L'Amérique profonde saisie par le blues

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<b>LE CONTEXTE -</b> Déboussolés par la crise, de nombreux Américains attendent toujours les bénéfices d'une reprise économique qui, bien que réelle, demeure insuffisante. Ils craignent, surtout, que l'American Dream ait disparu.<br /><b>LES CANDIDATS - </b>Barack Obama doit faire face à la déception d'une partie de son électorat. Son adversaire, le conservateur Mitt Romney, inspire plus confiance sur le plan économique

Gouda au cumin, camembert, cheddar, tout est appétissant au rayon « fromages de luxe » du Whole Foods, dans l'up-town de La Nouvelle-Orléans -?et les clients s'y pressent. « Dans un environnement difficile pour beaucoup de distributeurs, nous nous portons à merveille », admet Kristina Bradford, chargée des relations publiques locales de la chaîne de supermarchés bio. La bonne santé de Whole Foods (dont le cours de Bourse a grimpé de près de 200% sur les trois dernières années, contre 47,5% pour le Nasdaq) est le symbole d'une Amérique. Ou plutôt de deux : l'une prospère, soucieuse de sa santé et de l'environnement ; l'autre sous-employée, sous-payée et obligée de faire ses courses chez Wal-Mart, le champion des prix cassés, à l'autre bout de la ville.
Malgré trois ans et demi de reprise, l'économie américaine compte encore plus de 12 millions de sans-emploi (soit un taux de chômage de 7,8% en septembre) et le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté dépasse les 46 millions. Pis, tandis que le revenu des plus pauvres a encore régressé en 2011 (-1,2% pour les plus bas), celui des plus aisés a augmenté de 1,6%, selon les données officielles. Jamais, en 40 ans, le fossé entre riches et pauvres n'avait été aussi large. Autant dire que l'American Dream, celui d'une prospérité acquise, pour soi ou ses enfants, à force de travail, a du plomb dans l'aile. « C'est vrai que l'Amérique n'a pas le moral et que la frustration est grande », convient Neal Soss, chef économiste au Crédit suisse, à New York. Certains croient qu'un changement à la Maison-Blanche, avec une victoire du candidat républicain, Mitt Romney, à la présidentielle du 6?novembre prochain, leur rendra espoir. D'autres préfèrent donner à Barack Obama quatre années supplémentaires pour qu'il achève le travail commencé.
Si une élection se gagne sur de nombreux éléments, qui vont de l'argent levé pour la publicité à la personnalité des candidats en passant par leur programme, il est clair qu'au-delà de questions sociétales - avortement et mariage gay?- ou de politique étrangère - guerre en Afghanistan, relation commerciale avec la Chine ou le Proche Orient?-, l'économie est cette année la préoccupation majeure des électeurs.
Certes, la situation s'est améliorée. Quand Barack Obama a prêté serment sur la Bible, en janvier?2009, les grandes banques étaient en perdition, l'industrie automobile menacée de ruine et le marché de l'immobilier, de même que celui de l'emploi, semblait entraîné dans une dégringolade sans fi n. Toutefois, la reprise n'est pas suffisamment forte pour effacer le traumatisme de la crise. « L'économie va mieux - c'est ce que dit Obama - mais on ne peut pas dire qu'elle va bien - c'est ce que souligne Romney. Tous deux ont raison », rappelle ainsi Neal Soss, au Crédit suisse. Alors qu'au cours des reprises passées la croissance bondissait, elle ne se situe, depuis la fi n de la récession, qu'autour de 2°% par an. Trop peu pour relancer franchement la job machine. Trop peu, également, pour espé-rer réduire rapidement le déficit public.

