Jean-Luc Dehaene sur l'Europe : "On parle trop d'austérité, pas assez de solidarité"

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Pour l'ancien Premier ministre belge, la création d'un "Conseil européen de la zone euro" renforce le caractère intergouvernemental de l'Union monétaire. A ses yeux, on reste très loin d'un véritable gouvernement économique. Une interview de notre partenaire bellge L'Echo

L'Echo - Cela fait plus de deux ans que l'UE est confrontée à la crise grecque, qui s'est transformée en crise de la dette dans la zone euro. Cette crise a-t-elle été mal gérée ?

Jean-Luc Dehaene - Je ne dirais pas cela comme cela. On a avant tout buté sur des défauts structurels. Dès le départ, on savait, comme Jacques Delors l'avait souligné, qu'il manquait quelque chose à l'Union monétaire, à savoir une coordination des politiques budgétaires et économiques. On a cru que le Pacte de stabilité suffirait. Mais les premiers à avoir dévié, ce sont la France et l'Allemagne en 2003, ce qui n'était pas un bon exemple... Deuxièmement, tout le monde - tant les responsables politiques que les régulateurs ou les agences de notation - a considéré que durant les dix premières années, la zone euro était un tout homogène, dans laquelle on a appliqué un taux d'intérêt à peu près unique. Cette situation a entraîné une bulle budgétaire énorme dans certains pays, surtout du sud, parce qu'ils devaient payer moins d'intérêt. Et personne n'a remarqué cela.

Ensuite, la crise bancaire est arrivée et les Etats ont dû intervenir pour aider le système bancaire. Après quoi, on a constaté qu'il y avait des déséquilibres fondamentaux entre Etats européens, mais que l'Union européenne n'avait pas les instruments pour corriger cela. Fait aggravant du côté grec, ils sont manipulé leurs comptes. Mais là aussi il faut rappeler que la Commission avait proposé avant 2010 de vérifier sur place. Les autres Etats s'y sont toutefois opposés, car ils ne voulaient pas que la Commission puisse venir vérifier chez eux également.

Cela ce sont les causes et les éléments déclencheurs...

Jean-Luc Dehaene - En deux ans, on a créé pour l'avenir un certain nombre d'instruments - le " six pack ", le semestre européen- pour intervenir préventivement et sanctionner si nécessaire. On constatera avec le recul que cela s'est fait remarquablement vite. Entretemps, on doit aussi gérer la situation actuelle. Or, actuellement, les agences de notation, pour se refaire une bonne conscience, exagèrent dans l'autre sens. Cela entraîne un effet domino qui ne correspond pas à la situation économique réelle.

Par ailleurs, je donne certes entièrement raison à l'approche, surtout allemande au départ, selon laquelle on évite de créer un " aléa moral " pour les gouvernements, c'est-à-dire le sentiment de croire qu'ils seront sauvés si leurs comptes dérapent. Mais si on pousse trop loin cette logique, cela revient à demander à quelqu'un qui vient de faire une crise cardiaque de faire un certain nombre de chose nécessaires pour éviter une crise, choses qu'il ne peut toutefois pas faire immédiatement.

Cela veut dire qu'on en a trop demandé à la Grèce ?

Jean-Luc Dehaene - On aurait dû plus rapidement faire jouer l'élément de solidarité, qui est aussi inhérent à une Union monétaire. On tarde trop à créer les instruments nécessaires à cet effet, c'est-à-dire mieux doter le fonds de solidarité, créer un fonds d'amortissement européen ou émettre des eurobonds. On fait insuffisamment passer le message que la solidarité au sein de l'UEM est dans l'intérêt de tous les états membres. On pousse trop les gouvernements à faire des choses qui, à un moment donné, dépassent les capacités d'absorption de la population, sans lui donner en même temps une perspective. Ce qui aboutit à des réactions anti-européennes comme celles que l'on voit actuellement.

Ces réactions sont-elles inquiétantes ?

- Oui, dans la mesure où on associe tout ce qui est négatif avec l'Europe, et qu'on trouve le positif normal. Prenez l'Allemagne. Les responsables du pays sont confrontés à une opinion populiste qui pense que c'est l'Allemagne qui paie tout. Mais personne ne leur explique ce que l'euro leur a apporté. Je rappelle aussi qu'au début des années nonante, on a payé des taux d'intérêts qui ont permis l'échange d'un mark " est " contre un mark " ouest ". Ce qui ne tenait pas la route économiquement, mais était justifié politiquement. L'euro les a aussi libérés du handicap du mark " lourd " sur le marché Européen. Ensuite, la facilité d'emprunt dont les pays du sud ont bénéficié a en premier lieu profité à l'économie allemande. Il existe une perception unilatérale des Allemands, alors que la réalité est beaucoup plus nuancée.

