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ÉconomieFrance

Arnaud Montebourg : "faire payer la finance et renationaliser la dette publique"

Propos recueillis vendredi 16 septembre par la rédaction de « La Tribune »

Publié le 22 septembre 2011 à 06:49

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Le député de Saône-et-Loire est le premier des candidats à la primaire socialiste reçu à La Tribune par la rédaction. Prochain rendez-vous : Manuel Valls, le 29 septembre.

Arnaud Montebourg n'a pas fait dans la nuance lors du premier débat entre les six candidats à la primaire socialiste sur France 2. Se présentant comme "le candidat des solutions nouvelles", il a appelé à "affronter les puissances financières".

Reçu, vendredi matin, par la rédaction de La Tribune, le député, président du conseil général de Saône-et-Loire, a précisé son projet présidentiel. Selon lui, il faudra faire payer par une taxe sur la spéculation la dette de la crise qu'il est injuste et dangereux économiquement de faire supporter aux seuls contribuables.

Critiquant tour à tour "l'égoïsme allemand" et "l'économie de pillage" de la Chine, il s'explique sur son choix du protectionnisme, regrettant que le sujet n'ait pas été abordé jeudi lors du débat, alors que c'est "le principal point de clivage entre les candidats socialistes".

Craignant une "révolte des peuples", il appelle à renationaliser progressivement la dette publique en mobilisant l'épargne et appelle à une "troisième révolution socialiste et écologiste".

Après Kerenski et Lénine, Montebourg, l'homme de la démondialisation... A chacun de juger.

CRISE GRECQUE : "L'EFFONDREMENT DE LA ZONE EURO EST POUR DEMAIN"

La Tribune : vous avez déclaré jeudi avoir voté "non" au traité de Maastricht, instaurant la monnaie unique. Pourtant, vous l'aviez publiquement approuvé...

J'ai approuvé, en 1992, le traité de Maastricht, convaincu que j'étais alors par François Mitterrand. En revanche, j'ai voté « non » au traité constitutionnel soumis au référendum en 2005, qui reprenait les textes antérieurs. Et, lors du vote sur l'élargissement de l'Europe, je me suis abstenu. Je ne voulais pas que l'Europe soit définitivement un marché informe. Aujourd'hui, nous payons les conséquences de ce choix et la facture de l'incapacité des politiques à faire primer la politique sur les marchés. Il va falloir reconstruire sur les ruines de l'Europe car ses textes fondateurs sont devenus obsolètes. La "défaisance" de la zone euro ne va pas attendre. Les politiques ne le disent pas, contrairement aux économistes, mais l'effondrement est pour demain. Dans les deux mois, l'Espagne pourrait être en défaut: les autres pays ne pourront, alors, plus payer.

Voilà deux ans que la crise grecque a éclaté. Rien n'a été résolu. Comment fallait-il faire ?

Je crois qu'à l'incompétence des dirigeants européens s'est ajouté l'égoïsme de l'Allemagne, que la France s'est contentée de suivre. Il faut remonter aux origines de la crise: la stratégie de cavalier seul menée par l'Allemagne a déstabilisé toute la région. Elle a exacerbé les mécanismes de concurrence internes à la zone euro. La politique d'Angela Merkel, fondée sur la désinflation compétitive, est suicidaire pour l'Allemagne, dans la mesure où elle affaiblit toute la zone euro, qui va tomber dans la récession... alors même que 60% de l'excédent commercial allemand est réalisé dans cette zone. Ce à quoi s'est ajoutée l'irrationalité des marchés. Si ses dirigeants acceptaient de faire d'elle une entité politique, s'ils gouvernaient sa monnaie, son budget, ses frontières, l'Europe serait la première puissance mondiale.

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Que faire, dans l'immédiat ?