Pas plus d'embauche que d'augmentations

« Les prix de l'immobilier remontent depuis quelques mois, mais ils sont encore loin d'atteindre les sommets observés il y a quatre ans », relève de son côté Michael Brown, économiste chez Wells-Fargo, à Charlotte, en Caroline du Nord, qui ajoute : «?Même chose pour l'emploi : 2 millions de postes ont bien été créés sur les 12 derniers mois, mais il existe encore des poches de chômage important, en particulier dans l'Ouest. »Quant aux bénéfices des entreprises, « ils étaient à des niveaux records sur la première moitié de l'année - grâce aux gains de productivité. Les entreprises n'embauchent pas, ni n'augmentent les salaires », souligne encore cet économiste. Bref, « tout dépend des statistiques que l'on privilégie », conclut-il.
Les électeurs qui pointent au chômage se moquent en e? et des 3,4 millions d'emplois sauvés ou créés grâce au plan de relance de 2009. Et si, incapables de payer les traites de leur emprunt, ils ont dû vendre à vil prix leur home sweet home, peu leur importe qu'aujourd'hui le marché de l'immobilier reparte. Quant à ceux qui sont inquiets pour leur emploi, le come-back réussi de l'automobile à Detroit les laisse de marbre... Enfin, les bénéfices record affichés par la Corporate America, en particulier ceux des banques, frustrent l'Américain moyen plutôt qu'ils ne le réjouissent...C'est ce paysage économique fait d'ombres et de lumière qui explique qu'à quelques jours du scrutin, aucune majorité ne se dégage : les électeurs sont divisés à égalité entre supporteurs d'Obama et partisans de Romney - qui inspire le plus confiance en matière de gestion de l'économie?-, et les indécis sont nombreux.« L'ironie de la situation, c'est que le Parti démocrate a des problèmes avec la classe ouvrière », remarque George Edwards, professeur de sciences politiques à l'Université Texas A & M, à College Station, près de Houston. De fait, les cols bleus - des hommes blancs d'âge moyen - ne se reconnaissent pas dans Obama, qu'ils perçoivent comme un « intello », noir de surcroît... S'ils viennent du Sud, très conservateur, le rejet est encore plus net. La polarisation de l'Amérique - deux camps se faisant face, sans compromis possible - s'était accrue avec George W. Bush. Elle est à son comble actuellement. Dès le début de son mandat, Obama a dû faire face à des campagnes de dénigrement : il serait musulman, ne serait pas né aux États-Unis et ne devrait donc pas être président...

Le maigre bilan du président sortant

Ces tensions ont augmenté avec la poussée républicaine aux élections législatives de mi-mandat, qui a entraîné une paralysie du Congrès. Résultat, même si le candidat Obama a réussi à dépeindre son adversaire comme un milliardaire hautain, coupé des réalités des électeurs, il ne peut se prévaloir de ses propres réalisations. Elles sont en e? et rares, en raison de l'obstruction rencontrée au Congrès, mais aussi, il faut le souligner, de son manque de stratégie face aux élus républicains... Seule sa réforme de la santé aurait pu lui faire gagner des points, mais elle n'a pas véritablement convaincu, soulevant même une vive polémique. Et c'est, une fois encore, l'économie qui fait la différence. « Dans l'Ohio et le Michigan, où la reprise est meilleure que dans d'autres États grâce au sauvetage du secteur de l'automobile, le président devrait l'emporter », affirme ainsi le professeur Edwards.
Même s'il arrache un deuxième mandat, Barack Obama ne disposera que d'une marge de man?uvre étroite, la Chambre devant rester acquise à l'autre camp à l'issue du scrutin de novembre, qui renouvelle également l'ensemble des représentants et un tiers des sénateurs. Une configuration pour le moins inquiétante, alors que le pays avance à grands pas vers la « falaise fiscale » : au 31 décembre à minuit, diverses réductions d'impôts, dont les cadeaux fiscaux consentis sous la présidence de George W. Bush, arrivent à échéance, tandis que des coupes budgétaires prennent effet, selon le dispositif de contrôle budgétaire adopté en 2011, le tout équivalant à quelque 600 milliards de dollars. Il s'agit, sur les dix ans à venir, de réduire de moitié environ (plus de 7.000 milliards de dollars) le déficit cumulé. Plus de 1.000 programmes fédéraux, incluant le budget de la Défense et l'assurance-maladie pour les plus de 65 ans, devraient être ainsi automatiquement amputés. De quoi faire dérailler la fragile reprise, assurent certains analystes. À moins que les élus ne tombent d'accord pour privilégier la croissance, en annulant une partie du dispositif - mais aux dépens de la réduction du déficit...
L'affaire risque de se compliquer puisque les élus devront également rehausser le plafond de la dette, qui devrait être atteint à la fin de cette année - sous peine de voir le gouvernement fédéral faire défaut. L'actuel plafond, de 16.400 milliards de dollars, avait, avant d'être adopté en janvier dernier, fait l'objet d'une bataille homérique au Congrès.
Malgré ces chausse-trapes, Neal Soss, au Crédit suisse, se veut optimiste. « Avec une amélioration de la conjoncture en Europe et en Chine, la croissance devrait franchir les 2% en 2013, et la confiance des entreprises progresser », prévoit-il. Le nouveau président, quel qu'il soit, devra faire preuve d'un leadership hors du commun s'il veut réinventer le rêve américain, ou, à défaut, relancer l'emploi, éponger le déficit public et payer les retraites. « Les Américains ne sont jamais aussi bons que lorsqu'ils sont le dos au mur », prophétise le chef économiste du Crédit suisse. « Et ils le sont aujourd'hui! » lâche-t-il...