La crédibilité des autorités grecques est-elle toujours un problème ?

- Oui. C'est le problème spécifique de la Grèce. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il faudrait les mettre sous tutelle, comme on l'a suggéré en Allemagne. Mais je pense qu'il faut effectivement envoyer des gens pour surveiller sur le terrain l'application de ce qui a été convenu. Le fait qu'ils ont annoncé des élections ne va pas faciliter les choses.

Pouvait-on aller plus loin dans la tutelle ?

- Peut-être, en chargeant par exemple un institut externe d'organiser les privatisations.

Vous êtes favorable à la création d'eurobonds ?

- J'avais soutenu en 1993 les propositions du Livre blanc de Jacques Delors d'émettre des obligations européennes pour financer des projets d'infrastructure. Une proposition qui faisait sens, entre autre comme instrument de relance, ce qui est toujours d'actualité. Aujourd'hui, on parle d'euro-obligations pour créer une certaine solidarité sous forme d'emprunts européens. Il s'agit aussi de faire appel par ce biais aux réserves monétaires mondiales, comme les Américains le font. Je suis persuadé que cela se fera un jour. Mais un des problèmes de l'UE, c'est que les choses se réalisent, mais toujours un peu trop tard, et souvent dans une dimension trop petite. La cause en est la complexité de la prise de décision à 27.

Cette lenteur est aussi un des éléments qui ont aggravé la crise?

- Oui. Le paradoxe, c'est que la zone euro est la partie la plus intégrée de l'UE, mais c'est aussi celle qui est la plus intergouvernementale. La façon dont le système communautaire doit marcher dans la zone euro est insuffisamment réglée dans le traité. Cela crée une grande incertitude. Nous sommes dans un système de prise de décision lente, avec des marchés qui réagissent de leur côté à la seconde.

Le système est trop intergouvernemental?

- C'est là aussi un vice de fonctionnement initial. Quand l'UE a décidé en 1998 que c'était l'Ecofin qui allait appliquer les sanctions du Pacte de stabilité et pas la Commission, j'étais sûr de ce qu'il se passerait: on taperait sur les petits pays à problème, mais quand les grands pays seraient en difficulté, il y aurait un compromis politique. C'est exactement ce qui s'est passé. Cette lacune a été résolue dans le pacte de stabilité renforcé, mais entre-temps le mal est fait.

Se dirige-t-on quand même vers un gouvernement économique européen?

- Il s'agit d'un autre problème permanent en Europe: l'utilisation d'une terminologie qui est puisée dans la gouvernance nationale, et qui n'est pas adaptée à la gouvernance européenne. En plus, on a tendance à énoncer ce qu'on veut réaliser à terme comme étant déjà réalisé. Rappelez-vous le marché commun, édicté dans le traité de Rome (1958) et qui n'est toujours pas achevé aujourd'hui. Même chose avec le gouvernement économique. On peut en rêver, mais cela n'interviendra pas demain. On a fait des pas importants en matière de gouvernance économique, mais il faudra aller encore plus loin.

Sur le fond, est-ce que la formule retenue - le Conseil européen à 17 - est la bonne formule pour un gouvernement économique de la zone euro?

- Non. Vu les circonstances, le fait d'avoir créé un Conseil européen de la zone euro a eu des effets bénéfiques, mais cela a renforcé le caractère intergouvernemental. Il faut aussi rappeler que le Conseil européen est une instance qui n'est ni exécutive, ni législative dans le système européen. À un moment donné, on est donc en porte-à-faux. C'est quelque chose de positif dans la dynamique, mais ce n'est pas une solution à terme.

L'Europe en fait-elle trop en matière d'austérité et pas assez pour la relance?

