La Tribune vous l'avait raconté : Politique-fiction ( ? ) , octobre noir pour Nicolas Sarkozy

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(Crédits : Reuters)
Cet été, Hélène Fontanaud, chef du service politique de La Tribune publiait dans nos colonnes un récit de politique-fiction en sept dates clés. La radicalisation actuelle de l'opposition à la réforme des retraites donne à ce document un caractère quelque peu prémonitoire...

Vendredi 1er octobre, 15h30, à bord du Falcon 7X présidentiel

Depuis une demi-heure, le petit triréacteur jouait à saute-nuages. Calé dans son fauteuil, Nicolas Sarkozy gardait les yeux fermés. Tout d'abord pour échapper à la conversation sans intérêt dont le gratifiait Luc Chatel, qu'il aimait bien pourtant. Mais surtout parce que se réveillait sa vieille peur du ciel. Malgré le confort du Falcon 7X et l'expérience du pilote. Le vol du matin avait déjà été plutôt agité. Tout cela pour une visite de deux heures tout au plus dans un lycée agricole du Vaucluse, où il avait fallu écouter une dissertation sans fin sur la culture du melon. A la sortie de l'établissement, le chef de l'Etat avait appelé Claude Guéant. Les choses allaient leur cours à Paris. Dès son retour, Nicolas Sarkozy devait recevoir le Premier ministre. Sur la table en noyer dépliée devant lui, Libération proclamait venu le temps du "nettoyage par le vide". Le Figaro croyait imminente la formation d'"un gouvernement resserré à dix super-ministres". Le sixième président de la Vème république sourit. Tous les leurres avaient fonctionné.

Les moteurs Pratt & Whitney se mirent à ronronner plus fort tandis que l'avion entamait sa descente vers l'aéroport militaire de Villacoublay. Nicolas Sarkozy regarda machinalement Paris qui se déroulait à ses pieds, sous la couverture grise et cotonneuse. Quelques minutes plus tard, le Falcon roulait sans à-coup sur le tarmac de la base aérienne 107. Dans un quart d'heure, motards et sirènes aidant, le chef de l'Etat serait à l'Elysée. Où l'attendait le secrétaire général de la présidence.

Claude Guéant était un personnage paradoxal. Discret en apparence, la voix douce, urbain et courtois jusqu'à l'extrême. Mais, l'?il vif derrière ses lunettes en était un premier indice, ce haut fonctionnaire, qui avait juré une fidélité absolue à Nicolas Sarkozy, était animé d'une volonté de fer au service de l'ambition du chef de l'Etat. Ce vendredi, Claude Guéant savait que la partie qui s'engageait était sans doute la plus importante depuis qu'avait commencé l'aventure, lorsque Nicolas Sarkozy s'était emparé de l'UMP en 2004. La rupture n'avait été pour l'instant qu'un slogan, elle allait devenir réalité.

Le secrétaire général de l'Elysée se tourna vers Franck Louvrier, le "monsieur Communication" du président. Lui aussi d'un naturel calme et souriant. Comme si Nicolas Sarkozy aimait à s'entourer de ses contraires. Le succès de l'opération en cours dépendait principalement du petit nombre de personnes dans la confidence. Cela tombait bien. Ils n'étaient que trois. Guéant, Louvrier et le chef de l'Etat. Même Carla Bruni-Sarkozy avait été tenue à l'écart des préparatifs. Une sorte de vertige s'empara du secrétaire général de l'Élysée. Franck Louvrier, dont les doigts couraient sur le clavier de son Blackberry, releva la tête: "Je pense que le mieux, c'est un communiqué à l'AFP. Une heure avant l'allocution télévisée, ce sera bien suffisant."

