Pourquoi l'UE doit avancer prudemment en Moldavie

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Une manifestation à Chisinau en faveur de l'unification du pays avec la Roumanie le 1er décembre 2014.
Une manifestation à Chisinau en faveur de l'unification du pays avec la Roumanie le 1er décembre 2014. (Crédits : Reuters)
La victoire du camp favorable à l'UE en Moldavie est entachée d'étrangeté dans un pays très divisé. La modération s'impose pour éviter d'ouvrir dans ce pays un nouveau front de la nouvelle guerre froide.

Le « camp pro-européen » aurait donc gagné en Moldavie. Plusieurs médias français ont ainsi titrés, comme L'Express : « les électeurs choisissent l'Europe. » Ce titre est à la fois vrai et faux. Vrai, parce que, en effet, les partis favorables à l'accord d'association avec l'Union européenne signé le 27 juin et ratifié par le parlement de Chisinau le 2 juillet dernier, ont obtenu 55 sièges sur 101, soit la majorité absolue. Mais on aurait tort de s'arrêter à ce simple résultat et à considérer désormais la Moldavie comme le prochain horizon de l'élargissement européen et comme ancré dans le camp de l'UE. Car, sur place, la situation est beaucoup plus complexe. Pour plusieurs raisons qui empêcheraient en théorie les démocrates de crier victoire.

 Un parti pro-russe interdit trois jours avant le scrutin

 Première raison : l'interdiction du parti pro-russe Patria de l'oligarque russo-moldave Renato Usatii. La cour suprême moldave a jugé, trois jours avant le vote, que ce parti avait reçu des financements illégaux de l'étranger, comprenez de la Russie. Certes, Renato Usatii est proche de ce pays, d'ailleurs il a fui entretemps à Moscou. Mais il est aussi un ancien proche du leader libéral Vlad Filat, dont il avait dénoncé la corruption, qui, ancien premier ministre est lui-même l'âme du gouvernement sortant. Dans un pays où l'on peinerait à trouver un parti parfaitement en règle avec la loi sur le financement politique, cette interdiction a fait émettre des doutes, y compris dans les rangs pro-européens. Cité par la Frankfurter Allgemeine Zeitung, le politologue pro-européen Cornel Ciurea parle de « justice sélective. » Sans Patria, le camp pro-européen avait bien plus de chances de l'emporter en espérant notamment rejeter les électeurs de ce nouveau parti dans l'abstention.

 Un parti communiste « cloné »

Deuxième raison : la création fort opportune d'un « parti communiste des réformes de Moldavie », arborant comme le parti communiste moldave une faucille et un marteau et une couleur rouge. Nul ne sait vraiment qui est derrière ce parti créé juste avant le scrutin. Mais sur les bulletins de vote, les deux partis affichaient des symboles fort ressemblants. Du coup, même le maire libéral de Chisinau, Dorin Chirtoaca, a reconnu que « quelqu'un de la coalition pro-européenne a fondé ce parti communiste des réformes sans lequel nous serions aujourd'hui dans l'opposition. » Ce « parti clone » comme l'a appelé l'ancien premier ministre communiste Vladimir Voronine a en effet obtenu 5 % des voix, pas assez pour entrer au parlement (il faut au moins 6 % des voix), mais assez pour faire perdre assez de sièges au « vrai » parti communiste et assurer la majorité absolue aux « pro-européens. » *

 Une corruption généralisée

Troisième raison : le paysage politique moldave est marqué par une corruption quasi généralisée. Le pays est classé 102ème sur 177 dans la liste de perception de la corruption de Transparency International de 2013. C'est mieux que l'Ukraine et la Russie (respectivement 144ème et 127ème), mais c'est pire que le plus corrompu des pays de l'UE (la Bulgarie, 77ème). Et cette corruption touche, on l'a vu, le camp des « pro-occidentaux », en particulier l'entourage de l'oligarque Vlad Filat. Du reste, le maire de Chisinau, qui, lui, dispose d'une bonne réputation, a appelé le camp libéral à changer pour « saisir cette dernière chance. » Bref, penser que la vie politique moldave se composent de « gentils » et de « méchants » comme on l'a trop fait pour l'Ukraine serait une erreur et reviendrait à prendre partie dans une querelle entre oligarques corrompus... Le grand vainqueur de ce scrutin, rappelons-le, c'est l'abstention avec 44,5 % du corps électoral demeuré chez lui.

