Depuis le premier sommet Turquie-Afrique en 2008, les deux parties ont approfondi leurs relations économiques et diplomatiques. D’acteur marginal au début des années 2000, Ankara s’est imposé parmi les principaux partenaires du continent, même si la relation doit encore surmonter certains défis.
À l’occasion du 5ᵉ Forum économique et des affaires Turquie–Afrique tenu mi-octobre à Istanbul, le ministre turc du Commerce, Ömer Bolat, a fixé un nouveau cap : porter les échanges commerciaux entre la Turquie et le continent à 40 milliards de dollars dès 2025. En 2005, ils ne s’élevaient qu’à environ 7 milliards de dollars. Cette progression illustre la montée en puissance d’Ankara sur le continent au cours des deux dernières décennies. Sous le radar des grandes puissances, la Turquie s’affirme aujourd’hui comme un partenaire à part entière pour de nombreux pays africains en quête de diversification économique et diplomatique.
Des exportations turques établies à 23 millairds de dollars
A peine présente sur le continent au début des années 2000, la Turquie a lancé au cours des années suivantes une véritable offensive en Afrique. Le Conseil des relations économiques extérieures du pays (DEIK) a notamment établi des conseils d'affaires avec 48 pays africains. Dans les airs aussi, ce pays à la frontière de l’Europe et de l’Asie s’est imposé en Afrique avec sa compagnie nationale. Là où d’autres compagnies occidentales réduisent la voilure, Turkish Airlines dessert aujourd’hui une cinquantaine de destinations sur le continent.
Par ailleurs, les groupes turcs de BTP, comme Yapi Merkezi, Summa, Kolin ou encore Tosyali ont mené plus de 2 000 projets d’une valeur avoisinant 100 milliards de dollars en Afrique, a indiqué Ömer Bolat. On retrouve notamment la ligne ferroviaire Tabora–Isaka en Tanzanie, confiée au groupe Yapi Merkezi, l’usine de séparation directe de fer (DRI) de Tosyali Holding en Algérie, présentée comme la plus grande du continent, ou encore les projets d’infrastructures et d’hôtellerie portés par Summa.
Les exportations turques vers l’Afrique ont atteint environ 23 milliards de dollars en 2024, alors que les exportations du continent vers la Turquie se situaient à 14 milliards de dollars, selon les données de la Banque mondiale et de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED). Il s’agit principalement de produits chimiques, de céréales et divers produits agricoles, ainsi que de l’acier. L’industrie automobile et les produits électroniques et électriques complètent le tableau, selon des données de l'Assemblée des exportateurs de Turquie.
Les principaux partenaires commerciaux du pays restent le Maroc, l’Égypte ou la Tunisie, tous liés à Ankara par un accord de libre-échange, mais de nouveaux marchés s’ouvrent, comme le Kenya, le Nigeria ou l’Afrique du Sud. Au-delà du commerce, Ankara a structuré une présence institutionnelle durable. L’Agence turque de coopération et de coordination (TİKA) dispose de 22 bureaux de coordination sur le continent et a financé près de 1 900 projets entre 2017 et 2022, touchant à la santé, l’agriculture et la formation professionnelle.
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Les bons services d’Ankara
Mais si la part de la Turquie dans le commerce global africain ne dépasse pas 3%, Ankara a développé d’autres leviers pour exister dans le jeu continental. Au-delà des échanges économiques, le pays a construit une influence diplomatique et sécuritaire fondée sur un réseau de 44 ambassades à travers le continent (contre 12 en 2002) et une présence militaire, logistique et humanitaire de plus en plus visible dans la Corne de l’Afrique.
Dans cette région devenue un véritable laboratoire de sa politique africaine reposant aussi bien sur des acteurs publics que privés, la Turquie conjugue investissements, médiations régionales et coopération sécuritaire. Selon un rapport de l’Africa Center for Strategic Studies publié en juillet 2025, la Turquie totalise environ 6 milliards de dollars d’investissements en Afrique de l’Est, avec des projets majeurs en Éthiopie et au Soudan. Cette stratégie d’influence s’est notamment matérialisée par la médiation turque entre l’Éthiopie et la Somalie, conclue à Ankara en décembre 2024 sous l’égide de Recep Tayyip Erdoğan. Après une année de tensions liées au protocole entre Addis-Abeba et le Somaliland, la Turquie a obtenu la signature d’une déclaration commune engageant les deux pays à reprendre leurs relations diplomatiques et à travailler sur des projets communs de connectivité et d’accès aux infrastructures portuaires.
En Afrique de l’Ouest aussi, la coopération turque s’est intensifiée ces dernières années, notamment dans le domaine sécuritaire. Plusieurs pays de la région, confrontés à la montée du terrorisme, se sont tournés vers Ankara pour diversifier leurs sources d’équipement militaire. Les drones Bayraktar TB2, produits par le groupe Baykar Defense, ont été livrés au Niger, au Burkina Faso et au Togo, où ils sont utilisés dans les opérations de surveillance et de lutte contre les groupes armés. Cette présence militaire s’appuie sur un ancrage économique plus ancien. Dans le domaine énergétique par exemple, Karpowership, filiale du groupe turc Karadeniz, fournit de l’électricité de base à plusieurs pays de la région, dont le Sénégal, la Guinée-Bissau, le Ghana et la Sierra Leone.
Quel futur pour le partenariat ?
À mesure que ses entreprises s’enracinent et que sa diplomatie multiplie les initiatives de médiation, Ankara consolide sa place dans le paysage africain. Cependant, ce partenariat reste perfectible. Le déséquilibre commercial persiste, les exportations turques dépassant largement les importations en provenance d’Afrique. S’ajoutent des freins structurels, comme le durcissement des conditions de visa pour les ressortissants africains ou la faible mobilisation des milliers d’Africains diplômés des universités turques. Plusieurs experts, dont ceux de l’Africa Policy Research Institute et du Foreign Policy Research Institute, estiment qu’Ankara devra réajuster sa stratégie si elle veut pérenniser son influence : en signant davantage d’accords commerciaux sur mesure, en favorisant des co-investissements dans des filières productives, et en impliquant plus activement les acteurs africains (États, entreprises et diasporas).
Du côté africain, l’absence de stratégie commune nuit à l’équilibre du partenariat. Une meilleure coordination via l’Union africaine ou la ZLECAf permettrait aux pays du continent d’imposer une vision partagée face à la Turquie et d’orienter les projets vers des secteurs générateurs de valeur locale. À défaut, la relation pourrait s’enliser dans une logique asymétrique, au détriment des ambitions affichées de co-développement.