Dette africaine : emprunter sert désormais plus à rembourser qu’à se développer

Idriss Linge, Agence Ecofin

En Afrique, la charge annuelle de remboursement de dettes a été multipliée par cinq depuis 2010.
Photo DR

Idriss Linge, Agence Ecofin

En Afrique, la charge annuelle de remboursement de dettes a été multipliée par cinq depuis 2010.
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En 2026, les gouvernements africains doivent rembourser près de 96 milliards de dollars de dettes arrivées à échéance, selon le Fonds monétaire international (FMI), l’institution de Washington qui prête aux États en difficulté. C’est 14% de plus que le montant atteint en 2024, selon le rapport publié en juin par le centre de réflexion ACET, basé à Accra, qui parle d’une « nouvelle ère de la dette ». Le document évoque même une charge annuelle de remboursement de dettes multipliée par cinq depuis 2010.
Cette situation survient alors que, pour quatre gouvernements africains sur cinq, rembourser la dette coûte désormais plus cher que la santé ou l’éducation.
Ensuite parce que la logique s’est inversée. Longtemps, on empruntait pour construire : des routes, des écoles, des centrales électriques. Aujourd’hui, on emprunte de plus en plus pour rembourser ce que l’on doit déjà. L’agence de notation S&P prévoit que les seuls pays africains qu’elle suit emprunteront 155 milliards de dollars en 2026, un record sur trois ans. Elle précise que cette hausse est tirée d’abord par les dettes qui arrivent à échéance, et non par de nouveaux projets.
Autrement dit, une part croissante de l’argent emprunté ne sert plus à préparer l’avenir, mais à solder le passé. La dette commerciale du continent approche désormais 1 200 milliards de dollars, soit près de la moitié de tout ce que l’Afrique produit en un an. Et chaque dollar dépensé en remboursement est un dollar de moins pour un dispensaire, un enseignant ou une route.
Un autre changement alourdit la facture. L’Afrique emprunte de moins en moins auprès d’institutions publiques, qui prêtent à taux réduit, et de plus en plus auprès d’investisseurs privés, plus chers : ceux-ci détiennent désormais plus de 40 % de la dette extérieure du continent. À montant égal, les intérêts à payer sont donc plus élevés qu’il y a quinze ans. Sur le continent, le sujet est d’ailleurs devenu politique : de plus en plus de voix réclament de savoir à quoi a servi l’argent emprunté, et au nom de qui il a été engagé.
Cette fuite en avant est d’abord une contrainte et elle est mondiale. Trois forces se conjuguent. L’aide internationale se réduit : la principale agence d’aide américaine a été démantelée et le Royaume-Uni a fortement coupé son budget. Une succession de chocs (pandémie, guerres, remontée des taux d’intérêt) a renchéri le coût de l’argent pour les pays pauvres. Et beaucoup de dettes contractées il y a une dizaine d’années arrivent à échéance en même temps.
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Faute de pouvoir rembourser, la plupart des États choisissent donc de repousser. Le paradoxe est que la plupart des économies du continent continuent pourtant de croître : la richesse augmente, mais la facture de la dette augmente plus vite.
Le marché l’a montré début 2026. En quelques semaines, l’Afrique subsaharienne a emprunté près de 6 milliards de dollars auprès d’investisseurs étrangers, son meilleur démarrage d’année depuis 2013. Le Kenya a ouvert la voie avec 2,25 milliards, suivi de la Côte d’Ivoire, du Bénin, du Cameroun et du Congo-Brazzaville ; le Nigeria était revenu dès novembre 2025. Mais l’essentiel de cet argent ne finance rien de neuf : il rembourse d’anciens emprunts. Le Kenya, par exemple, a emprunté en deux ans 6,75 milliards de dollars uniquement pour racheter d’anciennes dettes, à près de 8% d’intérêt. Il paie donc plus cher pour gagner du temps. La Banque mondiale, principale institution de financement du développement, avait prévenu dès octobre 2025 : emprunter pour rembourser, à un coût plus élevé, augmente le risque de ne plus pouvoir payer du tout.
Tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne. D’un côté, ceux qui gardent la confiance des prêteurs et peuvent encore emprunter pour repousser leurs échéances : Kenya, Côte d’Ivoire, Bénin, Cameroun, Nigeria. De l’autre, les pays coincés. Le Sénégal n’a plus accès au marché : sa dette atteint 132% de sa richesse annuelle après la découverte d’environ 13 milliards de dollars d’engagements cachés, et son accord avec le FMI est suspendu. L’Angola, qui vit du pétrole, a dû verser en avril 2026 une garantie supplémentaire de 200 millions de dollars à une grande banque américaine, JPMorgan, lorsque les cours du brut ont chuté. L’Égypte, surtout, concentre à elle seule près d’un tiers des remboursements africains de l’année, environ 27 milliards de dollars, qu’elle ne tient qu’avec l’appui financier des pays du Golfe. S’y ajoutent la Zambie, le Ghana et l’Éthiopie, à peine sortis d’une renégociation de leur dette. Or renégocier prend des années — la Zambie en a mis près de quatre — et prive le pays de financements nouveaux pendant tout ce temps.
Le continent tente de se doter de ses propres protections : un fonds africain de stabilité de 20 milliards de dollars, porté par la Banque africaine de développement, et une agence de notation panafricaine lancée ce mois-ci depuis l’île Maurice, pour juger les économies africaines autrement que par les agences américaines. Mais ces outils sont encore jeunes. En attendant, c’est la règle du marché qui s’applique et le marché se retire toujours des plus fragiles en premier.
Le vrai test n’est donc pas le retour réussi sur les marchés, ni le niveau des taux obtenus. C’est de savoir si l’argent emprunté crée assez de richesse nouvelle pour être remboursé un jour. S’il finance des ports, de l’énergie ou des usines qui rapportent, le pari peut être tenu. S’il ne fait que combler des trous budgétaires, repousser l’échéance ne produira qu’une chose : rendre le mur plus haut, et plus tard.
Idriss Linge, Agence Ecofin
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