La porte du bureau du secrétaire général de l'Elysée s'ouvrit sur un huissier, ce qui annonçait l'entrée du président. Nicolas Sarkozy salua ses collaborateurs d'une claque dans le dos pour Franck Louvrier et d'une poignée de main pour Claude Guéant. Avant de se laisser tomber sur un fauteuil de velours vert sombre. Une ride barrait son front. Claude Guéant écarta des parapheurs sur la table basse et indiqua que le chef du gouvernement était attendu au palais présidentiel dans le quart d'heure. Nicolas Sarkozy pianota un texto sur le petit Nokia argenté dont il ne se séparait pas. Puis il broya le bras de Franck Louvrier qui avait pris place à côté de lui. "Prêts pour le coup d'Etat ?", lança le chef de l'Etat. Et il éclata de rire.

Lundi 4 octobre. 11 heures. Paris. Rue de Solférino

Martine Aubry raccrocha le téléphone. Bernard Thibault, le leader de la CGT, venait de lui confirmer que la manifestation du 7 octobre contre la réforme des retraites risquait d'être explosive. Le défilé du 23 septembre avait déjà été émaillé d'incidents très violents. Le service d'ordre syndical avait été débordé par des petits groupes très organisés. Et les CRS et gendarmes mobiles déployés le long du parcours avaient sans nul doute attisé les braises. Bilan : deux blessés graves parmi les manifestants, une trentaine de voitures incendiées et une dizaine de magasins pillés.

La première secrétaire du Parti socialiste avait gardé suffisamment de contacts dans les ministères pour savoir quand quelque chose se préparait. Et là c'était indéniable. La maire de Lille regarda Harlem Désir et Benoît Hamon, plongés dans la lecture des journaux sur le canapé confortable du bureau qu'elle avait fait réaménager quelques mois après son arrivée rue de Solférino. Murs blancs, bibliothèques blanches, grande table de travail, l'atmosphère était paisible. Mais Martine Aubry bouillonnait intérieurement.

Elle avait convoqué pour le lendemain un bureau national exceptionnel. Tous les ténors du parti avaient été priés de se libérer pour l'occasion. Il s'agissait de montrer face aux caméras et aux objectifs des photographes que les socialistes étaient "unis et rassemblés face à un état de crise". Même François Hollande, l'ennemi juré de Martine Aubry, avait promis d'être "au rendez-vous de la responsabilité".

La patronne du parti gardait en mémoire l'attitude ambiguë de François Mitterrand pendant les événements de Mai 68. Le futur leader de la gauche avait paru davantage animé par sa soif de pouvoir que par une quelconque empathie avec les émeutiers. Si les choses devaient mal tourner, comment devrait-elle se comporter ? Après tout, n'en déplaise à tous les "éléphants" socialistes, c'était elle qui était en position d'incarner l'alternative si le pouvoir actuel venait à basculer. "Je n'avais pas signé pour cela", soupira-t-elle à voix haute. Sur l'écran de son téléphone portable, un "sms" envoyé par Dominique Strauss-Kahn la fit grimacer. "Bon courage ma grande. Je te jure que c'est vrai: je n'aimerais pas être à ta place". Le message était accompagné d'un "smiley" avec des lunettes de soleil.

Benoît Hamon et Harlem Désir se levèrent pour aller rencontrer les journalistes conviés au point de presse hebdomadaire au rez-de-chaussée. Martine Aubry sentait monter une petite migraine. Elle devait déjeuner avec Ségolène Royal. Même si leurs relations s'étaient considérablement "normalisées", selon un vocabulaire qui fleurait bon le stalinisme, les rencontres entre les "deux dames" du PS restaient plus protocolaires qu'amicales. La veille, l'ex-candidate de 2007 avait tiré à boulets rouges, et même écarlates, sur Nicolas Sarkozy, qu'elle avait comparé à Adolphe Thiers, le "bourreau sanguinaire" de la Commune de Paris.

