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ÉconomieInternational

A Chypre, les Russes ne sont plus à la fête

Elisa Perrigueur, à Limassol

Publié le 30 avril 2013 à 09:38

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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En contrepartie du sauvetage financier de l'île, l'Eurogroupe a imposé une taxe d'environ 60% sur les dépôts dans les banques chypriotes supérieurs à 100.000 euros. Une mesure qui frappe surtout les déposants russes dont le mécontentement ne faiblit pas, en dépit des paroles et des gestes apaisants de Chypre. Reportage.

En ce dimanche 14 avril, un vent mauvais souffle sur Chypre. Après les mesures drastiques imposées quelques semaines plus tôt par l'Eurogroupe aux Chypriotes pour sauver leur économie et leur système bancaire, chacun continue de ressasser ses (mé)comptes et son ressentiment. Surtout parmi la communauté russophone, forte de quelque 40.000 ressortissants, qui est au coeur de l'économie-casino de l'île.

Pour tenter de limiter les dégâts et éviter un exil massif de leurs « amis russes », les autorités chypriotes se sont décidées à passer un peu de baume sur les plaies. Ce dimanche 14 avril donc, Níkos Anastasiádis, le président de la République (grecque) de Chypre, est à l'offensive. Offensive de charme devant 300 élégants businessmen, majoritairement russes, venus au « Global Russia business meeting » qui se tient dans le luxueux hôtel Four Seasons de Limassol, la grande station balnéaire du sud l'île. « Je partage l'amertume et l'appréhension que vous vivez, causées par la manière coercitive dont a été imposé l'accord de l'Eurogroupe! », déclare-t-il d'un ton grave avant de lancer : « Tout investisseur qui aurait perdu plus de 3 millions d'euros dans le plan de sauvetage européen pourra obtenir la nationalité chypriote! » S'il croyait faire un tabac, c'est raté. Le silence dans la salle est sépulcral.

Crise de confiance
De fait, quelques jours plus tôt, en échange d'une aide de 10 milliards d'euros de l'Eurogroupe, les autorités chypriotes ont accepté d'imposer une taxe sur les dépôts bancaires supérieurs à 100.000 euros. Une taxe dont le taux se situe autour de 60%. Or, dans les banques chypriotes ne dorment pas moins de 31 milliards de dollars venus de Russie (chiffres à la fin de 2012, selon Moodys) Puis, c'est au tour de Chrysostomos "II, l'archevêque de l'île, de monter sur la tribune, pour apporter aux investisseurs russes le réconfort de la foi. Vêtu de sa longue robe et de sa coiffe noire, le pope dit s'associer à la « souffrance » de ses « amis russes » depuis « les décisions complètement fausses de l'Eurogroupe.»

Puis, Chrysostomos"II interpelle le parterre d'hommes d'affaires : « L'Église de Chypre et moi serons toujours amis et sympathisants de la Russie et je tiens à ce que vous me voyiez comme votre ambassadeur et défenseur. » Les visages restent impassibles, les applaudissements timides. « La question de la nationalité ne changera rien, les Russes n'investiront plus à Chypre. Aujourd'hui, on parle d'argent et les pertes seront grandes! », assure Sacha (prénom modifié), un jeune consultant venu de Moscou, en commentant le « simple show » auquel il vient d'assister. Son voisin de table, Yuriy Seniuk, un entrepreneur venu d'Ukraine, nuance à peine : « Les Russes réinvestiront peut-être à Chypre, mais dans plusieurs années. La décision soudaine et mauvaise de l'Eurogroupe ne met personne en confiance. » Le président chypriote veut pourtant continuer à y croire. « Les entreprises russes ayant montré un fort intérêt pour notre gisement de gaz en mer Égée », a-t-il dit aux investisseurs, obtiendront de son gouvernement « toute l'aide nécessaire ».  D'ailleurs, il lui « tarde d'aborder le sujet avec le président Poutine lors de [sa] prochaine visite à Moscou ». Sous les eaux chypriotes, les réserves de gaz sont estimées entre 150 et 230 milliards de mètres cubes. Un gisement, baptisé Aphrodite, qui a largement suscité les convoitises de Moscou.

