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ÉconomieInternational

L’économie mondiale en 1914 (1/5) : un monde de croissance et de progrès

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 23 octobre 2016 à 07:45 - Mis à jour le 23 octobre 2016 à 10:47

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

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A l’occasion du centenaire de 1914, La Tribune vous propose un tableau de la situation économique du monde huit mois avant le début de la Grande Guerre. Dans cette première partie, coup d’œil sur une croissance mondiale qui, dans l’histoire de l’humanité n’a jamais été aussi forte.

Cet article et l'ensemble de la série sur la première guerre mondiale a été publiée en décembre 2013.

En ce début d'année 1914, rien ne semble devoir troubler l'expansion de l'économie mondiale. Les raisons d'être optimiste sont incontestablement les plus nombreuses. Certes, l'Europe demeure toujours politiquement divisée entre la « Triple alliance » (Allemagne, Autriche-Hongrie et Italie) et la « Triple Entente » regroupant la France, le Royaume-Uni et la Russie. Mais les bruits de bottes semblent s'être éloignés. La crise d'Agadir de 1911 a été réglée par un compromis franco-allemand : la France a conservé son protectorat sur le Maroc en accordant un agrandissement du Cameroun allemand. Un compromis qui a prouvé la capacité des deux grandes puissances ennemies à s'entendre. La fin de la seconde guerre balkanique en 1913  en juillet semble par ailleurs avoir stabilisé la situation dans cette « poudrière » qui empoisonne les relations internationales depuis plus de 40 ans. Les tensions s'apaisent, la raison semble l'emporter.

22 années de croissance

Surtout, nul ne peut croire que l'Europe et le monde pourraient s'engager dans un conflit de grande ampleur et venir gâcher une croissance économique ininterrompue depuis une vingtaine d'années. Dans la Cambridge Economic History of Modern Europe, les historiens Albert Carreras et Camilla Johannson remarquent que la dernière année de contraction de l'économie européenne date de 1891. 22 ans de croissance ininterrompue qui ne sont pas une spécialité européenne, loin de là et qui, surtout, semblent pas devoir s'arrêter.

Confiance

Cette confiance est largement partagée par les contemporains. Dans son édition de ce 1er janvier 1914, le New York Times  fait le bilan du commerce extérieur américain pour 1913. Il est remarquable. L'excédent atteint 700 millions de dollars. « Jamais cette nation n'a reçu autant du reste du monde », s'exclame le quotidien qui note que, depuis dix ans « notre commerce devient plus diversifié et mieux équilibré. » Et de conclure : « à l'avenir, il devrait être plus solide. » Dix jours plus tard, l'hebdomadaire londonien The Spectator se livre au même exercice pour le commerce britannique. Lui aussi souligne avec  jubilation que les quelques 525 millions de livres sterling exportés en 1913 représente « presque le double » du montant enregistré dix ans auparavant. « Même le taux d'augmentation de ces exportations comparé à celui des autres pays ne laissent guère de raisons d'insatisfaction », remarque l'auteur de l'article.

Un niveau de croissance inédit dans l'histoire

Chaque année, l'économie et le commerce battent record sur record un peu partout dans le monde. Les êtres humains qui entrent dans cette année 1914 sont les plus riches de l'histoire de l'humanité. Selon la reconstruction d'Angus Maddison, le PIB mondial par habitant est alors de 1526 dollars (dollars de 1990). Le double de celui de 1870, le triple de celui de 1820. La croissance du PIB mondial durant la période qui va de 1.870 à 1913 a été de 2,13 % par an en moyenne. Là aussi, c'est du jamais vu. Au cours des 50 années précédentes, le PIB mondial n'avait crû que de 0,94 % par an. C'est donc plus du double ! Un fait est remarquable : l'accélération touche l'ensemble de la planète, mêmes les zones les moins dynamiques comme l'Asie et l'Afrique qui, elles aussi enregistrent des croissances inédites.

Une accélération à partir des années 1890

L'homme de 1914 a donc connu une croissance qu'aucun de ses pères n'aurait pu imaginer. Il y est habitué. C'est un homme confiant dans le progrès et la poursuite de l'expansion économique. D'autant que, comme on l'a évoqué, les chiffres de Maddison couvrent une vaste période, dont les vingt premières années sont marqués par des krachs boursier à Vienne et aux Etats-Unis de 1873, des faillites bancaires, comme celle de l'Union générale en France (1882), une baisse générale des prix et des profits et cinq années de contraction de la richesse. C'est ce qu'on a appelé alors « la longue dépression. » En réalité, il s'agissait seulement d'une ère de croissance molle ponctuée de quelques épisodes de récession. Mais le contraste a tellement été frappant avec les vingt années qui ont précédé la première guerre mondiale, que les contemporains ont eu l'impression d'une crise profonde.