 Un pays divisé

Quatrième raison : le pays est très divisé. Les « pro-occidentaux » ont gagné en sièges. En voix, le rapport est environ de 44 % pour les pro-UE contre 40 % pour les pro-Moscou, avec ce point d'interrogation lié au fameux parti communiste cloné qui a donc obtenu 5 %. Sur le plan géographique, la division entre le nord et le sud du pays, plutôt pro-russes, et le centre du pays, est frappant. A Chisinau, la capitale, les trois partis pro-européens obtiennent 50 % des suffrages, tandis qu'à Taraclia, dans le sud, les partis « pro-russes » obtiennent 55 % des voix. La responsabilité de l'Union européenne sera de sauvegarder une unité nationale pas toujours évidente dans un pays où 30 % de la population n'est pas moldave roumanophone. D'autant que, comme on ne l'aura pas oublié, une partie du pays, la Transnistrie, de l'autre côté du Dniestr, a fait déjà sécession depuis le début des années 1990, sous la protection de la quatorzième armée russe. Il faudra donc traiter cette victoire pour ce qu'elle est : la victoire électorale d'un camp. L'UE devra toujours cherché le plus large consensus, plutôt que d'imposer une position économique et géopolitique tranchée. La marge de manœuvre existe : le parti communiste (le vrai) était un partisan assez tiède de l'adhésion du pays à l'union eurasienne et évoquait une renégociation de l'accord d'association.

 L'UE saura-t-elle être prudente ?

Plus que jamais, l'attitude de l'UE vis-à-vis de la Moldavie doit être mesurée en prudente. Elle doit absolument prendre en compte la réalité du terrain : un pays divisé et des élections contestables. La crise ukrainienne devrait servir d'exemple de ce qu'il ne faut pas faire : radicaliser les camps en demandant à un pays de « choisir » entre l'UE et Moscou. Une récente enquête publiée dans l'hebdomadaire Der Spiegel montrait comment en Ukraine cette radicalisation poussée par l'UE à l'occasion de la négociation de l'accord d'association avait donné la possibilité à Moscou d'avancer ses pions. La leçon aura-t-elle été retenue à Bruxelles ? L'UE saura-t-elle en Moldavie se montrer plus stratège ?