"N'est pas Louise Michel qui veut", avait aussitôt répliqué Jean-Pierre Raffarin, qui poursuivait Ségolène Royal de sa vindicte depuis les élections régionales de 2004. Frédéric Lefebvre et Dominique Paillé, porteurs de la parole - et des flingues - de l'UMP, avaient menacé la présidente de Poitou-Charentes des foudres de la justice et tenté un vague jeu de mots sur le fait qu'elle allait "tomber par terre, la faute à la promotion Voltaire" de l'Ena, dont elle était issue. Mais Ségolène Royal faisait ce matin la une de tous les journaux radio et télé. Une fois de plus, elle avait atteint son but. Martine Aubry sourit malgré elle. Après tout, si Ségolène voulait le job...

Mardi 5 octobre. 17 heures. Palais de l'Elysée

Nicolas Sarkozy surprit un garde républicain en bondissant hors de son bureau comme un diable de sa boîte. Le chef de l'État essayait de ne pas courir dans les couloirs. Mais cet après-midi, c'était difficile. Il descendit d'une traite l'escalier Murat, s'engouffra dans le vestibule d'honneur puis dans le salon des Ambassadeurs. Il s'arrêta, soudain pensif, devant la statuette équestre de Marc Aurèle. Non pas qu'il fut saisi d'une réminiscence historique, mais parce que le bronze lui plaisait, tout simplement.

Le soleil d'automne faisait courir des dorures sur les arbres du parc. Nicolas Sarkozy plissa les yeux pour apercevoir l'homme qui cheminait vers lui. Cet hôte tout particulier était arrivé par la grille du Coq. Henri Guaino aimait à rappeler que c'est par cette entrée, au fond des jardins, à l'abri des regards, que le général de Gaulle avait quitté l'Elysée après son référendum perdu en 1969. "Moi, je sortirai par la grande porte", répliquait de façon immuable Nicolas Sarkozy. Aujourd'hui, le président n'en était plus si sûr.

Alain Minc, puisque c'était lui l'invité mystère, s'inclina avec un sourire amusé devant le chef de l'Etat. Nicolas Sarkozy ne se lassait pas de son éternel optimisme. Quand beaucoup dans la majorité lui prédisaient le goudron et les plumes en 2012, le conseiller officieux plaisantait et taillait en pièces les adversaires éventuels du chef de l'Etat, à droite comme à gauche. Avec une prédilection pour les deux "zinzins", Dominique de Villepin et Ségolène Royal.

Nicolas Sarkozy et Alain Minc s'installèrent à une table sur la terrasse. Un serveur, surgi de nulle part, fit son apparition avec un plateau, deux Perrier et une coupelle de cacahuètes.

La veille, en fin de journée, la Bourse de Paris avait dévissé, victime de terribles rumeurs au sujet d'une dégradation de la note souveraine de la France. L'agence de notation Standard and Poor's s'apprêtait, disait-on, à sanctionner Paris pour une réforme des retraites insuffisamment libérale et des comptes publics désespérément dans le rouge. Le sacrifice aoûtien d'Éric Woerth n'avait servi à rien.

Alain Minc prit la mesure de l'énervement présidentiel en voyant Nicolas Sarkozy, dont le visage s'était émacié en trois ans à l'Elysée, piocher à plusieurs reprises dans le bol d'arachides. "Je suis entre le marteau et l'enclume, diagnostiqua sombrement le chef de l'Etat. Entre les marchés et la rue." Alain Minc hocha la tête: "il vous faut reprendre l'initiative. Je vous avais dit qu'un remaniement ne suffirait pas. Vous avez un lien direct avec les Français. Tout ce qui passe à votre périphérie est... périphérique. Le fil n'est pas rompu. Les Français vous attendent."

L'épaule droite de Nicolas Sarkozy tressauta. "Au tournant, ils m'attendent, grinça le président. Eh bien, ils vont l'avoir le tournant du quinquennat". "C'est-à-dire ?", s'enquit poliment Alain Minc. Le chef de l'Etat se prit la tête dans les mains. "Moi, le boulot je le voulais, et je l'ai eu ! J'avais cette boule, vous savez, au creux de l'estomac. Le jour où j'ai été élu, elle est partie [une poignée de cacahuètes]. Le reste, c'est du superflu. Je ne suis pas là pour être aimé, je suis là pour faire mon travail. La 'big picture', comme ils disent les Américains. Je suis là pour moderniser la France. Elle en a besoin, la France [une autre poignée de cacahuètes]. Et, honnêtement, j'ai pas mal réussi déjà non ? Alors voilà, il faut parfois savoir tout remettre en jeu. Il faut savoir repartir de zéro. Demain, je démissionne."