Tapis rouge pour les Russes
À quelques centaines de mètres du « Global Russia business meeting », sur les plages de sable noir de Limassol, de grandes blondes longilignes papotent en russe. Venues aussi tout droit de Russie, des familles entières flânent le long de la promenade de palmiers du bord de mer. Sur les devantures des commerces, l'alphabet grec se confond avec le cyrillique Il est facile de comprendre pourquoi la deuxième ville de Chypre a hérité du surnom de « Limassolgrad ». L'afflux de Russes sur cette côte bétonnée a démarré dès 1990, puis s'est amplifié, après l'éclatement de l'Union soviétique.

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Car l'île d'Aphrodite, au doux climat, n'est qu'à 3h30 de Moscou. Comme si cela ne suffisait pas aux Russes, Chypre leur a accordé « des visas bien plus facilement que tout autre pays d'Europe », observe un homme d'affaires français, habitué de longue date de l'île. La multitude de petites églises orthodoxes chypriotes et le sens local des affaires ont fait le reste : les menus des restaurants, les cartes routières, etc., tout est traduit en russe. « L'appellation Limassolgrad est stupide, il y a aussi beaucoup d'Allemands et surtout, majoritairement, des Britanniques [les anciens colons, ndlr] », s'insurge Andreas Christou, le maire communiste de Limassol (depuis 2006) qui n'aurait pas raté pour tous les roubles du monde la sauterie de l'hôtel Four Seasons : ingénieur diplômé d'une école de Moscou, c'est une figure connue des investisseurs qui manie avec aisance la langue de Lénine. « L'Union soviétique nous a toujours soutenus après la partition de l'île en 1974, affirme Andreas Christou. Elle était le premier acheteur de vin, vêtements, spiritueux que nous produisions à Chypre. Beaucoup de Chypriotes ont fait davantage confiance à l'URSS qu'à l'Otan, à laquelle adhère la Turquie »
Un sentiment que partage Kyriakos Michaelides, loueur de voitures dans le quartier touristique de Limassol depuis vingt-cinq ans.

Un nouveau lieu de vie
La vitrine de son petit commerce est couverte d'inscriptions en cyrillique pour « ses fidèles clients ». Ce cinquantenaire souriant se souvient des premiers débarquements russes, il y a trente ans : « Ils venaient de plus en plus nombreux et étaient comme des enfants dans un magasin de jouets, ils voulaient tout acheter à Chypre! » Les Russes se sont jetés sur l'immobilier, ont construit de splendides villas en bord de mer ou de vastes appartements au centre-ville. Aujourd'hui les promoteurs immobiliers russes pullulent à Limassol.

Sous les annonces alléchantes de maisons avec piscine, les informations sont traduites en russe. Yiannis Kokkonis, un jeune ingénieur chypriote, détaille le profil de cette « clientèle » : « Beaucoup de familles se sont installées à Chypre pour y élever leurs enfants car l'île est très sûre, il n'y a pas de délinquance. La plupart du temps, les pères font des allers-retours à Moscou pour le travail et laissent leur famille ici. » Tous sont issus « des classes moyennes ou aisées. Il n'y a pas de classe modeste ». Aujourd'hui, la communauté russe dispose même de deux écoles primaires où scolariser les enfants. Devant un café grec, on peut feuilleter le journal Vestnik ou écouter une radio Russian Wave. Un festival culturel russe se tient chaque été. On dégote des spécialités russes jusque dans les petits supermarchés. Selon Yiannis Kokkonis, qui travaille essentiellement avec des Russes, « de nombreux oligarques ont évidemment été d'abord séduits par l'exceptionnelle taxe sur les sociétés ». Jusqu'en 2006, le taux d'imposition des bénéfices pour les sociétés offshore était de 4,25%. Porté ensuite à 10%, il est, depuis avril dernier, de 12,5%, et reste toujours l'un des plus faibles en Europe.

