L'Europe court toujours après la relance

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Un sommet européen : pour quoi faire ?
Un sommet européen : pour quoi faire ? (Crédits : reuters.com)
Les chefs d’États et de gouvernement se retrouvent jeudi et vendredi pour un sommet annoncé comme décisif. Mais, en raison des réticences allemandes, sans doute encore peu productif pour relancer l'investissement en Europe.

On les avait un peu oubliés, mais le sommet européen des 23 et 24 octobre pourrait bien rejoindre le nombre incalculable de « sommets de la dernière chance » qui ont émaillé l'histoire de l'UE depuis le début de la crise grecque en 2010. Car, une nouvelle fois, l'Europe est au bord du gouffre.

Gouffre économique

Ce gouffre est d'abord économique. Après six trimestres de récession, la zone euro est certes revenue à la croissance au deuxième trimestre 2013. Mais, depuis cette croissance est faible, molle, sans allant. Elle manque absolument de moteurs. La demande intérieure est très faible et le ralentissement des pays émergents empêche la fameuse reprise tractée par les exportations que les dirigeants européens espéraient voici encore quelques mois. Résultat : l'économie est à l'arrêt et ne pouvant reprendre son souffle, elle s'épuise. Les marges ne peuvent se redresser, les chiffres d'affaires sont sous pression, la capacité des entreprises à influer sur leurs prix est de plus en plus faible. On marche donc sur la corde raide. L'affaiblissement de l'économie allemande au mois d'août pourrait bien être le grain de sel qui risque de faire replonger le reste de la zone euro en récession. Or, compte tenu du niveau des prix et des dettes, l'Union économique et monétaire ne peut s'offrir le luxe d'une troisième récession depuis 2007. Le risque d'entrer alors en déflation serait trop grand.

Gouffre politique

Mais ce gouffre est ensuite politique. Les pays de la zone euro sont désormais tous frappés par la montée de l'opposition à l'UE et à l'euro. Même l'Allemagne, longtemps à l'abri, ne l'est plus désormais. Les Eurosceptiques d'AfD ont fait une percée dans les élections régionales début septembre. Les élections européennes ont confirmé que trois grands pays de l'UE, Royaume-Uni, France et Italie, étaient minés par des mouvements eurosceptiques qui pèsent d'un cinquième à un quart de l'électorat. Si la situation économique se dégrade encore, particulièrement en France et en Italie, le danger d'une déstabilisation politique de ces pays ne peut être écarté. Déjà, on voit les difficultés - malgré des institutions très favorables - qu'a François Hollande à s'assurer de sa majorité. Quant à Matteo Renzi, il sait que sa popularité actuelle ne résisterait pas à un échec économique.

Une situation produite par les choix politiques européens

Ce double gouffre qui s'étend sous les pieds des Européens est le fruit de la politique menée depuis 2010. Cette dernière, basée sur la priorité à donner à la réduction des déficits et de la dette, a ruiné la confiance dans l'ensemble de la zone euro. Avec le mécanisme du semestre européen, élargi aux procédures mises dans les two-pack et six-pack, elle a ruiné pour longtemps la confiance des acteurs économiques dans la zone euro. Chacun s'attend à une cure d'austérité pour son pays et chacun subit les conséquences de l'austérité chez les autres. Comment investir dans ces conditions ? On ne dépense donc qu'au compte-goutte, lorsque le besoin est impérieux. D'où cette stagnation. L'erreur est d'autant plus flagrante que cette stratégie de « sauvetage de l'euro » a mêlé avec assez peu de succès la cavalerie financière à une politique récessive, elle a donc fait exploser les ratios de dettes en zone euro, rajoutant donc de l'incertitude au chaos.

Autrement dit, si ce sommet d'octobre 2014 est un nouveau « sommet de la dernière chance », c'est parce que les précédents « sommets de la dernière chance » n'ont pas été à la hauteur de leurs enjeux. En cherchant en permanence à gagner du temps, on a surtout cherché à imposer à tous les pays de la zone euro un agenda basé sur une politique « à l'allemande. » Or, comme le déploiement de cet agenda contribuait précisément à dégrader la situation économique, il fallait encore gagner du temps. Le programme - non utilisé - de rachats de titres souverains de la BCE, l'OMT, a été en 2012 le point d'orgue de cette stratégie. Il a permis d'apaiser la crise financière, mais la crise sociale, économique et politique a perduré. La Grèce a, la semaine dernière, pu apprécier les limites de cette méthode.

Aveuglement

Depuis 2010, la zone euro se caractérise par un aveuglement idéologique basé sur cette idée que les déficits budgétaires ne sont que les fruits de mauvais comportements (et non de déséquilibres internes à l'union monétaires), donc qu'il convient, à tout prix, de corriger rapidement. Et comme il s'agit de problèmes comportementaux, il est logique que la correction soit douloureuse afin de faire passer aux mauvais élèves le goût de recommencer... A cela s'ajoute l'idée que l'amélioration rapide des comptes publics attirera les investisseurs et que toutes les économies européennes peuvent profiter du moteur unique des exportations. Et comme tout ceci échouait lamentablement, on tentait de gagner du temps en attendant le fameux « retour de la croissance tirée par les exportations. » Laquelle n'arrivait jamais.

