en croit les variations de prix. La tonne d'orge fourragère a vu son prix passer de 98 à 198 euros par tonne en quelques mois à Rouen, sur le marché physique.

Sécheresse en Russie et en Ukraine

Le contrat à terme le plus proche, celui de l'orge de brasserie, lancé tout récemment par le Nyse Liffe, a aussi embrayé à la hausse. Le cas de l'orge est emblématique de la crise subie cet été. Les principaux producteurs, dont font partie la Russie et surtout l'Ukraine, ont fermé leurs frontières après la sécheresse. La France et l'Allemagne, qui en exportent d'ordinaire peu, se sont retrouvées seules face à un acheteur entièrement dépendant des importations : l'Arabie Saoudite. Le cheptel de chameaux et de moutons du pays, qui a fortement ralenti l'irrigation de ses terres après avoir longtemps puisé dans ses nappes phréatiques, se nourrit principalement d'orge fourragère de la mer Noire. Et le menu n'est pas négociable : l'orge est la seule céréale suffisamment riche en fibres pour permettre aux animaux de ruminer. Et donc être administrée à l'état brut. Blé ou maïs nécessiteraient d'être transformés en tourteaux, plus chers, pour être donnés directement au bétail. L'affaire bénéficiera, une fois n'est pas coutume, à la Commission européenne. Laquelle va remettre sur le marché, la semaine prochaine, près de 3 millions de tonnes d'orge fourragère achetée à moins de 100 euros la tonne l'année dernière, quand le marché était saturé et les prix au plus bas.

Spéculation sur le cacao ivoirien

La Côte d'Ivoire porte elle aussi les stigmates de la volatilité des cours des matières premières agricoles. La chute au début des années 1990 des cours du cacao, dont la Côte d'Ivoire était et demeure le premier producteur au monde, est, pour partie, responsable de la grave crise politique qui a secoué le pays au cours des dix dernières années.

La baisse des cours a en effet remis en cause le modèle de redistribution de la rente élaboré par l'ancien président Houphouët-Boigny favorisant la montée du débat sur « l'ivoirité » dont l'enjeu portait essentiellement sur la redistribution. Avec une production de 1,2 million de tonnes, le pays demeure le premier producteur mondial. Le président sortant Laurent Gbagbo a promis de porter la production à 2 millions de tonnes sur fond de remontée des cours passés de 1.000 dollars la tonne fin 2007 à 2.500 dollars cet été avant de retomber à 1.870 dollars aujourd'hui.

Mauvaises récoltes

Cette flambée s'explique par les mauvaises récoltes des quatre dernières années mais aussi par les excès de la spéculation. Des excès complètement associés au nom d'Anthony Ward, le dirigeant du fonds britannique Armajero. « Chocolate Finger » aurait racheté cet été près de 240.000 tonnes de cacao (7 % de la production mondiale) sur le marché londonien du NYSE Liffe. « Ces opérations sont au coeur des réflexions de la France visant à mieux encadrer les marchés à terme qu'il s'agisse des marchés financiers ou des marchés de matières premières, explique Bernard Bachelier qui dirige la fondation Farm. L'objectif est d'éviter que des achats disproportionnés sur le marché à terme par rapport au marché physique n'entravent la formation normale des prix ».

Plate-forme de négoce à Abou Dhabi

De son côté, Abou Dhabi, qui dépend totalement des importations pour ses besoins alimentaires, s'apprête à créer une plate-forme de négoce en matières premières afin de sécuriser ses approvisionnements. La plate-forme, qui prendrait le nom d'Abou Dhabi Sources (ADS), débuterait avec un capital de plusieurs centaines de millions de dollars, selon le « Financial Times ». Depuis les émeutes de la faim au tournant des années 2007 et 2008, la sécurité alimentaire est devenue une préoccupation majeure pour les pays d'Afrique du Nord et du Golfe, premiers importateurs de céréales au monde. Pour Abu Dhabi, le problème n'est pas tant la hausse de prix qu'une interruption brutale des importations. L'été dernier, la Russie, l'un des tous premiers exportateurs de céréales au monde, avait brutalement bloqué ses exportations de céréales après la vague d'incendies que l'on sait. En créant une plate-forme de négoce, Abu Dhabi entend sécuriser ses approvisionnements.

L'opinion du PDG de Pernod Ricard et président du comité de l'industrie alimentaire française

La Tribune - Pierre Pringuet, vous êtes PDG de Pernod Ricard et président du comité Sully regroupant les patrons de l'industrie alimentaire française. Quelles sont les conséquences pour les industriels, la grande distribution et les consommateurs de la flambée des cours des matières premières?

Pierre Pringuet - Il y aura nécessairement une répercussion sur les prix au consommateur. Naturellement, cela doit se faire dans le cadre de négociations commerciales et d'une concurrence ouverte - le principe de notre économie. Il est clair que la Terre ne nourrit pas tous ses habitants. Est-ce que la flambée des cours en est la traduction ? Pas tout à fait car, au milieu, il y a aussi l'intervention des marchés et donc de la spéculation. C'est pourquoi le tout-marché n'est pas nécessairement la réponse. Mais le non-marché non plus. C'est bien la coexistence entre un marché nécessairement international et des mécanismes de régulation qu'il faut organiser pour relever le défi alimentaire.

- Alors que l'Europe débat de l'avenir de la politique agricole commune (PAC) et surtout de son financement, faut-il voir l'agriculture comme un secteur stratégique pour le futur?

- Sauf à dire que l'homme futur ne mangera plus... la réponse est incontestablement oui ! C'est bien pour cette raison que nous avons centré les débats du comité Sully sur ce sujet. La seule question ne doit pas être de faire des économies. Je pense qu'il y a aujourd'hui un changement d'approche sur la PAC, et des rapprochements entre la France et l'Allemagne sont absolument indispensables. Ce sont les deux premières puissances agricoles européennes et elles seront déterminantes dans la renégociation de la PAC.

- À quel modèle faut-il arriver ?

- Il faut que l'Europe puisse rester une grande puissance agricole compétitive au niveau international. Il n'y a pas d'agriculture sans compétitivité, mais il faut que cette compétition soit équitable, avec un minimum de régulation. Par ailleurs, il y a aussi actuellement une bataille sur la détention des terres arables. Une étude de la Banque mondiale démontre que les achats de terres par les investisseurs non résidents dans le pays représentent l'équivalent de la surface des terres arables de la France. On mesure bien là que l'agriculture est redevenue un enjeu majeur.

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Commentaires
a écrit le 30/03/2011 à 17:45 :
On a tendance à oublier l'impact que l'incident nucléaire de Fukushima va avoir sur le cours des matières premières agricoles en Chine. A votre avis, qui va vouloir prendre le risque d'importer des denrées agricoles en provenance d'un pays dont les cultures se situent à peine à 3000 km d'un pays dévasté par la radioactivité ?

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