Alain Minc crut voir une flamme jaillir au c?ur d'une porte-fenêtre. Mais ce n'était que le soleil couchant...

Mercredi 6 octobre. 15 heures. Assemblée nationale

Bernard Accoyer prit lentement sa place au perchoir. La séance des questions au gouvernement s'annonçait aussi pénible qu'avant la pause estivale. Un huissier remit au président de l'Assemblée nationale une enveloppe contenant un mot manuscrit: "On se voit juste après. C'est hyper- urgent. JFC." Jean-François Copé, le patron des députés UMP. Bernard Accoyer leva les yeux au ciel. Qu'est-ce qu'il allait encore inventer pour se rendre intéressant celui-là ? Il le chercha des yeux dans l'hémicycle. Très entouré à son banc, le député-maire de Meaux parlait en agitant les bras. Déjà assis dans leurs travées, les députés de l'opposition observaient le manège. Puis le président du groupe socialiste, Jean-Marc Ayrault, prit la parole pour interpeller sans passion le Premier ministre sur le climat politique "délétère".

Sitôt finie la séance, les députés s'égayèrent vers la salle des Quatre-Colonnes, où les journalistes campaient à l'affût de petites, ou même de grandes phrases. Bernard Accoyer s'isola avec Jean-François Copé dans la bibliothèque de l'Assemblée. "Que voulais-tu me dire de si important ?" Le président du groupe UMP lui saisit la manche: "c'est énorme. J'ai vu Sarko ce matin, il va démissionner..."

La rumeur n'avait pas tardé à se répandre dans les couloirs du Palais-Bourbon. Mais aussi dans la presse. Les camionnettes des chaînes d'information continues et les voitures des radios encombraient les trottoirs du Quai d'Orsay. De l'autre côté de la Seine, rue du Faubourg-Saint-Honoré, des policiers débordés éloignaient les journalistes et les curieux massés devant le lourd portail de l'Elysée. La dépêche AFP tomba à 18 h 03 : "le président de la république prononcera une allocution solennelle en direct à 20 heures, a annoncé le service de presse de l'Élysée. Des informations gouvernementales, non confirmées par l'entourage de Nicolas Sarkozy, font état d'une démission imminente du chef de l'Etat." L'urgent était signé par Nadège Puljak, la correspondante de l'agence à l'Elysée. Ce qui donnait du poids à la nouvelle.

Une heure et cinquante-sept minutes plus tard, le silence se fit dans les foyers français, mais aussi à l'Assemblée, au Sénat, à Matignon, dans les ministères, dans les salles de rédaction, où les téléviseurs avaient tous été allumés. L'image familière du palais de l'Elysée barré du drapeau tricolore apparut sur les écrans. Immédiatement suivie par celle de Nicolas Sarkozy, grave, costume sombre, cheveux de plus en plus grisonnants: "Mes chers compatriotes, en mai 2007, vous m'avez élu pour que j'assure la rupture avec les méthodes du passé, avec les comportements qui, si souvent, ont conduit la France dans l'abîme. Aujourd'hui, les forces de l'immobilisme et du conservatisme se liguent pour ruiner vos efforts, pour entraver la marche en avant de ce pays qui nous tient tant à c?ur. J'ai fait le choix du courage et de la responsabilité. Je démissionne ce jour de mes fonctions de président de la république. Une élection présidentielle anticipée sera organisée dans les délais prévus par la Constitution. Il vous reviendra de dire si vous voulez que la France s'engage résolument dans la modernisation. J'aurais pu, comme le demandaient des esprits irresponsables dans l'opposition, vous interroger par référendum sur la réforme des retraites qu'Eric Woerth, tombé au champ d'honneur de la politique, avait lancée avec noblesse. Je préfère vous saisir de l'ensemble des questions qui se poseront dans les années qui viennent à ceux qui auront la charge de diriger la France. Parce que mon v?u le plus cher est de continuer de la servir. Pour garantir à chacun d'entre vous l'avenir auquel il a droit. Je vous remercie. Vive la république, vive la France..."

