Pékin, ou le rêve incertain d'une « smart city »

La capitale de la deuxième puissance mondiale se veut la vitrine de la Chine moderne. Mais, entre la pollution et les embouteillages, la réalité est tout autre et même les Chinois aisés fuient la mégalopole. La ville géante est un condensé des contradictions de la Chine d'aujourd'hui.
Embouteillages monstres et hyper-pollution, deux réalités inquiétantes et fréquentes de la vie quotidienne dans la capitale chinoise.
Embouteillages monstres et hyper-pollution, deux réalités inquiétantes et fréquentes de la vie quotidienne dans la capitale chinoise. (Crédits : DR)

Une pollution épaisse, à couper au couteau, des embouteillages à n'en plus finir, des ruelles insalubres qui jouxtent des artères flamboyantes et neuves... Pékin, désormais la plus grande ville du monde, est à l'image de la Chine : grande, puissante, grouillante et sale. Pourtant, question d'image oblige, les dirigeants chinois veulent en faire la vitrine de la Chine moderne, sûre d'elle, qui rayonne et s'impose sur la scène mondiale.

Un défi gigantesque quand on voit que, malgré une réelle volonté politique, la pollution ne cesse de croître, les queues de voitures s'allongent et les immeubles à peine érigés s'écroulent au bout de quelques années. Rappelons que le dernier marathon de Pékin, en octobre, s'est couru avec un masque antipollution sur le visage...

Faire face aux besoins énergétiques et à la croissance de la population

Pourtant, la ville intelligente, la municipalité y pense. Comme dans toutes les grandes métropoles-monde, le plan « Smart City Beijing » est une des priorités de la municipalité, consciente que la ville doit se réinventer pour faire face à ses énormes besoins énergétiques et une population qui ne cesse d'affluer des campagnes. Le plan s'étale de 2011 à 2015 avec des axes de développement autour de l'efficacité, l'innovation et l'économie numérique. Il s'ajoute au 12e plan quinquennal, lui aussi centré sur le développement d'une économie durable.

Les progrès réalisés sont considérables. Les services de santé ont été informatisés, les infrastructures informatiques et numériques étendues à toute la zone. Et le gouvernement a mis en place des plates-formes accessibles par Internet pour les services de l'emploi, la sécurité sociale et l'assistance sociale. En un clic, le voyageur sait quand passe le prochain bus ou métro, connaît l'état du trafic routier et même pédestre - les sites touristiques peuvent être particulièrement bondés. Il peut désormais prendre un rendez-vous chez le médecin et éviter des heures d'attente.

La ville planche sur un gigantesque centre de données ouvertes

Un rapide coup d'oeil aux applications lancées entre autres par Baïdu, le « Google chinois », montre que, en termes de services au consommateur et de géolocalisation, Pékin n'a rien à envier à New York, Londres ou Paris. « À travers notre service de cartographie, on peut désormais trouver le cinéma le plus proche, choisir son film et acheter son ticket en ligne », explique Kaiser Kuo, porte-parole du géant de l'Internet.

Le moteur de recherche développe actuellement une technologie de reconnaissance visuelle et de paiement sans contact. Il suffit de passer le téléphone sur un article (vêtement, livre ou autres) pour l'acheter directement. Il propose aussi des mégadonnées qu'il nomme « trends ». L'utilisateur y trouve des informations sur le meilleur moment pour partir en vacances ou encore des pronostics fabriqués à partir d'algorithmes sur les gagnants des championnats de football.

« Ce qui se passe à Pékin n'est pas très différent des autres grandes villes du monde : e-gouvernement, informatique en nuage, développement de l'économie locale grâce à l'innovation... », explique Tom Saunders, analyste Chine pour Nesta, une ONG qui se spécialise dans l'innovation et qui revient tout juste d'un voyage à Pékin. La ville planche même sur une sorte de gigantesque centre de données ouvertes qui rassemblerait toutes les données de la ville, comme il y en a au Danemark et en Écosse. Elle prévoit aussi d'équiper ses fonctionnaires de téléphones mobiles personnalisés liés à une plate-forme pour pouvoir travailler hors du bureau.

128 milliards d'euros prévus pour réduire la pollution... qui continue d'augmenter

Quant à la lutte contre la pollution atmosphérique - priorité des habitants excédés -, plusieurs projets sont en place au niveau municipal et régional : électrification du chauffage dans le centre-ville et en banlieue ou développement d'un parc de transport en commun électrique. La ville s'est engagée à dépenser 160 milliards de dollars (128 milliards d'euros) et de réduire les émissions polluantes de 25 % par rapport au niveau de 2012 d'ici à 2017. Objectif que, pour l'instant, la ville est très loin d'atteindre. En dépit de ses efforts, la pollution augmente d'année en année. Difficile de revendiquer l'appellation « smart » quand la population peut à peine respirer...