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Commentaires
a écrit le 06/11/2012 à 17:41 :
Si c'est le blues c'est que l'Amérique penche pour Mitt Romney, si c'est le ukulélé c'est qu'elle s'illusionne pour Barack Obama.
a écrit le 06/11/2012 à 17:14 :
On est bien d'accord que la vérité est toute autre, le taux de chômage est double du taux avoué. Même en France, avec des années d'études, on est relégué en tiers temps à faire la garderie dans des classes de cinquième. C'est la condamnation à la précarité perpétuelle, au servage et à la misère. Vivement que l'on admette que ce système inique qui force à des emplois sous qualifiés ne génère aucun bienfait: seulement une gigantesque dette à payer...
a écrit le 06/11/2012 à 11:16 :
"C'est le candidat le plus aware qui va gagner car dans la vie il faut être aware avec les autres species sinon tu get a very bad feeling! L'être humain réacte,il est spiritual , physical ,mental,tu comprends et c'est le candidat le plus aware qui gagnera !!" (Van Damme revisité,adapté à l'élection américaine)
a écrit le 06/11/2012 à 7:32 :
Pitoyable & risible.
a écrit le 06/11/2012 à 7:09 :
Mouais... En fait de déboussolés par la crise, ils sont surtout de plus en plus mécontents du hold-up démocratique. Un exemple parmi mille: les grandes compagnies de service (restauration par exemple) sont en train de se préparer à l'Obama Care si vanté par les démocrates. Que font-ils? Simple: ils s'organisent pour réduire la semaine de travail des employés au bas de l'échelle de manière qu'elle ne dépasse pas 30h/semaine, seuil à partir duquel les assurances obligatoires ou les pénalités, selon, commencent. Du coup, les salariés les plus pauvres, mais très nombreux, en particulier ceux qui ont été embauchés récemment, vont voir leur revenu baisser de... 25%. Une paille. Pas de quoi donner le blues, mais mettre plutôt en colère, non? Pendant ce temps là, en pleine crise nationale suite à Sandy, les électriciens venus de tous les US (et donc également des états où il n'est pas obligatoire d'être syndiqué) se sont fait refoulés par leurs collègues du New-Jersey s'ils ne se syndiquaient pas sur le champ ou ne payaient pas de droits au syndicat pour ceux concernés. Là encore le blues me paraît... léger comme sentiment.
Réponse de le 06/11/2012 à 11:01 :
Exactement. Mais bon c'est du journalisme...d'investigation à la Tribune. Cela se sent...

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