Stablecoins en dollars : la Banque du Ghana veut éviter de perdre la main sur sa monnaie

Idriss Linge, Agence Ecofin

Dans une économie où la devise est vulnérable, les stablecoins peuvent devenir une forme de dollarisation accélérée.
Axios

Idriss Linge, Agence Ecofin

Dans une économie où la devise est vulnérable, les stablecoins peuvent devenir une forme de dollarisation accélérée.
Axios
Mi-juin 2026, la Banque du Ghana a demandé à toutes les banques, sociétés de paiement et opérateurs de mobile money du pays de cesser, sans délai, de soutenir les portefeuilles en dollars proposés par certaines plateformes de cryptomonnaies aux Ghanéens. Ces plateformes n'avaient pas reçu l'autorisation d'offrir de tels services.
Concrètement, la banque centrale leur coupe l'accès au système financier local : plus de virements, de cartes ni de règlements pour alimenter ou faire fonctionner ces comptes en dollars. La mesure ne vise pas le simple achat de cryptomonnaies, qui reste possible ; elle cible le point précis où ces plateformes se branchent sur les banques pour offrir, en réalité, des comptes en devises.
Ces portefeuilles reposent sur des « stablecoins », des jetons numériques dont la valeur est arrimée à celle du dollar. Un stablecoin vaut en principe toujours un dollar.
Les deux plus connus sont l'USDT et l'USDC. Dans un pays où la monnaie locale (cedi) a connu de fortes fluctuations, ils offrent une protection contre la dépréciation de la monnaie nationale.
L'intervention survient alors que le Ghana sort d'une période de crise. Ses réserves de change se sont nettement reconstituées, atteignant 14,4 milliards de dollars à la mi-mai 2026, soit près de six mois d'importations. Mais le cedi reste fragile : après avoir été l'une des monnaies les plus performantes au monde en 2025, il a reculé d'environ 8,4 % face au dollar depuis le début de l'année 2026. Et quand la monnaie locale faiblit, la demande d’actifs adossés au dollar augmente.
Le Ghana ne se contente pas d'interdire : il vient de se doter d'un cadre. Fin décembre 2025, le président John Mahama a promulgué une première loi encadrant les prestataires de services liés aux actifs numériques. La directive de juin 2026 en constitue la première application concrète, sur le terrain le plus sensible : le contact entre les banques et les plateformes crypto.
Car la Banque du Ghana ne cible pas un simple produit crypto. Elle vise une infrastructure financière en cours de formation. Les plateformes concernées ne se limitent pas à l'achat et à la vente de cryptomonnaies : elles permettent aux utilisateurs ghanéens de détenir des soldes en dollars, de les alimenter via leur banque ou leur compte de paiement local, puis de s'en servir pour des transferts, des règlements ou des opérations de change.
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Pour le régulateur, ces services relèvent d'activités nécessitant une autorisation : encaisser et conserver des fonds, émettre de la monnaie, changer des devises et régler des transactions. Officiellement, la Banque du Ghana invoque le non-respect des lois en matière de paiements et de change. En pratique, l'enjeu est plus profond. Il est monétaire.
Si une plateforme étrangère ou non autorisée peut offrir à un Ghanéen un compte en dollars numériques, alimenté depuis le système financier local, alors une partie de la demande de monnaie échappe à la banque centrale. Dans une économie où la devise reste vulnérable aux chocs extérieurs et aux tensions inflationnistes, les stablecoins peuvent devenir une forme de dollarisation accélérée, c'est-à-dire un basculement des usages et de la monnaie nationale vers le dollar. Au lieu d'acheter des billets verts, un ménage achète des stablecoins. Au lieu de passer par sa banque pour obtenir des dollars, un importateur utilise une plateforme. Au lieu de recevoir l'argent d'un proche par l'intermédiaire d’un opérateur agréé, une famille le reçoit directement dans un portefeuille numérique.
La Banque du Ghana cherche donc à préserver trois choses : la capacité à suivre les flux financiers, le contrôle des opérations de change et la place du cedi comme monnaie de référence du pays, celle dans laquelle on fixe les prix et avec laquelle on paie.
Cette vigilance est d'autant plus compréhensible que le pays a reconstruit ses réserves, mais n'a pas encore totalement stabilisé sa monnaie.