Risque de longue stagnation

L'ennui, avec les « sommets de la dernière chance », c'est que, à chaque fois, la situation se dégrade d'un cran. Vendredi, si les dirigeants européens se contentent de rappeler les « règles » et de se féliciter du futur « plan Juncker », les anticipations d'inflation de la zone euro à moyen terme auront bien du mal à ne pas s'effondrer à nouveau. Ils ont déjà, depuis deux mois, commencé à s'éloigner dangereusement de la zone des 2 %, l'objectif de la BCE. L'ennui, c'est que ces anticipations ne sont pas que des données de marché, ce sont aussi des boussoles à l'aide desquelles les investisseurs et les banques évaluent les perspectives de croissance et de profits à moyen terme. Surtout, la dernière bouée habituelle de l'inaction gouvernementale, la BCE, semble être elle-même bientôt à court de munition efficace et la zone euro n'est pas très éloignée de la « trappe à liquidité. » Si rien n'est fait, la spirale d'une longue stagnation menacera l'Europe.

L'enjeu de la solidarité

Mais surtout, si rien n'est fait, autrement dit, si les dirigeants européens ne décident pas de frapper un grand coup pour relancer l'économie, la question de la solidarité au sein de la zone euro se posera avec acuité. Si l'Allemagne ne veut pas contribuer à cette politique, alors la solidarité intra-européenne se limitera à des injections de secours compensés par de douloureux « plan d'ajustement. » On alimentera alors aisément l'idée que l'euro est d'abord synonyme de douleur, de récession et de compétition entre les Etats membres à qui réduira le plus son coût du travail et son welfare state. Ce qui est en jeu lors de ce sommet, c'est la capacité de l'euro, en tant que monnaie commune à 18 pays, de servir de base à une stratégie économique cohérente, réaliste et solidaire. Si les pays de la zone euro qui ont des excédents ne veulent pas les investir dans les régions de la zone euro qui ont besoin de ces investissements, à quoi bon faire des « réformes » ? A quoi bon maintenir une monnaie qui empêche de répondre à ces excédents par des dévaluations monétaires ? Si chaque pays doit, avec ses propres forces, réaliser des « ajustements », sans aucune solidarité, la zone euro devient un carcan lourd et ceux qui demandent la sortie de la zone euro auront naturellement des arguments supplémentaires.

Un sommet décisif pour la survie de l'euro

Ce sommet d'octobre est donc décisif pour la survie à moyen et long terme de l'euro. Si la zone euro rechute, si le chômage explose en France et en Italie, alors sa survie sera évidemment à nouveau une question ouverte. Il est donc urgent d'agir. Malheureusement, les vieilles recettes vont sans doute encore être réchauffées. Angela Merkel, qui a construit la zone euro telle qu'elle est aujourd'hui, c'est-à-dire centrée sur la question des déficits, ne veut pas entrer dans une logique où l'Allemagne paierait pour les autres. Dimanche, dans les colonnes de Bild Zeitung, le vice-chancelier social-démocrate Sigmar Gabriel est ouvertement rentré dans les rangs gouvernementaux en refusant de réaliser un seul investissement financé par de la dette. A la question « doit-on arrêter la politique de consolidation budgétaire en Europe ?» Il a clairement répondu « non. »

Dès lors, la demande française d'un plan d'investissement allemand de 50 milliards d'euros est d'ores et déjà enterrée. Du reste, la France, comme l'Italie, est enfermé dans sa logique de respect de « règles » qu'elles ont approuvé sans demander qu'il n'y ait un aspect de solidarité dans cette affaire. Berlin et ceux qui ont précédemment « ajusté » sont donc en droit de leur demander le même effort. Sans évidemment se soucier des conséquences pour la zone euro d'une telle logique. Bref, on n'est pas encore sorti en Europe de cette obsession de la moralité et de l'idéologie anti-déficit. On se contentera donc de vouloir la croissance, de promettre des initiatives, de nommer des commissions, de rappeler les règles et de demander à Jean-Claude Juncker de faire l'impossible... Jusqu'au prochain « sommet de la dernière chance. »

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Commentaires
a écrit le 20/11/2014 à 13:55 :
"on n'est pas encore sorti en Europe de cette obsession de la moralité et de l'idéologie anti-déficit" prétend l'auteur de cet article. J'en conclus donc la Tribune est favorable à l'absence de moralité et aux déficits publics. Vive la débauche et merde à la rigueur ! Comme bien trop souvent, ces articles pâtissent des nuances indispensables à une description aussi fidèle que possible de la réalité.

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