Les banques trinquent
Car au fil des ans, les institutions bancaires chypriotes, à l'image de la Laiki Bank ou de la Bank of Cyprus, avaient aussi gagné la confiance des déposants russes, leur garantissant secret bancaire et taux d'intérêt élevés. Des déposants qui disposeraient de près d'un tiers des 90 milliards de dépôts total de l'île. En réalité, la majorité des fonds russes arrivés sur l'île repartent très vite pour la Russie où 130 milliards d'euros « chypriotes » y auraient été investis en 2012, faisant de la petite île le premier investisseur étranger de la Fédération russe.

Concomitamment, le paradis fiscal chypriote était devenu la première destination des capitaux russes en fuite. Ce que le président Níkos Anastasiádis balaie d'un revers de main. Il réfute les accusations de blanchiment d'argent, resurgies depuis mi-mars : « C'est faux et ce qui me rend triste et je me retiens là d'utiliser des mots violents c'est que certaines entreprises et partenaires de l'UE attaquent notre système financier pour faire revenir les investissements chez eux. » Aujourd'hui, toujours sous le choc des annonces de l'Eurogroupe, Chypre est dans l'incertitude. Dans une note, l'Institut de la finance internationale évoque une « chute libre » de l'économie, avec une récession de plus de 20% au cours des deux prochaines années. Dans les artères du centre-ville de Limassol, les enseignes de Laiki Bank, deuxième banque du pays, condamnée, sont laissées à l'abandon.

Dans la communauté russe, on préfère garder le silence sur les récents événements. Au journal Vestnik on « refuse de commenter la situation. » Dans les allées du « Russki Market », les clients, peu loquaces, n'ont « pas envie » d'aborder le sujet. Attablé dans une taverne, près des palmiers du bord de mer, Vadim (prénom modifié), homme d'affaires russe, est anxieux. « Ceux qui auront les moyens de partir le feront. C'est du vol ce qui se passe en ce moment. Plus personne n'a confiance dans les banques chypriotes. Si tu es investisseur ici aujourd'hui, tes fonds sont gelés, tu ne peux pas retirer plus de 300 euros, tu ne peux pas transférer de grosses sommes sauf avec une dérogation d'une commission spéciale, c'est devenu infernal et très incertain. » Plusieurs experts parlent de pertes de 2 à 3 milliards d'euros pour les déposants russes.

« Les russes se sentent trahis, ils partent déjà »
Pourtant, si l'on en croit Yiannis Kokkonis, les Russes n'ont pas été si surpris de la décision de l'Eurogroupe : « Cela faisait quelques années que la crise couvait à Chypre, des milliards de dépôts avaient déjà quitté les banques chypriotes ces dernières années. » Le loueur de voitures Kyriakos Michaelides parle, lui, de « choc » : « Les Russes se sentent trahis, ils partent déjà, ils sont très énervés contre nous et notre gouvernement. »

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Pour sa part, l'économiste Alexander Michaelides, professeur à l'Université de Nicosie, se dit « incertain » sur « les départs russes. C'est trop tôt pour les estimer ». Andreas, lui, organise des excursions pour les touristes. Et, depuis quelques semaines, il se sent bien seul, assis sur sa chaise en plastique, devant l'arrêt des « navettes aéroport » de Limassol. « On sent une baisse du tourisme, même si les Russes restent nombreux en ce début d'année. » En revanche, « les Européens ont davantage peur de venir en raison de la panique créée par les médias, ils ont peur de ne pas pouvoir retirer de l'argent ». Cette saison, Andreas craint fort de ne pas connaître l'embellie touristique vécue par Chypre jusqu'à l'année dernière.

Elisa Perrigueur, à Limassol

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