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Des trous d'air, mais rien de sérieux

Le décollage économique est donc vertigineux à partir des années 1890. Certes, il y a des accidents, des trous d'air, comme la « panique de 1907 », un krach boursier et bancaire aux Etats-Unis et en Europe qui a effrayé les milieux financiers, mais qui, finalement, n'a guère eu d'impacts sur l'expansion économique. D'autant que des mesures ont été prises pour tirer les leçons de cette panique bancaire et boursière. Après maints débats, les Etats-Unis ont enfin décidé de fonder leur propre banque centrale, la Réserve fédérale, qui a été inauguré le 23 décembre 1913 avec un rôle d'émission et de prêteur en dernier ressort. Voilà qui devrait permettre de mieux maîtriser les crises à venir. Il est vrai qu'il y a aussi, ici ou là, des secteurs en crise d'adaptation violente, comme la viticulture en France en 1907. Mais rien qui puisse remettre en cause ce sentiment général de croissance.


Octobre 1907 : début de panique sur le trottoir de la bourse de New York. / Wikipédia

Haut niveau d'investissement

Cette croissance, elle est d'abord le fruit d'un haut niveau d'investissement. L'accélération de la croissance à partir du milieu des années 1890 correspond à un changement de niveau du taux d'investissement. En Europe, ce dernier était jusqu'en 1895 compris entre 9 et 11% du PIB. A partir de cette date, il évolue plutôt entre 12 et 14%.

« La seconde révolution industrielle »

Comment expliquer ce bond ? Par deux phénomènes principaux. Le premier, c'est la « seconde révolution industrielle. » Au début des années 1890, un certain nombre de nouvelles techniques atteignent l'économie réelle. C'est le moment où grâce aux ingénieurs américains, notamment Westinghouse et Nikola Tesla (né croate), l'électricité n'est plus un phénomène de foire, mais devient une source d'énergie. C'est aussi le moment où Gottlieb Daimler et Carl Benz décident de produire en série des véhicules automobiles équipés de moteurs à explosion. C'est enfin le moment où la chimie devient une industrie avec, notamment, les colorants.

Ces trois grandes techniques vont rapidement ouvrir de nouveaux marchés et nécessiter des investissements massifs. Les transports urbains s'électrifient. Les tramways hippomobiles disparaissent, des métros électriques sont d'abord construits à Londres (1890), puis le mouvement s'intensifie. Après Budapest (1896) et Paris (1900), Berlin (1902) et New York (1904) construisent des lignes de métro électriques. Mais aussi Glasgow, Boston, Philadelphie et même en 1913 Buenos Aires. De même, les automobiles commencent à devenir des objets courants dans les rues des villes. Stefan Zweig note, en mars 1914 dans son journal, que Paris est devenue « effrayante, à cause de cette circulation épouvantable et des rues qui empestent l'essence. » En  1913, le monde compte une flotte de 1,5 million d'automobiles, c'est peu au regard de l'économie mondiale, mais c'est beaucoup lorsque l'on songe que ce produit était encore expérimental vingt ans plus tôt.


Le Palais de l'électricité, lors de l'Exposition universelle de 1900 à Paris / Wikipedia

Un avenir radieux en vue...

Les économistes mettent certes en garde contre une surévaluation des effets de cette seconde révolution industrielle avant 1914. Ces nouveaux marchés demeurent encore réduits, notamment au regard de ce qu'ils deviendront dans les années suivant la première guerre mondiale. Mais ces nouveaux secteurs sont, partout, les fers de lance de la croissance. Et ils promettent encore des lendemains qui chantent. D'autant que de nouveaux fronts ne cessent de s'ouvrir, comme le cinéma ou encore l'aéronautique. En 1914, un premier vol commercial est réalisé en Floride, 24 ans après le premier bond de Clément Ader... Dans le roman de Robert Musil, L'Homme Sans Qualités, le Docteur Arnheim songe : « dans dix ans, la technique aura tellement progressé que la maison aura ses avions particuliers. » La croissance en 1914, ce n'est pas que du passé. Loin de là.

Une meilleure productivité et des investissements partout

Les investissements demeurent cependant souvent plus traditionnels. Ce sont des avancées technologiques moins spectaculaires, mais qui permettent de réaliser des gains de productivité considérables. Ce sont souvent des améliorations de machineries. Parfois, l'innovation est plus ambitieuse. On pense au travail à la chaîne, introduit en Europe en 1905 par le fabricant de gâteau allemand Hermann Bahlsen et qui, en 1908, est systématisé aux Etats-Unis par Henry Ford pour sa Ford-T. La première décennie du 20ème siècle voit une accélération du dépôt de brevets. Mais les investissements prennent aussi encore la forme de la construction de grands réseaux ferroviaires classiques ou de développement d'industries classiques dans les pays qui n'en sont pas dotés. Pour la Russie ou le Japon, cette période est une période d'industrialisation rapide, comme celle qu'a connu la France ou la Belgique un siècle plus tôt.

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Le développement de ces nouvelles économies met en lumière un deuxième facteur essentiel qui explique la croissance du monde en 1914 : la mondialisation. Un phénomène crucial pour la croissance de ce temps et qui, là aussi, est unique.

>>> Demain : l'âge d'or de la mondialisation (2/5)

Romaric Godin

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