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ÉconomieInternational

La Bosnie-Herzégovine vote entre colère et désespoir

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 11 octobre 2014 à 10:30 - Mis à jour le 11 octobre 2014 à 10:53

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19 ans après la fin de la guerre, le pays n'a toujours pas décollé économiquement. Les accords de Dayton semble devenir un carcan bien difficile à supporter.

Dimanche, les quelques 3,28 millions d'électeurs enregistrés en Bosnie-Herzégovine seront appelés à choisir pas moins de 518 élus parmi 7.800 candidats. Une élection complexe, à l'image du système politique bosnien qui reste issu des Accords de Dayton de 1995 qui avaient mis fin à trois ans de guerre civile.

Situation tendue

Cette année, ce scrutin se déroulera dans une ambiance particulièrement tendue. En février, le pays a connu une explosion de violence. La contestation, partie d'une usine de Tuzla, dans le nord, s'est répandue comme une trainée de poudre au reste du pays. Des manifestations parfois violentes ont eu lieu dans le centre de Sarajevo. Le 9 février, une partie du bâtiment de la présidence du pays et des archives d'État ont été incendiés. Cette poussée de fièvre, la plus importante depuis la fin de la guerre, prouve le niveau d'exaspération des Bosniens. Trois mois plus tard, le pays a été ravagé par des inondations catastrophiques. Malgré l'aide de la communauté internationale, les dégâts ont été considérables et les difficultés des entités bosniennes ont été à nouveau mises en lumière.

Division persistantes ...

A Sarajevo règne un mélange d'exaspération et d'impuissance. Mais deux éléments reviennent en permanence : la colère contre une classe politique jugée déconnectée des réalités et l'absence de sentiment ethnique dans les problèmes actuels. Certes, les deux grandes entités bosniennes, la fédération de Bosnie et Herzégovine, qui regroupe les communautés bosniaque (musulmane) et croate, et la république serbe (Republika srpska), sont assez étrangères les unes aux autres. Le caractère pluriethnique du pays appartient au passé et la mémoire de la guerre est encore vive. Les Serbes et les Croates de Bosnie regardent clairement vers la Serbie, culturellement et politiquement. Les Bosniaques sont plus attirés vers la Turquie et, cet été, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan s'est présenté comme le défenseur des Bosniaques, promettant l'intervention de l'armée turque « si l'on osait toucher » à la communauté musulmane. Les télévisions turques sont très présentes sur les écrans bosniaques et l'influence économique turque est évidente à Sarajevo.

... Mais pas essentielles

Pourtant, la querelle communautaire n'est clairement plus la priorité des Bosniens. Les problèmes économiques et sociaux sont beaucoup plus importants à leurs yeux. Le mouvement de février n'était pas communautaire et les inondations de mai et juin ont été l'occasion de mouvements de solidarité inter-communautaire. Il est vrai que la Bosnie-Herzégovine ne parvient pas à retrouver une vraie croissance. Depuis 2009, le pays végète avec une croissance comprise entre 1% et 2 %. Cette année, elle devrait être nulle. Pas de quoi faire baisser un taux de chômage qui est le plus élevé d'Europe à 28 % de la population active (près de 60 % chez les jeunes). Un niveau qui n'a jamais véritablement baissé.

Quant au niveau de vie, il est également très faible. Parallèlement, le niveau de vie reste désespérément bas. Le salaire moyen est de 440 euros et, selon Eurostat, le PIB par habitant du pays en parité de pouvoir d'achat, s'élève à 29 % de la moyenne de l'UE, ce qui est le niveau le plus faible d'Europe. C'est moins que l'Albanie (30 %), la Macédoine (35 %) et la Bulgarie (47 %), le pays le plus pauvre de l'UE.

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L'obstacle monétaire en développement

C'est que l'économie bosnienne est plombée par trois obstacles principaux. Le premier est commun à plusieurs pays de la région, comme la Croatie ou la Bulgarie : la Bosnie Herzégovine souffre d'une monnaie trop forte. Sa devise, le mark convertible, est une copie parfaite du mark allemand, monnaie de référence utilisée depuis la guerre. Sa valeur est donc celle du mark avant sa disparition : 1,96 mark pour un euro. La banque centrale du pays est indépendante et n'a, selon les accords de Dayton, d'autres fonctions que celles de maintenir cette parité.

Pour remplir sa tâche, elle n'a d'autres solutions que d'attirer les devises par des taux élevés. Actuellement, ils sont à 6,3 %. Compte tenu du très faible niveau d'inflation, de tels taux dissuadent tout emprunteur dans le pays, encore plus en Republika sprska où, compte tenu des niveaux de risque estimés par les banques, un crédit peut coûter jusqu'à 15 % par an.

A ce compte, les investissements sont très difficiles et le développement quasi mission impossible. La Bosnie doit continuer à dépendre du soutien international et des investissements de ses oligarques. D'où cet étrange impression qui saisit le voyageur à Sarajevo : des centres commerciaux flambant neufs, réalisés par de grands architectes, pleins de boutiques de luxe mais vides, qui côtoient des quartiers encore marqués par les stigmates de la guerre.

L'obstacle de la corruption

Deuxième poids pour la Bosnie Herzégovine, la corruption. Certes, selon le classement de la perception de la corruption de Transparency International, la Bosnie, située au 72e rang, est à égalité avec la Serbie et devant la Bulgarie (77e), mais c'est un piètre résultat pour l'Europe. Cette corruption est omniprésente, comme dans de nombreux pays des Balkans, mais elle est encouragée par le labyrinthe administratif bosnien. La multiplication des strates de décision et le faible revenu de la population sont un terreau aisé pour le développement de la corruption. Or, évidemment, investir dans un tel environnement n'est jamais simple.

L'obstacle de la politique

Le troisième handicap de la Bosnie, c'est l'impuissance politique. Les accords de Dayton ne se sont pas contentés d'imposer le régime monétaire du pays, ils ont multiplié les instances de décisions et les ont partagées entre les trois communautés. Dans ce contexte, former un gouvernement relève souvent de la gageure. En 2010, il avait fallu 16 mois pour trouver un exécutif qui n'avait guère duré. Les politiciens des trois communautés sont souvent plus obsédés par les intérêts ethniques. La présidence tripartite est donc en permanence bloquée puisque cette présidence est tournante. Il en résulte une incapacité à décider, mais aussi le développement d'une forme d'oligarchie politique obsédée par ses propres intérêts, donc par la logique communautaire.

Le carcan de Dayton

À lire également

  • La Bosnie minée par la pauvreté et l'instabilité politique
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On comprend donc le peu d'enthousiasme de la population à participer à des élections qui, sans doute ne changeront pas leur situation quotidienne. Les accords de Dayton, qui ont permis de maintenir l'Etat de Bosnie-Herzégovine après trois ans de guerre sont progressivement sur le point d'étouffer un pays qui est en retard dans son intégration européenne (il n'a toujours pas, à la différence des autres pays des Balkans, le statut de candidat) et qui s'enfonce dans la misère. L'Occident doit à nouveau se pencher sérieusement sur l'avenir de la Bosnie s'il veut s'assurer de sa survie.

Romaric Godin

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