Vu l'ampleur de la crise, même le projet d'eurobonds me paraît dépassée. Il faut reprendre le contrôle des marchés. Ils sont devenus un mal, un danger, on n'en a pas besoin. Il faut procéder comme le font les Chinois: l'Etat y a le primat sur les marchés, il n'a jamais abandonné le contrôle. Il faut enfin créer une agence de mutualisation de la dette et faire payer la dette de crise, à savoir près de 400 milliards d'euros, par une taxe sur les transactions financières.

FINANCE : "PRENDRE LE CONTROLE DES BANQUES"

Trois ans après la crise financière de 2008, l'histoire semble se répéter. Comment arrêter la folie qui s'est emparée des marchés ?

Il est intolérable que les marchés financiers dictent leur loi. Les politiques doivent impérativement reprendre le pouvoir. C'est possible. Regardez les Japonais: ils sont plus endettés que nous mais ils se financent à 90% par l'épargne nationale. Nous sommes les seuls, en Europe, et particulièrement en France, à avoir délibérément mondialisé notre dette. Certes, nous souffrons d'un déficit extérieur chronique. Mais on peut inverser la tendance et renationaliser notre dette en mobilisant tous les circuits d'épargne, comme l'assurance-vie. C'est une question de volonté politique et d'indépendance économique. Adam Smith l'avait dit : "il y a deux manières de conquérir un pays: l'épée ou la dette." Traduit par le général de Gaulle, cela donne: "la politique de la France ne se fait pas à la corbeille."

Les banques françaises semblent durement affectées par la crise. Faut-il les recapitaliser, voire les nationaliser ?

Les banques françaises, me semble-t-il, vont bien, si j'en juge par les dividendes versés à leurs actionnaires. Il est hors de question que l'Etat, donc les contribuables, vienne à nouveau à leur secours dans le contexte budgétaire que chacun connaît. Si l'État doit intervenir, c'est de manière autoritaire en prenant, sans contrepartie, de façon législative et réglementaire le contrôle des banques de manière à leur interdire toute activité spéculative, en séparant notamment la banque de détail de la banque de marché pour protéger les déposants ? comme va le faire, je le souligne, le gouvernement britannique de David Cameron ? et inventer un nouveau modèle bancaire en nommant des commissaires du gouvernement dans leurs conseils d'administration.

Les banques, les marchés financiers sont pourtant utiles au financement des entreprises...

Les banques ne font plus leur travail de financement de l'économie. Parlez-en avec des patrons de PME. Quant aux entreprises du CAC 40, que constate-t-on? Elles se financent sur les marchés, délocalisent leur production et l'emploi à l'étranger, et ne paient pas ou peu d'impôts en France. Il faut mettre un terme à cette économie fictive. La taxe sur les transactions financières, à laquelle se sont enfin ralliés Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, peut être immédiatement mise en ?uvre unilatéralement par la France et l'Allemagne, plus l'Italie. Laissons la spéculation aux Anglo-Saxons. Ils en paient le prix aujourd'hui. Et concentrons la finance sur l'économie réelle.

INDUSTRIE : "LA MONDIALISATION A ENTRAINE UNE PERTE DE 4 A 8 % DE NOS EMPLOIS"

La France se désindustrialise. Comment inverser la tendance ?

Quand je vois le patron de Toyota justifier un investissement en France, en mettant en avant les infrastructures, la qualité de la main-d'?uvre, les économies de logistique, qui compensent largement le surcoût de production, je me dis que les patrons de Renault et PSA ne sont pas aussi intelligents que les Japonais! Nous avons perdu 2 millions d'emplois industriels en vingt ans. Il y a deux moyens de répondre à ce défi. Le premier, c'est la monnaie. Nous avons un « euro allemand », beaucoup trop fort. Il faudrait qu'il soit un peu plus italien, espagnol... Le deuxième sujet, c'est la Chine. On a donné à tort à la Commission européenne les pouvoirs de négociation commerciale: lors de l'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce, elle n'a rien négocié du tout. La Chine est entrée dans l'OMC sans aucune contrepartie. La différence de salaire est telle, avec un système chinois proche de l'esclavagisme, que nous ne pouvons pas nous battre sur le terrain de la compétitivité. Je rappelle à ce sujet que les Allemands ont le même déficit que nous vis-à-vis de la Chine! Il faut donc créer une « région européenne », capable de se protéger des produits chinois par des barrières sanitaires, sociales et environnementales... Certains grands pays émergents le font déjà, comme le Brésil avec les tablettes d'Apple fabriquées en Chine, qu'il a su exclure de son marché.