Le Ghana n'est pas un cas isolé. Le Nigeria montre déjà ce qui peut se produire lorsque la demande de dollars numériques atteint une ampleur considérable. Selon un récent rapport du FMI, le pays a reçu environ 59 milliards de dollars de valeur en crypto entre juillet 2023 et juin 2024, et il concentre à lui seul près de 60 % des flux de stablecoins de toute l'Afrique subsaharienne. Les stablecoins représentent désormais environ 40 % de son activité crypto, dominés par l'USDT, émis par Tether, et l'USDC, émis par Circle.
Le FMI parle d'une « dollarisation numérique ». Les ménages utilisent les stablecoins pour protéger leur pouvoir d'achat face à la dépréciation du naira, la monnaie nigériane. Les petites entreprises s'en servent pour payer des fournisseurs étrangers. Les familles les reçoivent comme des transferts d'argent. Les stablecoins ne sont donc plus seulement un outil de spéculation : ils deviennent un moyen de paiement, d'épargne et de commerce.
Le Nigeria montre aussi les limites de l'interdiction. Quand sa banque centrale a demandé aux banques, en 2021, de cesser de servir les plateformes crypto, l'activité n'a pas disparu. Elle s'est déplacée vers les échanges directs entre particuliers, plus difficiles à surveiller, et les stablecoins y sont devenus le principal moyen de règlement. C'est précisément ce que le Ghana veut éviter : une dollarisation numérique qui ne passe plus par les banques, mais par des portefeuilles et des plateformes installées à l'étranger.
Cette demande africaine rencontre désormais une offre américaine appelée à grandir. Le GENIUS Act, adopté en juillet 2025, autorise des émetteurs agréés à créer des jetons numériques en dollars, à condition de les garantir par des actifs sûrs : des dollars, des dépôts bancaires et des bons du Trésor américain à court terme. Concrètement, chaque dollar numérique émis doit être couvert par un dollar réel ou un actif équivalent.
Le mécanisme est stratégique. Plus les stablecoins en dollars circulent dans le monde, plus leurs émetteurs doivent détenir des actifs américains en réserve. Or, les États-Unis ont les reins financiers pour soutenir une offre mondiale : la masse de liquidités en circulation, ce que les économistes appellent le M2, dépasse 22 000 milliards de dollars, et le marché de la dette publique américaine en avoisine 30 000 milliards. Autrement dit, il y a largement de quoi adosser des dollars numériques à l'échelle planétaire.
Pour Washington, c'est une façon de prolonger la domination du dollar à l'ère numérique. Un utilisateur africain n'a pas besoin d'ouvrir un compte auprès d’une banque américaine pour détenir un actif en dollars : un simple portefeuille numérique suffit. Et pour les émetteurs américains, l'Afrique est un marché naturel : monnaies fragiles, paiements internationaux coûteux, accès limité au dollar bancaire, forte adoption du mobile money et une population jeune.
Pour les banques centrales africaines, le risque est inverse. Si les ménages et les entreprises peuvent épargner, payer leurs importations et recevoir de l'argent en dollars numériques en dehors du système bancaire local, la politique monétaire perd de sa force. Les principaux leviers d'une banque centrale (le taux d'intérêt directeur, la gestion de l'argent en circulation, les règles de change, les réserves que les banques sont tenues de garder) pèsent moins sur une économie qui s'organise en partie autour d'une monnaie étrangère numérique.
C'est pourquoi le dossier des stablecoins est d'abord une question de souveraineté : la capacité d'un pays à garder le contrôle de sa propre monnaie. Le Ghana ne réagit pas seulement à une innovation financière. Il tente de préserver le canal par lequel une banque centrale contrôle la monnaie, surveille les flux, protège ses réserves et défend la stabilité financière. Le défi sera de trouver l'équilibre : encadrer les stablecoins sans les pousser vers l'informel, moderniser les paiements internationaux sans renoncer au contrôle de la monnaie, et offrir aux citoyens une vraie alternative au dollar numérique.
La bataille ne fait que commencer. Elle ne portera pas seulement sur les plateformes crypto, mais aussi sur les passerelles : banques, mobile money, cartes, sociétés de paiement, commerçants, importateurs, opérateurs de transfert et fintechs.
Ces derniers opèrent sur un terrain qui constitue la prochaine étape de la souveraineté monétaire d’une Afrique qui doit encore importer la majorité de ses biens et services de consommation.
Idriss Linge, Agence Ecofin
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