Jeudi 7 octobre. 11 heures. Siège de l'UMP

 Xavier Bertrand était en train de perdre son calme. Le téléphone n'arrêtait pas de sonner. Et les nouvelles étaient peu rassurantes. Alain Juppé venait de donner une rapide conférence de presse à Bordeaux pour annoncer sa candidature à des primaires de l'UMP. Jean-François Copé venait de déclarer sur le site Internet du journal Le Monde qu'il réfléchissait à un "engagement personnel". Michel Bettan, fidèle collaborateur du secrétaire général de l'UMP, se rongeait les ongles en attendant la retransmission télévisée du discours que devait prononcer Dominique de Villepin. Une conférence de presse de Martine Aubry était attendue dans l'après-midi.

Sur LCI, le politologue Dominique Reynié discourait sur le "coup d'Etat à froid" de Nicolas Sarkozy. Le sondeur Gaël Slimane lui portait la contradiction en affirmant que le chef de l'Etat, loin de se garantir un plébiscite, avait "ouvert un boulevard à la gauche". Des constitutionnalistes s'empoignaient sur les conséquences du choix présidentiel sur une Ve République déjà exsangue.

Un pupitre transparent frappé du sigle tricolore du mouvement villepiniste "République solidaire" apparut à l'écran. En studio, les présentateurs faisaient patienter en rappelant le coup de théâtre de la veille. Soudain, l'ancien Premier ministre, longue silhouette, visage aigu, cheveux gris coupés court, fit son entrée. Dominique de Villepin sourit aux caméras avant de déplier deux feuilles de papier devant lui. "Françaises, Français, mes chers compatriotes. Hier, le président de la république a porté un coup fatal à l'esprit de nos institutions. En transformant ce qui doit être, ce qui doit rester un moment de communion républicaine, la rencontre entre un homme et un peuple, en transformant l'élection présidentielle en farce antidémocratique, en tragi-comédie autocratique. Depuis trois ans déjà, la France est abîmée, la France est abaissée par la volonté d'un homme, Nicolas Sarkozy. Il y a quatre mois, en créant République solidaire, j'ai voulu appeler au sursaut. Aujourd'hui, je mesure la responsabilité, je mesure la tâche qui est la mienne. En me portant candidat à la présidence de la république, hors des petits arrangements des partis, des petites cuisines sur les petits réchauds, j'appelle tous les républicains, toutes les femmes et tous les hommes de progrès à me rejoindre dans le combat qui commence. L'idée républicaine nous oblige et nous fait devoir. Je vous remercie".

Xavier Bertrand resta silencieux un long moment. Interrompu par le bourdonnement de son portable. Pas besoin de regarder pour savoir qui appelait. À l'autre bout de la ligne, Nicolas Sarkozy était métallique de colère froide: "Il se prend pour qui ce guignol ? Il sait ce que j'en fais de sa France ? Il se croit dans la Résistance ? Je vais me le faire, moi, Jean Moulin !" Le secrétaire général de l'UMP rassura le chef de l'Etat: "il n'a aucune chance. Les primaires vont le disqualifier dans notre électorat. Et le PS ne va pas lui laisser d'espace. C'est mort pour lui."

A la Maison de l'Amérique latine, où il avait fait sa déclaration solennelle, Dominique de Villepin se laissait aller aux confidences devant la presse: "Sarkozy est cuit. Il a cru réussir un coup de poker mais les Français ne sont pas dupes. J'ai des retours de plusieurs ministères, les administrations craquent de l'intérieur, on ne compte plus les hauts fonctionnaires qui veulent nous rejoindre. C'est une insurrection républicaine." Et la gauche ? demandèrent les journalistes. "Pas crédibles, des guignols", lâcha l'ennemi intime de Nicolas Sarkozy.

