Printemps arabe et migrations : le vrai faux débat

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Si la Libye plonge dans la guerre civile, on ne peut exclure que cela provoque un exode de sa population. Mais l'histoire montre que l'avènement de la démocratie dans d'anciennes dictatures entraîne, en général, un retour massif des exilés. Pour peu que la situation politique se stabilise et que l'économie reprenne.

Pourquoi avoir agité l'épouvantail de flux migratoires incontrôlables, selon les mots de Nicolas Sarkozy, alors qu'aucun mouvement massif de réfugiés des pays arabes vers l'Europe n'est apparu ? L'afflux des 5.000 Tunisiens, qui ont profité de la baisse de 80% des tarifs des passeurs pour débarquer à la mi-février sur les rives de l'île italienne de Lampedusa, s'est vite tari. Si mouvements de population il y a, c'est surtout en provenance de la Libye où travaillent de nombreux étrangers, notamment des Tunisiens et Égyptiens qui tentent de rentrer chez eux dès que possible. Ou encore des Bangladais qui rentrent au pays par avions affrétés. Mais de hordes de réfugiés aux frontières de l'Europe, il n'y en a point.

Alors pourquoi cette mise en garde ? Pour justifier le fiasco de notre diplomatie à l'égard des peuples arabes épris de liberté, au motif que les dictateurs déchus s'étaient révélés d'excellents auxiliaires de police dans notre contrôle des flux migratoires ? Pour récupérer les crispations d'une frange de l'électorat qui, si l'on en croit les sondages, se dit prête à voter l'an prochain pour Marine Le Pen ? Ou parce que la crise, qui s'était déroulée sans que la question migratoire soit jusque-là soulevée, commence à réveiller les vieux démons ? Il faut reconnaître que le sujet a fait un étonnant come-back dans le débat public, avec les interrogations soulevées dans toute l'Europe sur l'échec du multiculturalisme. Fiasco, crise et élections à venir expliquent au moins partiellement ces déclarations prématurées.

Mais il faut reconnaître que nul n'est capable de dire aujourd'hui ce qui va se passer. En particulier si la Libye s'engluait dans une guerre civile tournant à la crise humanitaire. "Les guerres civiles comme les conflits militaires entraînent toujours des mouvements de population, mais ceux-ci s'opèrent principalement à l'intérieur du pays ou vers les pays limitrophes, notamment parce que les migrations plus lointaines sont coûteuses et donc inaccessibles au plus grand nombre", explique Jean-Christophe Dumont, spécialiste des questions migratoires à l'OCDE. Ainsi voit-on de nombreux Afghans se réfugier au Pakistan ou en Iran, ou des ressortissants du Zimbabwe chercher refuge en Afrique du Sud. De même, l'enlisement de la situation en Côte d'Ivoire, où s'affrontent partisans d'Alassane Ouattara et de Laurent Gbagbo, risque d'entraîner d'importants déplacements de population. Dans des pays où les moins de 25 ans sont majoritaires dans la population, l'instabilité politique peut inciter les jeunes à partir en nombre. À terme, le risque d'un afflux de population n'est donc peut-être pas totalement une vue de l'esprit.

Pour autant, il n'existe, en la matière, ni loi de l'histoire ni certitude. "Toutes les prévisions sur les flux de population à la suite d'événements géopolitiques majeurs se sont révélées inappropriées", rappelle Jean-Christophe Dumont. Qu'enseignent donc les lendemains de chutes de dictatures, au Portugal et en Grèce en 1974, en Espagne en 1975, en Roumanie en 1989, ou encore en URSS en 1989 ? "Que les flux migratoires peuvent tout à fait s'inverser pendant deux à trois ans, car l'avènement de la démocratie provoque le retour des exilés", répond Jean-Christophe Dumont. Ce fut très net au lendemain de la révolution des ?illets au Portugal, comme après la chute de la dictature des colonels en Grèce. Le retour des exilés fut tout aussi important, même si étalé sur un plus grand nombre d'années, après la chute de Franco en Espagne. D'ores et déjà, une partie de l'élite tunisienne expatriée a amorcé un retour vers Tunis pour prendre part à la reconstruction du pays.

Mais le sens de ces flux dépend aussi pour beaucoup de l'existence ou non de limitations ou d'interdiction de sortie du territoire imposées aux ressortissants du pays sous la dictature. Ainsi, au moment de la chute de Ceaucescu en Roumanie ou lors de l'éclatement de l'URSS, a-t-on vu une augmentation des flux migratoires vers les pays occidentaux, notamment vers l'Allemagne qui privilégiait alors le retour d'Allemands de souche. Les flux observés vers les autres pays de l'OCDE sont, eux, restés modestes. Quant aux migrations en provenance de l'ex-Union soviétique vers les États-Unis au début des années 1990, précise Jean-Christophe Dumont, "elles ont fortement crû jusqu'à 60.000 arrivées en 1991. Un flux somme toute modeste à l'échelle des pays d'origine. Et surtout, il a rapidement décru pour se stabiliser à un niveau trois fois plus faible, la stabilisation politique et le redémarrage de l'économie ayant tendance à stopper l'exode, voire à susciter des retours". Voilà pourquoi la meilleure chose que puisse faire l'Europe est d'aider ces pays en cours de démocratisation à reconstruire un État, et à faire redémarrer leur économie.

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