87% du marché des stablecoins contrôlé par 2 acteurs : l'OCDE s'inquiète

159 milliards de dollars sont actuellement investis en USDT, le stablecoin de Tether.
/FW1HFS/Eileen Soreng - REUTERS - REUTERS - Dado Ruvic

159 milliards de dollars sont actuellement investis en USDT, le stablecoin de Tether.
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Deux entreprises américaines ont entre leurs mains la stabilité de la finance mondiale. C’est le constat inquiétant fait par l’Organisation de coopération et de développement économique ce mardi. Dans son dernier rapport sur la stabilité économique mondiale, l’institution a consacré plusieurs pages aux stablecoins, ces cryptomonnaies qui répliquent le cours de certaines monnaies.
Il faut dire que le marché des crypto-actifs n’a jamais été aussi gros. Cet été, il a dépassé le seuil de 4 000 milliards de dollars de valorisation, soit davantage que le montant de la dette française. Et dans ce marché, les stablecoins libellées en dollars américains ont beaucoup augmenté cette année pour atteindre une valorisation de 298 milliards de dollars. Ils représentent désormais environ 80 % de toutes les transactions réalisées sur les plateformes de crypto-actifs. Mais surtout, « en novembre 2025, deux émetteurs (Tether et Circle) représentaient environ 87 % » de ce marché, note l’OCDE. Un duopole qui inquiète l’organisation.
Ces deux entreprises sont chargées de s’assurer qu’un USDT (le stablecoin de Tether) ou un USDC (celui de Circle) corresponde à tout moment du jour et de la nuit à un dollar. Or, pour l’OCDE « les écarts persistants par rapport à la valeur nominale, ainsi que les cas d’échecs passés, jettent un doute sur la fiabilité des stablecoins en tant que moyen de paiement et réserve de valeur. »
En janvier dernier, pendant quelques heures la crypto de Tether avait en effet vu sa valeur dévisser de 20 % par rapport à la devise américaine. Un phénomène ayant fait suite à une vente panique de nombreux investisseurs qui ont tous demandé leur argent en même temps. Tether a finalement pu éponger ces nombreuses demandes en rachetant ses stablecoins contre les dollars qu’elle détenait sur ses comptes bancaires mais avec un certain délai. Sauf que certains épargnants n’ont pas supporté cette attente et ont préféré vendre leurs stablecoins à d’autres investisseurs… ce pour un prix inférieur à celui du dollar. Si les choses sont rentrées dans l’ordre, Tether ayant réussi à rembourser ses clients et les rassurer, cet épisode a marqué l’OCDE. « Les stablecoins perçus comme à haut risque pourraient être particulièrement vulnérables aux retraits massifs suite à un choc négatif, tel qu’une cyberattaque », pointe l’organisme.
Car d’autres acteurs n’ont, eux, pas réussi à survivre à des périodes de tension. « Certains stablecoins ont connu une volatilité des prix significative, en particulier ceux qui ne sont pas entièrement garantis par des monnaies fiduciaires », précise le rapport. Ce fut notamment le cas du xUSD de l’entreprise Stream Finance. Le 4 novembre 2025, son prix s’est effondré, perdant jusqu’à 70 % de sa valeur en quelques heures. Ce, à cause d’une perte de 93 millions de dollars confiés par Stream à un fonds d’investissement et qui a empêché l’entreprise de rembourser les 500 millions de dollars qui lui avaient été confiés.
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L’OCDE pointe du doigt notamment un problème de taille sur l’industrie des cryptoactifs libellés en dollars : « Les stablecoins ne sont généralement pas assurés, contrairement à la plupart des dépôts bancaires. » En France, si une banque ne peut pas rembourser l’intégralité des fonds de ses épargnants, ceux-ci sont assurés de recevoir jusqu'à 100 000 euros du Fonds de garantie des dépôts et de résolution de la Banque de France. Une sécurité qui n'existe pas dans le monde crypto.
Outre le risque pour les épargnants, un point inquiète particulièrement l’OCDE.
