Croissance : l'Afrique résiste mieux que le reste du monde y compris les économies développées

L'Afrique subsaharienne devrait croître de 4 % en 2026, surpassant les performances mondiales.
Josue Isai

L'Afrique subsaharienne devrait croître de 4 % en 2026, surpassant les performances mondiales.
Josue Isai
L'Afrique subsaharienne devrait croître de 4% en 2026, surpassant les performances mondiales, selon la mise à jour de juin 2026 des Perspectives économiques mondiales de la Banque mondiale.
Globalement, il est prévu que la croissance plafonne à 2,5%, tandis que les économies avancées atteindraient à peine 1,5%. Le continent avance donc près de deux fois plus vite que la moyenne mondiale. La performance compte d'autant plus que le contexte est hostile. La guerre commerciale relancée par Washington pèse sur les échanges. Le conflit au Moyen-Orient pousse les prix du carburant et des engrais. De plus, l'aide publique au développement versée à l'Afrique a chuté de 23% en 2025, selon le rapport. C'est la plus forte baisse jamais enregistrée. Le démantèlement de l'agence américaine USAID et le gel de plusieurs programmes d'assistance ont accéléré le mouvement.
Le moteur de la croissance de la création de richesse en Afrique a changé. Tandis que les dépenses des gouvernements sont annoncées en recul de 1% en 2026 sous l'effet de budgets contraints, l'investissement et le commerce tirent l'activité. L'investissement fixe progresse de 5,9%. Les exportations de biens et de services sont attendues en hausse de 6%, et pas seulement en raison des matières premières.
Deux ouvertures commerciales soutiennent ce basculement. La première vient des États-Unis. L'AGOA, le programme américain qui accorde aux produits africains un accès sans droits de douane au marché national, a été reconduit le 3 février 2026 après quatre mois de suspension. La seconde vient de Pékin. Le 1er mai 2026, la Chine a étendu à l'ensemble des 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques son exemption totale de droits de douane, déjà appliquée depuis fin 2024 aux pays les moins avancés. Premier partenaire commercial du continent, la Chine ouvre ainsi son marché aux produits africains, sans contrepartie.
Ces leviers profitent d'abord aux économies les plus dynamiques. Huit pays africains afficheront une croissance d'au moins 6% en 2026. La Guinée domine avec 8,8%, portée par le lancement du projet minier géant de Simandou. Suivent l'Éthiopie (8%), le Rwanda (7,2%), le Bénin (7%) et le Niger (6,7%). Deux noms résument la nouvelle géographie de la croissance : l'Éthiopie et le Maroc. L'Éthiopie a transformé son économie. Le café reste son premier produit, avec des recettes record de 2,65 milliards de dollars au dernier exercice. Mais le pays a aussi atteint l'autosuffisance en blé, développé l'industrie légère dans ses parcs industriels et libéralisé ses télécoms. Sa croissance repose sur un programme de réformes soutenu depuis 2024 par le Fonds monétaire international, le prêteur multilatéral en dernier ressort basé à Washington.
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Le Maroc, lui, redessine la hiérarchie industrielle du continent. En 2025, le royaume est devenu le premier constructeur automobile d'Afrique, avec plus d'un million de véhicules produits, devant l'Afrique du Sud. L'automobile est désormais son premier poste d'exportation : 16,9 milliards de dollars en 2025, soit près d'un tiers des ventes du pays à l'étranger, selon l'Office des changes, l'organisme public marocain qui suit les flux extérieurs. Renault et Stellantis y assemblent des voitures pour le marché européen, qu'ils expédient par le port de Tanger Med. En mai 2026, la Banque africaine de développement a classé le Maroc comme la première puissance industrielle du continent dans son Indice d'industrialisation, devant une Afrique du Sud en recul.
C'est là le basculement le plus discret du rapport. Les deux moteurs historiques de l'Afrique faiblissent. L'Afrique du Sud ne croît que de 1%, freinée par une crise énergétique chronique et par une désindustrialisation. Le Nigeria atteint 4,1%, mais reste arrimé au pétrole. Pendant ce temps, un Maroc plus diversifié et plus industriel les dépasse, sans bruit.
Cependant, la photographie d'ensemble est moins flatteuse que la médiane. La Banque mondiale a abaissé sa prévision pour l'Afrique subsaharienne de 0,3 point de pourcentage depuis janvier. La correction est large : sur 54 économies, 33 ont été revues à la baisse, 14 seulement à la hausse. La dynamique reste positive, mais elle ralentit presque partout.
La croissance ne se traduit pas non plus dans les niveaux de vie. Le PIB par habitant ne progresse que de 1,6 % en 2026. La démographie absorbe le reste. Conséquence : près de 40 % de la population subsaharienne resterait en situation d'extrême pauvreté en 2028. Le continent crée de la richesse, mais trop lentement pour réduire la pauvreté de masse.
La principale fragilité réside dans le commerce. Les deux ouvertures qui soutiennent la croissance sont unilatérales. L'AGOA n'a été prolongé que jusqu'au 31 décembre 2026, soit moins d'un an, et son avenir dépend du Congrès américain. Les produits africains restent par ailleurs soumis à des droits de douane de 10 % à 30 % imposés par l'administration Trump. L'exemption chinoise, elle aussi, relève du bon vouloir d'un seul État, qui peut la suspendre à tout moment. Et elle ne lève pas les barrières non tarifaires — normes sanitaires, logistique, certificats d'origine — qui freinent encore les exportateurs africains.
Surtout, le commerce africain reste arrimé à deux blocs : la Chine et l'Union européenne. Les échanges entre la Chine et l'Afrique ont atteint un record de 348 milliards de dollars en 2025. L'Europe demeure le premier débouché des produits manufacturés du continent, à commencer par les voitures marocaines. Cette concentration expose l'Afrique. Si la croissance chinoise ralentit, la demande de matières premières recule, et les exportateurs africains encaissent le choc. Si l'Europe se protège — la montée de l'automobile marocaine inquiète déjà plusieurs capitales industrielles —, l'accès se referme.
D'autres tensions s'ajoutent. Les États les plus endettés doivent refinancer leurs eurobonds dans un contexte de taux d'intérêt élevés. La consolidation budgétaire réduit leurs marges. Et les chocs extérieurs, du prix du pétrole à celui des engrais, frappent des économies importatrices aux réserves limitées.
L'Afrique fait donc mieux que le monde. Mais sa croissance reste portée par des leviers qu'elle ne maîtrise pas, et partagée trop inégalement entre ses habitants. 2026 sépare deux Afriques : celle qui diversifie et réforme et celle qui dépend de la rente et de l'aide. Le Maroc et l'Éthiopie ouvrent la voie.