- Oui. Sous l'impulsion allemande, on met l'accent sur la discipline budgétaire. C'est le cas depuis le traité de Maastricht. Mais si on ne met pas assez l'accent sur l'autre aspect, c'est-à-dire la solidarité, qui est à la base de l'Union européenne, c'est notamment parce que le budget européen est un budget limité. Si on refuse l'effet de levier proposé par Delors, en conséquence de quoi, la relance européenne est principalement tributaire d'une coordination des budgets nationaux. Et là, on se trouve à nouveau dans une espèce de contradiction. Les États membres approuvent ce que la Commission propose comme objectifs, mais ne les concrétisent pas, entre autre suite aux contraintes budgétaires. C'est notamment pour cela que j'ai toujours plaidé pour qu'au niveau national, on ne regarde pas seulement si les déficits sont respectés, mais que l'on regarde aussi en terme de contenu pour voir si les gouvernements se sont engagés à réaliser les processus de type "Lisbonne" ou "Europe 2020" en terme d'emploi.

Ne pourrait-on pas changer la nature du budget européen pour mieux l'adapter aux défis actuels ?

C'est l'objet de la discussion qui est en cours maintenant, y compris au Parlement européen. Tous les traités prévoient que l'Europe est financée avec ses moyens propres. Au début, c'était avec les droits de douane, qui ont diminué. Mais au lieu de les remplacer par d'autres moyens propres, on les a remplacés par une contribution sur la base du PIB. Cette contribution-là constitue aujourd'hui 70% des ressources du budget européen. Et comme ces ressources viennent des budgets nationaux, elles contribuent également à l'augmentation des déficits. C'est un cercle vicieux. Le budget européen est dès lors pris en otage par les États membres. D'où l'exigence du Parlement d'en revenir à des ressources propres. Ce que la Commission a retenu, en proposant d'aller jusqu'à 60% de ressources propres, avec à côté des droits de douane, une partie des recettes de la TVA et une taxe sur les transactions financières. L'objectif n'est pas d'avoir une augmentation du budget, mais une autonomie du budget européen. De plus, cela allège les budgets nationaux.

Cela, c'est l'aspect recette. Mais ne peut-on pas dépenser autrement ?

Il est clair qu'il faudrait adapter la politique agricole commune et les fonds structurels, afin de libérer des moyens pour des politiques nouvelles telles que celles proposées dans le projet " Europe 2020 ". Mais on se heurte à des résistances. En Europe, il y a des conservatismes structurels comme ailleurs. Le problème, c'est qu'en même temps, on donne des missions nouvelles à l'UE alors qu'on ne veut pas augmenter le budget. Les États membres auraient aussi intérêt à mettre en commun leurs moyens dans certains secteurs, comme la défense ou l'aide au développement, ce qui donnerait une réelle valeur ajoutée sans requérir des moyens supplémentaires.

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Commentaires
a écrit le 27/02/2012 à 16:41 :
Toujours les mêmes irresponsables, volontaires pour être solidaires avec l'argent des autres.
Qu'il commence par prêter tout son patrimoine personnel à la Grèce et on commencera peut-être à l'écouter.
a écrit le 26/02/2012 à 22:14 :
" l'Allemagne. Les responsables du pays sont confrontés à une opinion populiste qui pense que c'est l'Allemagne qui paie tout. Mais personne ne leur explique ce que l'euro leur a apporté. Je rappelle aussi qu'au début des années nonante, on a payé des taux d'intérêts qui ont permis l'échange d'un mark " est " contre un mark " ouest ". Ce qui ne tenait pas la route économiquement, mais était justifié politiquement. L'euro les a aussi libérés du handicap du mark " lourd " sur le marché Européen. Ensuite, la facilité d'emprunt dont les pays du sud ont bénéficié a en premier lieu profité à l'économie allemande. Il existe une perception unilatérale des Allemands, alors que la réalité est beaucoup plus nuancée."
a écrit le 26/02/2012 à 22:06 :
De grâce, il a ruiné la Belgique et laisse un trou de 11 miliards chez Dexia alors de grâce il ne veut quand même pas des impôts à hauteur de 100 % du revenu le Belge de la solidarité à mettre son cou dans le communisme, en plus, il est opportuniste, irresponsable et il ouvre encore son caquet !
a écrit le 26/02/2012 à 19:16 :
Non et Non il n'y a personne pour payer,il faut se prendre en mains.LA BANQUE EST FERMEE.
a écrit le 26/02/2012 à 17:13 :
Par pitié, ne relayez pas les propos de ce flamingant opportuniste et incapable qui nous a ruiné le peu qui nous restait de bon chez Dexia.
La Tribune vaut mieux que ça.
a écrit le 26/02/2012 à 16:52 :
les m'enfoutistes veulent tjs de la solidarite, pour pouvoir continuer de glandouiller.... la solidarite doit se faire vers les pays qui ft des efforts, et ont un pb passager, les autres n'ont qu'a balayer devant leur porte...

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