Jeudi 7 octobre. 14h30. Boulevard Beaumarchais. Paris

Comme souvent, les socialistes avaient rendez-vous devant le cirque d'Hiver. Le service d'ordre était nerveux. Le carré de tête syndical venait de passer devant les banderoles du PS. Suivi par des groupes de manifestants qui faisaient résonner des slogans vengeurs sur le pavé de la capitale: "Sarkozy, t'es foutu, tu finiras tout nu" ; "La retraite pour Sarko, c'est 55 ans, c'est maintenant"; "Nicolas, démissionne mais ne reviens pas !".

Martine Aubry était assiégée par une forêt de micros et de caméras. La première secrétaire du PS ramena le calme avec l'autorité ronchonne qui était sa marque de fabrique. "Je m'exprimerai plus longuement tout à l'heure... Mais d'ores et déjà je veux vous dire ceci : Nicolas Sarkozy a choisi d'anticiper l'échéance. Il ne réussira qu'à anticiper la sanction." "Serez-vous la candidate des socialistes ?", lança une journaliste. La maire de Lille tourna les talons.

Comme toujours, Ségolène Royal était en retard. Sa voiture avalait les kilomètres qui séparent Poitiers de Paris. France Info diffusait des nouvelles alarmantes sur le cortège parisien. Des barricades avaient été dressées place de la Nation. Assis à l'avant, l'officier de sécurité de l'ancienne candidate à la présidentielle répondit au téléphone. C'était Laurence Ferrari qui demandait si Ségolène Royal pouvait être sur le plateau du "20 heures" de TF1. La réponse fut positive.

La cour intérieure de Solferino débordait. Des grappes de journalistes tentaient de se frayer un chemin vers la salle Marie-Thérèse-Eyquem, où Martine Aubry patientait au pupitre. Le silence se fit au moment où la première secrétaire commença à parler. "La France vit aujourd'hui une situation quasi insurrectionnelle. Trois années de détricotage du vivre ensemble, trois années de mise à mal des services publics, trois années de politiques injustes et inefficaces ont rompu le contrat entre les Français et leurs dirigeants. Aujourd'hui, Nicolas Sarkozy va jusqu'à dévoyer les institutions de la Ve République pour tenter un passage en force. Il trouvera le Parti socialiste en ordre de bataille face à lui. Nous gagnerons l'élection présidentielle et nous ramènerons dans ce pays la sérénité et l'esprit de justice indispensables à la réussite des réformes nécessaires..." "Qui sera le candidat du PS ?", tenta un journaliste. Martine Aubry cligna des yeux face aux projecteurs: "la situation rend impossible l'organisation des primaires telles que nous les avions imaginées. Je me suis entretenue avec François, Manuel... et Ségolène. Nous tiendrons samedi un conseil national extraordinaire et les militants seront appelés à voter dans un délai d'une semaine pour choisir entre les candidats..." "Dont vous ferez partie ?", insista une voix dans la marée médiatique. Comme d'habitude, Martine Aubry quitta la pièce sans répondre.

Laurence Ferrari goûtait ces moments où, elle le devinait, huit à neuf millions de Français lâchaient leur fourchette pour écouter son invité du jour répondre à une question cruciale. Ségolène Royal avait la veste blanche des jours de bataille. C'était bon signe. "Serez-vous candidate Mme Royal ?", demanda la présentatrice, la voix un peu tremblante. Le regard bleu de la présidente de la région Poitou-Charentes se posa sur la journaliste. "Je vais vous répondre. Mais d'abord, je veux dire que ma préoccupation va vers les Français qui souffrent. Depuis 2007, trois années ont été perdues. Je suis aujourd'hui la mieux placée pour riposter à l'offensive de Nicolas Sarkozy. Mais ce sont les militants socialistes qui le diront. Oui, je suis candidate, pour permettre à la France de rattraper le temps perdu".