« Pékin doit faire face à une multitude de défis », explique un diplomate européen, qui suit le dossier. La localisation géographique de la ville n'aide pas à les résoudre. Située dans un bassin entouré de montagnes, Pékin récupère l'essentiel des émissions de la province du Hebei, au sud, grand centre industriel. Pékin bénéficie aussi d'un climat continental : c'est-à-dire qu'il faut chauffer l'hiver et climatiser l'été. Il y a aussi la conception urbaine de la ville elle-même, dont une partie a été conçue dans les années 1950 à 1970 dans un style soviétique, avec une série de boulevards périphériques, peu adaptée aux besoins du nouveau siècle. D'autant que, petit à petit, d'autres axes s'y sont greffés, sans réelle réflexion d'ensemble sur les transports.

« Il n'y a jamais eu comme à Paris de vrai dessein pour la construction du métro par exemple », explique le diplomate. Les lignes construites il y a une dizaine d'années ont rejoint les sites olympiques au nord de la ville, où, de fait, peu de voyageurs se rendent. Le sud, fortement peuplé et où les besoins sont importants, a été le dernier desservi. Aujourd'hui, les stations restent éloignées l'une de l'autre et peu pratiques d'accès.

La smart city a besoin de données ouvertes: là, le frein est politique

Ajoutons une urbanisation peu efficace et des constructions sans normes et qui consomment bien plus d'énergie que nécessaire. Ainsi qu'une myriade de hutongs, petites ruelles traditionnelles, difficile à rénover. Et puis, il y a le système politique lui-même. Le Parti communiste n'aime pas communiquer, encore moins dévoiler les données publiques. Les données ouvertes restent un sujet de méfiance. Or, l'économie de la smart city repose sur l'utilisation de ces données. « C'est un vrai frein, explique Tom Saunders. Il faudrait que tous les ministères impliqués travaillent ensemble, ce qui n'est pas vraiment le cas. »

En effet, la planification des smart cities en Chine dépend de plusieurs départements : le ministère de l'Information et de la Technologie, le Développement urbain et rural, qui a débloqué un total de 1 milliard de yuans, à cet effet et enfin le NDRC, la puissante agence de planification. Résultat : les projets se superposent, restent dans les cartons et parfois se contredisent. Concrètement, cela donne une ville sans vraie harmonie. Par exemple, il n'y a aucune connexion entre les différents moyens de transport : métro, bus, tramways. Un trajet d'un point de la ville à l'autre peut nécessiter jusqu'à cinq changements de bus et de métro et prendre plusieurs heures.

Pas de quoi inciter un conducteur d'automobile à abandonner sa voiture... « Le ministère de l'Information ne pense ni à la mobilité, ni à l'habitation. Plutôt que de chercher la nouvelle technologie à la mode, il devrait se pencher sur les problèmes et comment mieux travailler avec la population », explique Tom Saunders.

Les grandes entreprises réticentes au changement

Mais le vrai défi pour le gouvernement de la ville est une résistance des mentalités au développement durable. « Pendant des années, on a répété aux entreprises qu'elles devaient être grandes avant tout. Maintenant on leur demande d'être efficaces et rentables. Ce n'est pas si facile que ça », explique Qiao Liu, professeur de finance à l'école de management Guanghua, liée à l'université de Pékin. C'est une chose de produire des plans et c'en est bien une autre de les appliquer, particulièrement en Chine, pays de privilèges et de passe-droits. « Les entreprises ne sont pas prêtes à changer leur mode de fonctionnement. Elles mentent sur les données qu'elles fournissent au gouvernement sur leurs émissions de CO2. Elles ont même mis en provision les amendes qui leur seront infligées », raconte encore le diplomate européen.

Le coût pour Pékin est considérable. À cause d'une image écornée à l'international, elle peine désormais à attirer des talents. Les chiffres du tourisme sont en baisse chaque année. Et les Chinois eux-mêmes cherchent à fuir leur capitale pour raison de santé.

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Commentaires 2
à écrit le 05/12/2014 à 16:50
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C'est que Pékin essaie d'imiter Paris, la ville chinoise a déjà fait beaucoup de progrès (les embouteillages, la pollution…) mais il en reste encore beaucoup à faire. Mais peut-être qu'ils y arriveront un jour.

le 05/12/2014 à 20:02
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Peine perdue, coté embouteillages et pollution on fera toujours mieux à Paris.

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