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Minerais, médiation et milliards : la stratégie gagnante du Qatar dans les Grands Lacs

Photo de Idriss Linge

Idriss Linge, Agence Ecofin

Publié le 25 novembre 2025 à 10:41

Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, l’émir du Qatar, avec Félix Tshisekedi, président de la RDC.

Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, l’émir du Qatar, avec Félix Tshisekedi, président de la RDC.

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En quelques mois, Doha s’est imposé comme un acteur central là où personne ne l’attendait : la pacification de l’est de la RDC. Entre une médiation décisive, des engagements financiers considérables et un accès stratégique aux minerais critiques, l’Émirat transforme la crise des Grands Lacs en levier d’influence géopolitique.

Le 20 novembre dernier, Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, l’émir du Qatar, a atterri à Kigali, accueilli par le président Paul Kagame qui, dans un post sur le réseau social X, le présente comme « un frère et grand ami ». Le lendemain, il posait le pied à Kinshasa, reçu au bas de la passerelle par Félix Tshisekedi.

Entre ces deux escales, des centaines de millions de dollars d’engagements, six protocoles signés en une matinée et, surtout, la consolidation d’un rôle que personne n’avait vu venir il y a encore deux ans : celui du Qatar comme architecte de la paix à l’est de la RDC.

Le timing est trop parfait pour ne pas éveiller la curiosité de tout observateur. Six jours avant l’arrivée de l’Émir, le 15 novembre, le ministre d’État qatari Mohammed bin Abdulaziz Al-Khulaifi paraphait à Doha l’accord-cadre entre le gouvernement congolais et l’Alliance Fleuve Congo/M23. Huit piliers, un cessez-le-feu théoriquement permanent, un mécanisme de supervision : sur le papier, c’est le texte le plus complet jamais obtenu avec la rébellion depuis 2022.

Faire la différence

Dans le sillage de la visite du Sheikh, la quatrième réunion du Joint Security Coordination Mechanism (JSCM) à Washington salue « le rôle décisif et continu du Qatar » dans la mise en œuvre de la Phase 2 du plan américano-congolais de stabilisation. Le message est clair : Doha n’est plus un invité, c’est un co-pilote.

À Kigali, les discussions se seront tenues d’abord au Village Urugwiro, puis, chose plus rare, à la ferme privée de Paul Kagame où il lui aura été symboliquement offerte une vache. L’Émir repart en promettant 500 millions de dollars supplémentaires pour l’aéroport de Bugesera – projet dans lequel le Qatar est partenaire– et un mémorandum de fintech entre le Qatar Financial Centre et Rwanda Finance Ltd.

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À Kinshasa, la demi-journée a été expéditive : six protocoles couvrant l’énergie solaire (300 millions USD), l’exploration gazière au Katanga, la santé (un million de doses de vaccins anti-paludiques), les ports, la justice, l’exemption de visas diplomatiques et des échanges de cadeaux. Des gestes concrets et immédiats.

Ces différents événements constituent de simples actualités, prises isolément, et pourtant ils font toute la différence. La Chine, qui contrôle encore plus de 80% de la production congolaise de cobalt via CMOC, Zijin et d’autres, n’a pas publié de proposition de table de négociation avec le M23. L’Union européenne, premier bailleur humanitaire, impose des normes de traçabilité sur les minerais critiques et des conditionnalités politiques que Kinshasa juge parfois complexes à mettre en œuvre. Le Qatar, lui, arrive avec une offre que personne d’autre ne fait : de l’argent rapide et une médiation qui, malgré des défis, progresse entre deux capitales des Grands Lacs qui ne se parlaient qu’indirectement, pour se menacer réciproquement.

Cette capacité à parler à la fois à Kigali et à Kinshasa n’est pas un hasard. Elle est le fruit d’un travail débuté depuis longtemps, mais dont le public n’a été informé qu’à partir de mars 2025, avec la première rencontre trilatérale hébergée à Doha, puis confortée par des navettes discrètes d’Al-Khulaifi.

Un calcul rationnel

Le Rwanda, partenaire historique (Qatar Airways, aéroport, fintech), fait office de porte d’entrée. La RDC, avec ses réserves stratégiques – 70% du cobalt mondial, plus de 60% du coltan –, représente le gros lot. Entre les deux, le Qatar tisse un pont utile pour des Etats-Unis qui sont bien occupés à tenir les promesses d’une fin de la guerre en Ukraine, à mener la guerre commerciale contre la Chine et le reste du monde, et à trouver une issue à Gaza.

Mais Washington est bel et bien dans la boucle des négociations sur la paix dans les Kivu. Le JSCM du 19-20 novembre, co-présidé par Massad Boulos, a expressément remercié Doha pour avoir « débloqué » les négociations avec le M23 là où les efforts américains butaient depuis des mois. Le partage des rôles est limpide : les États-Unis apportent le cadre sécuritaire et les sanctions (août 2025 contre plusieurs entités liées au trafic de Rubaya), le Qatar apporte la table ronde et les chèques. Le Regional Economic Integration Framework annoncé début novembre, doté de 5 milliards de dollars d’investissements américains dans les minerais et les infrastructures, ne pourra se déployer qu’à condition que l’est du Congo redevienne praticable. Et pour l’instant, c’est Doha qui semble tenir la clé.

Sur le terrain économique, les annonces de septembre 2025 prennent soudain tout leur sens. Les lettres d’intention d’investissement signées par Al Mansour Holding – holding du cousin de l’Émir – pour 21 milliards de dollars en RDC visent plusieurs secteurs, y compris la transformation locale des minerais et la logistique pour les exporter. L’ambassade ouverte à Kinshasa en mai 2025, la ligne directe Qatar Airways depuis juin 2024, les protocoles de ports : tout est aligné pour faire du Qatar le hub logistique entre les mines du Katanga et du Kivu et les marchés du Golfe ou d’ailleurs.

Le calcul est froidement rationnel. La Vision nationale 2030 qatarie repose sur la diversification post-hydrocarbures. Le cobalt entre dans les batteries des véhicules électriques que Doha veut attirer sur son sol. Le tantale issu du coltan est indispensable aux condensateurs des data centers et des équipements militaires que le Qatar développe avec ses partenaires. Accéder à ces minerais en sortie de conflit, avec un partenaire local redevable, offre un avantage comparatif bienvenu face à la domination chinoise actuelle.

Reste la grande inconnue : la paix tiendra-t-elle ? Le M23 contrôle toujours Rubaya, la mine qui produit à elle seule 15 à 20 % du coltan mondial. Les FDLR n’ont pas été neutralisés. Le DDR promis dans l’accord de Doha n’a pas encore commencé. Si le cessez-le-feu s’effrite, les projets d’investissements qataris risquent de rester lettre morte.

Mais même dans ce scénario, Doha aura déjà gagné sur deux tableaux. D’abord, il aura démontré qu’il peut s’asseoir à la table des grandes puissances quand il s’agit de résoudre des conflits africains complexes. Ensuite, il aura posé des jalons – hubs aériens, contrats gaziers, relations personnelles au plus haut niveau – que d’autres acteurs du Golfe, Émirats arabes unis en tête, viendront exploiter le moment venu.

La conférence de suivi annoncée pour janvier 2026 à Lomé sous l’égide du président togolais Faure Gnassingbé mandaté par l’Union africaine, sera le prochain test. D’ici là, le Qatar a déjà réussi son pari : transformer la crise des Grands Lacs en opportunité stratégique majeure. Et pour l’instant, personne – ni Pékin, ni Bruxelles, ni même Washington – ne semble en mesure de lui contester ce leadership.

Idriss Linge, Agence Ecofin

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