Samedi 9 octobre. 16 heures. Résidence de la Lanterne

Calé dans son fauteuil de jardin, Nicolas Sarkozy restait sourd aux appels de son fils Louis, qui l'invitait à le rejoindre dans la piscine. Piscine creusée du temps de Michel Rocard, aimait à rappeler, persifleur, le chef de l'Etat, devenu très susceptible sur la question des deniers publics.

Le bilan de la semaine était mitigé. Certes, il avait créé un incontestable effet de surprise en remettant en jeu son mandat. La presse étrangère avait même salué son sens de la mise en scène. Mais les premiers sondages décortiqués par le toujours efficace Pierre Giacometti montraient que le pari était loin d'être gagné. Au premier tour de la présidentielle, Nicolas Sarkozy obtenait 28%, juste devant le candidat socialiste, crédité de 27% des suffrages. Dominique de Villepin raflait 10% des voix... et Marine Le Pen 25% ! De quoi donner des sueurs froides aux stratèges de l'UMP et des maux de tête aux sondeurs. La représentante de l'extrême droite était-elle sous-estimée ou surestimée ? Voilà pourquoi Nicolas Sarkozy était de fort méchante humeur.

La télévision, branchée sur Public Sénat, retransmettait le conseil national du PS, où apparemment tout se passait plutôt tranquillement.

Ils étaient finalement quatre candidats à se disputer les faveurs des sympathisants socialistes: Martine Aubry, soutenue par le message vidéo d'un Dominique Strauss-Kahn souriant et bronzé, Ségolène Royal, venue à la réunion dans une drôle de petite voiture électrique Heuliez, François Hollande, encore plus souriant et bronzé que DSK, et Manuel Valls, l'air sombre et nerveux. Là aussi sollicités, les sondages donnaient Martine Aubry en tête, devant Ségolène Royal et François Hollande. Manuel Valls était distancé. Mais devant le palais de la Mutualité les journalistes estimaient qu'une surprise était possible.

Claude Guéant avait parié sur Martine Aubry et Franck Louvrier le défiait en plaçant ses billes sur François Hollande. Nicolas Sarkozy grimaça: "Ce ne sont pas des adversaires faciles de toute façon. Enfin, si je suis au second tour..." Ses deux fidèles s'insurgèrent contre cette flambée de pessimisme. Patrick Buisson avança que Marine Le Pen était quand même plus fréquentable que son père. Nicolas Sarkozy n'était pas convaincu. Le président trouvait que la fille de Jean-Marie Le Pen avait un esprit de revanche bien développé depuis qu'il avait siphonné les voix de l'extrême droite avec sa campagne musclée de 2007. Non, vraiment, il n'y avait pas de quoi se réjouir. Seule satisfaction: le naufrage de François Bayrou, qui ne savait même pas s'il pourrait se présenter à la présidentielle. Nicolas Sarkozy avait pourtant tendu la main au président du Modem ces derniers mois.

Mais il y avait un geste que Nicolas Sarkozy refusait d'effectuer. Il restait sourd aux appels à la raison de Jean-François Copé, qui se déployait sur toutes les radios et télés. Jean-Pierre Raffarin et Alain Juppé lui avaient laissé des messages désespérés. Le premier le suppliait "d'enlever le croc de boucher qu'il avait dans la tête". Le deuxième le priait de « faire le premier pas, le seul qui coûte". Même le très sage Bruno Le Maire s'était exaspéré de voir la majorité se diviser "artificiellement à l'orée d'une difficile bataille". Rien à faire, le chef de l'Etat ne voulait pas entendre parler d'une réconciliation avec Dominique de Villepin, qui, pour ne rien arranger, avait prévu d'aller parader une nouvelle fois en banlieue dans l'après-midi.

Nicolas Sarkozy laissait donc la haine courir dans ses veines. Elle lui donnait la force de continuer...

 

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