Mais le consommateur n'est-il pas gagnant, quand il achète des produits made in China, très bon marché ?

C'est un argument fallacieux. Quand il achète ces produits, il détruit son emploi. Et arrêtons avec cette idée selon laquelle "le protectionnisme, c'est la guerre". La guerre économique, elle est déjà là. L'Europe doit cesser d'être naïve.

N'est-ce pas un peu trop facile d'accuser toujours les autres ? Après tout, les Allemands, l'Italie du Nord, dans les mêmes conditions, ont su préserver une industrie puissante et profitent de la mondialisation...

La France a, en effet, un problème de spécialisation industrielle. Raison de plus pour nous donner les moyens d'innover, de renforcer notre compétitivité, en investissant, notamment, dans la transition énergétique, les industries vertes.

Le grand emprunt a été conçu dans ce but...

Ces 35 milliards, c'est "peanuts". Il faudrait un grand emprunt chaque année pendant vingt ans!

FRANCE : "J'INVENTE LE TROISIEME SOCIALISME"

Vous n'insistez pas beaucoup sur le contenu du projet du parti socialiste...

Je crois que le contenu du projet socialiste n'est pas le point central de cette campagne. La vision que je porte ordonne différemment les priorités. Il y a eu deux sortes de socialisme. Il y a eu le socialisme d'accompagnement de la révolution libérale, celui de Blair, Clinton, Zapatero, balayé par les peuples et condamné par l'histoire. Il y a aussi le vieux socialisme de la redistribution: à chaque problème, une taxe, une allocation. Ce socialisme-là est tout autant voué à l'échec en raison de l'état des finances publiques et de la faible tolérance à l'impôt de nos concitoyens. Voilà pourquoi nous devons inventer le "troisième socialisme", celui de la reprise en main de la finance qui nous permettra de mieux contrôler l'économie dans un monde qui s'est dilué dans les marchés. C'est un socialisme lucide qui pense que les nations ont besoin de décider et de ne pas être la proie des événements économiques. Sinon vous aurez le fascisme et le populisme.

Le projet prévoit tout de même une réforme fiscale d'ampleur. La ferez-vous ?

Une réforme fiscale rééquilibre la répartition de la richesse mais ne s'attaque pas à la distribution primaire de cette richesse. L'important, c'est ce qui se passe dans l'entreprise. Pour ceux qui n'ont que leur travail pour vivre, je veux instaurer le "dividende du travailleur". C'est-à-dire que dans les entreprises, après investissement du bénéfice, il faut équitablement partager la performance entre salariés et actionnaires. Les entreprises du CAC 40 ont fait 82 milliards d'euros de profits, dont 40 milliards ont été mis dans l'investissement et presque autant distribués aux actionnaires; seulement 5% du total a été aux salariés. C'est très déséquilibré. Cela dit, je suis d'accord avec François Hollande sur la nécessité d'une réforme fiscale parce que aujourd'hui l'impôt est injuste...

Et vous êtes aussi d'accord avec Martine Aubry sur les 300.000 emplois d'avenir ?

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Les emplois jeunes, c'était il y a quinze ans, et ce n'est pas à la hauteur du problème du chômage. Le seul moyen de nous en sortir est de reprendre le contrôle de la macroéconomie et la réindustrialisation de notre pays. Cela dit, nous avons besoin de capitaines d'industrie et cela ne me gêne pas qu'ils gagnent beaucoup d'argent pourvu qu'ils créent des emplois en France. En revanche, ce qui me révulse, c'est la rente.

Propos recueillis vendredi 16 septembre par la rédaction de « La Tribune »

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