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a écrit le 05/12/2014 à 15:32 :
Rares sont les articles qui parlent du rôle majeur et néfaste de l'UE dans la crise ukrainienne dans laquelle, en Europe, il n'y aura que des perdants, de l'Atlantique à l'Oural. Espérons en effet que la nouvelle équipe de Bruxelles saura s'éloigner de la politique à la Baroso.
a écrit le 04/12/2014 à 7:57 :
d"autant plus que la democratie a ete bafouee le parti prorusse n"a pas pu presenter ses candidats et avec une participation de 39% les vrais vainqueurs c"est ceux qui n'ont pas voulu voter car on leur a interdit de presenter des candidats que peut on penser d(un etat qui se dit democratique et qui 3 jours avant le vote inferdit un parti sous pretexte que son financement vient de l'etranger c'est comme si en france on interdisait au fn de participer à des elections sous pretexte qu'il a emprunte à une banque russe
Réponse de le 05/12/2014 à 0:50 :
@Pierre
La participation a été de 55,86% pour votre gouverne. Oui, la loi moldave interdit un financement de l'étranger. Il y a eu tellement d'argent envoyé par Moscou pour pousser des partis pro-russes que cela semble normal. Par ailleurs l'auteur semble oublier que le parti socialiste (pro-russe) était crédité de 5% des voix quelques mois avant les élections et ils ont raflés plus de 20% : il est évident que la seule photo des dirigeants avec poutine ne fait pas monter un parti de 5% à 20% en quelsues mois. Si on regarde la démocratir bafouée, depuis 1990, les pro-russes ont au moins 80% du bafouage...
a écrit le 03/12/2014 à 15:05 :
Et ou est votre solidarite ?
a écrit le 03/12/2014 à 13:08 :
Ces pays qui n'en sont pas vraiment ne peuvent qu'apporter des ennuis à l'Union. Comme l'Ukraine, par exemple, qui est incapable de se gouverner elle-même.
a écrit le 03/12/2014 à 11:43 :
Sauf que... Suffit que cette 14e armée bouge un doigt et le réflexe de ce qui reste de Moldavie (peut-être) indépendante sera d'appeler l'OTAN et l'UE au secours. Et alors, bonnes âmes, que faire ?
a écrit le 03/12/2014 à 9:02 :
Si le seul projet de l'UE de Bruxelles c'est l’expansionnisme, je ne vois pas pourquoi la France ferait des réformes!
Réponse de le 05/12/2014 à 0:51 :
Rapport ?
a écrit le 03/12/2014 à 8:58 :
Certaine lumière sont des pièges et elles sont de plus en plus blafardes! Voyez ce qu'est devenue l'UE de Bruxelles!!
a écrit le 02/12/2014 à 21:05 :
Qui a intérêt a faire basculer la Moldavie? L'UE ? Vraiment? Pourquoi faire? La Moldavie n'est pas le plus sexy des candidats... Non il s'agit bien d'un coup Atlantiste pour faire craquer nerveusement la Russie.
Réponse de le 03/12/2014 à 2:27 :
Rappelez-nous le salaire médian moldave qu'on puisse y voir plus clair dans la stratégie atlantiste...
Réponse de le 03/12/2014 à 5:53 :
La Moldavie est un pays du Tiers-Monde qui ne présente pas grand intérêt géo-stratégiquement (même pas d'accès à la mer ni rien), et je ne pense pas que la Russie était très intéressée par ce pays. Il n'y a que l'U.E pour s'encombrer de ce genre de boulet.
Réponse de le 03/12/2014 à 10:05 :
Vous pensez mal mon cher.
Réponse de le 05/12/2014 à 0:55 :
@ptitpère ....
Si la Russie ne s'interssait pas à la Moldavie, elle n'aurait pas provoqué un glagis en transnistrie qu'elle occupe avec la force de "paix" de la 14 armée. Si la Russie ne s'interessait pas à la Moldavie, les partis pro-russes feraient 30% maximum au total car les 70% autres pourcents sont roumanophones ...
a écrit le 02/12/2014 à 21:01 :
Vite une Europe qui va jusqu'à l'Afghanistan et plus encore ! Absorbons toujours plus de pays, quant à une politique fiscale et sociale et économique homogène en Europe, on verra plus tard selon les politiciens européistes
a écrit le 02/12/2014 à 20:59 :
Mais quelle est belle cette démocrature européenne avec sa caste d'eurocrates dans leur tour d'Ivoire, dont le seul fantasme est d'élargir l'Europe jusqu'à l'Afghanistan et au-dela. Bref, pitoyable, aucun projet d'harmonisation fiscale ou sociale, juste une course à avaler les pays les uns après les autres.
a écrit le 02/12/2014 à 19:39 :
Cet article fera plaisir à tous ceux qui ont oublié le mur de Berlin et les chars russes à Prague (1968), Budapest (1956) et Berlin-Est (1951). Ceux-là semblent vouloir que ça recommence en Ukraine et Moldavie. Comme faisait dire Molière à la femme battue : "Et si ça me plait, à moi, d'être battue?" Ouais...
Réponse de le 02/12/2014 à 20:56 :
C'est vrai, par contre il fera plaisir à ceux qui ont oublié la catastrophe de l'ex-Yougoslavie et la catastrophe humanitaire qui se produit actuellement à l'est de l'Ukraine créée par les mêmes qui ont soutenu Maïdan et qui veulent désormais envahir la Russie. Ouais….
a écrit le 02/12/2014 à 17:48 :
Donc sans les diverses magouilles, les pro-russes auraient gagné les élections. Sans un coup d’Etat en Ukraine, il y aurait toujours un président pro-russe. Et on veut nous faire croire que les méchants sont les pro-russes et Poutine ?
Réponse de le 02/12/2014 à 17:53 :
Encore de la propagande pro-Otan dans les médias atlantistes. Il y a toute un autre son de cloche dans la presse russe, mais les USA veulent vraiment fichez la mer** en Europe par la propagande, et ils sont en train de réussir avec l'aide d'un certain type d' Européen ! c'est ça le plus grave.
Réponse de le 02/12/2014 à 20:09 :
En Ukraine le coup d'état est arrivé plus d'un an avant les élections. Et si les ukrainiens avaient attendu 1 an de plus, le gouvernement serait tombé par les urnes et non par les manifestations.
Réponse de le 02/12/2014 à 22:22 :
Plutot les russes ont magouillés en créant un parti fantoche (Patria), ils se sont fait prendre la main dans le sac et comme de l'autre coté ce n'est pas non plus des enfants de coeurs, ils ont crée un parti bidon pour retourner la politesse.
Pour Poutine, jusqu'à preuve du contraire il ne semble pas pressé d'utiliser ces troupes qui occupe la Transnistrie depuis plus de 20 ans malgré les demandes répétées de retrait de l'OSCE (depuis 1999).....
Mais bon c'est vrai que pour certain français la tradition reste de toujours être du coté de l'occupant ...
a écrit le 02/12/2014 à 17:26 :
l’élargissement de l'europe a été et sera une catastrophe.
les us n'ont pas besoin d’intégrer le mexique ou le canada pour commercer: restons en là nous aussi !
Réponse de le 02/12/2014 à 18:54 :
D accord avec vous. Cessons de vouloir créer une Europe elargie. On aurait du s arrêter a16 . Nous n avons rien en commun avec les roumains bulgares et hongrois. Et encore moins avec les moldaves. On a du mal a financer nos infrastructures. Cessons de dilapider nos fonds, pas ceux des eurocrates. Il est facile de dépenser de l argent que nous n avons plus.après la moldavie, l azerbadjian la Turquie?
Les politiques égoïstement pensent a leur siège de députés et se moquent bien de notre avenir.
Basta!

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