En Europe, depuis l’entrée en vigueur du règlement Market in Crypto Asset (MiCA) les plus gros émetteurs de stablecoins sont contraints d’entreposer au moins 60 % de l’argent de leurs clients européens sur des comptes bancaires. Une obligation à laquelle ne s’est pas conformé Tether qui a préféré être exclu du marché européen que d’appliquer cette règle. Reste que cela signifie que plusieurs dizaines voire centaines de milliards d’euros détenus par l’autre géant, Circle, sont peut-être entreposés dans les coffres des banques européennes. « Cette situation pourrait engendrer une base de dépôts instable si les émetteurs de stablecoins retiraient soudainement des fonds pour répondre à des besoins de liquidités, perturbant potentiellement l’accès au crédit bancaire », s’inquiète l’OCDE dans son rapport.
Et pour cause, les banques utilisent elles aussi les dépôts pour les investir dans des titres peu risqués comme des obligations. Que se passerait-il, alors, si Circle demandait d’un coup le retrait de 5 milliards de dollars à BNP Paribas ou Société générale ? Les banques pourraient être obligées de vendre en urgence – et donc avec une potentielle décote – leurs titres financiers pour rembourser le géant américain. Selon l’institution internationale, de tels mouvements pourraient engendrer des pertes pour les banques européennes voire assécher leurs liquidités et donc leurs capacités de proposer de nouveaux crédits à leurs clients.
Mais le danger des stablecoins ne s’arrête pas là. Les États sont eux aussi menacés par ces nouveaux actifs. En dehors de l'Europe, Tether et Circle placent la très grande majorité de l’argent de leurs clients dans des obligations d’État américain à court terme. Si un grand nombre de personnes rendent au même moment leurs stablecoins aux deux géants américains pour retirer leurs dollars, ceux-là pourraient être contraints de vendre en urgence leurs titres de dettes américains.
Et pour cause, avec ses 128 milliards de dollars de dette américaine, Tether est dans le top 20 des plus gros créanciers des États-Unis. Si, à la suite d’une vente panique d’USDT, le géant est contraint de revendre tout d’un coup ses titres, il pourrait inonder le marché obligataire. Une réaction en chaîne qui réduirait alors le nombre d’acheteurs de nouvelles obligations émises par Washington. L'État américain pourrait alors voir son taux d’emprunt augmenter jusqu’à finalement trouver preneur.
Et les conséquences du développement des stablecoins pourraient être encore plus graves pour les pays en voie de développement. « Pour les économies de marché émergentes, l’utilisation croissante de stablecoins libellés en devises étrangères peut poser des problèmes en faisant potentiellement augmenter la volatilité des taux de change et en affaiblissant le contrôle des conditions monétaires par les banques centrales nationales », met en garde l’OCDE. Un exemple concret pourrait être celui de l’Argentine. Alors que le Peso connaît une dévalorisation continue depuis plusieurs dizaines d’années, les épargnants argentins sont tentés de placer leurs économies dans une monnaie plus stable, comme du dollar.
Si beaucoup de billets verts sont actuellement échangés dans le pays, l’arrivée des stablecoins facilite encore davantage l’exposition au dollar. Mais si trop d’Argentins se mettent à investir dans cette cryptomonnaie, la valeur du peso pourrait encore diminuer et fragiliser l’économie du pays.
L'USDT de Tether de plus en plus risqué
Alors que l'OCDE s'inquiète des conséquences d'un effondrement des stablecoins, le géant de l'audit financier S&P a dégradé la note de Tether la semaine dernière. Au sein de son classement « Stablecoin Stability Assessment », l'entreprise derrière l'USDT est passée de « contrainte » à « faible ». Il s'agit du plus bas niveau de l'indice qui indique un fort risque de décorrélation entre le stablecoin est le dollar. L’agence critique la part croissante d’actifs considérés comme risqués (bitcoin, or, prêts garantis et obligations d'entreprises) et le manque de transparence de l'entreprise américaine.