Canicule et sécheresse : la facture salée qui menace les agriculteurs français

Selon l'Association générale des producteurs de maïs (AGPM), la récolte française devrait reculer de 30% cette année.
REUTERS - Stephane Mahe

Selon l'Association générale des producteurs de maïs (AGPM), la récolte française devrait reculer de 30% cette année.
REUTERS - Stephane Mahe
Prairies jaunies, animaux fragilisés, cultures sous tension : l’agriculture française entre dans une zone de turbulences. Alors que le pays vient d'affronter une nouvelle vague de chaleur sur fond de sécheresse exceptionnelle, les syndicats agricoles tirent la sonnette d’alarme et redoutent une saison marquée par des pertes importantes de rendements. Aucun bilan national définitif n’est encore établi, mais les premières remontées du terrain dessinent déjà un scénario préoccupant.
La FNSEA, premier syndicat agricole français, a alerté la semaine passée sur « une situation d’une gravité inédite » et demandé au Premier ministre « un plan de soutien exceptionnel » pour accompagner les exploitations touchées. De son côté, la Confédération paysanne, troisième syndicat du secteur, pointe l’état critique des prairies, qui « ont grillé sans regain possible », privant les éleveurs d’une ressource essentielle pour nourrir leurs animaux.
Les épisodes de chaleur extrême mettent d’abord à rude épreuve les élevages. Lors de la canicule de juin, « 9.127 tonnes d’animaux morts », principalement des volailles, « ont été prises en charge par l’Etat, concentrées pour l’essentiel dans le Grand Ouest, la Bretagne représentant plus des deux tiers des volumes », a indiqué la ministre de l’Agriculture Annie Genevard devant le Sénat.
Si la situation sanitaire reste « sous contrôle », selon la ministre, la gestion des mortalités a parfois été particulièrement difficile. « Certains animaux ne pouvaient pas être équarris », a-t-elle expliqué, évoquant notamment des volailles qui se liquéfiaient sous l’effet de la chaleur et qui ont dû, dans certains cas, être enfouies directement dans les exploitations.
Pour l’heure, la perte de potentiel de production de volailles reste « limitée à environ 1 % de la production annuelle nationale », selon Annie Genevard. Un impact bien inférieur à celui de la canicule de 2003, qui avait entraîné la mort de 4 à 5 millions de volailles. Depuis, les filières ont renforcé leurs dispositifs d’adaptation, souligne l’interprofession.
Chaque semaine, les enjeux clés de la transition écologique.

Mais les autres élevages ne sont pas épargnés. Dans le Grand Ouest, « les éleveurs de porcs font état de pertes atteignant 30 % en porcherie », selon la FNSEA. Les bovins et les porcins sont globalement plus résistants, mais les fortes chaleurs perturbent leur alimentation et leur croissance. La production laitière est également touchée. En période de canicule, les vaches mobilisent une partie de leur énergie pour réguler leur température, ce qui réduit mécaniquement leur production. Selon les premières estimations des syndicats agricoles, la baisse atteint entre 10 et 30 %. Une situation d’autant plus délicate que les prix du lait ont commencé à refluer : le lait conventionnel a reculé de 10 % en mai sur un an, après douze mois de progression, selon le service statistique du ministère de l’Agriculture.
Dans les champs, l’impact varie selon les cultures et leur stade de développement. La moisson du blé touche à sa fin avec une qualité de grain jugée satisfaisante, mais les rendements devraient rester inférieurs à la moyenne. Les agriculteurs expliquent cette contre-performance par une année climatique difficile, marquée par des pluies abondantes durant l’hiver puis des épisodes de chaleur au printemps.
La principale inquiétude concerne désormais le maïs. Entrée dans sa phase de floraison, la culture est particulièrement vulnérable aux températures extrêmes : lorsque la chaleur devient excessive, le pollen peut être détruit, empêchant la formation des grains.
Selon l’Association générale des producteurs de maïs (AGPM), la récolte française devrait reculer de 30 % cette année, à 9,5 millions de tonnes. Un niveau qui serait le plus faible depuis 26 ans, sous l’effet combiné de surfaces cultivées en baisse et de rendements pénalisés par les épisodes de chaleur.
Les prairies constituent l’autre grand point d’inquiétude. Les fédérations d’éleveurs décrivent des surfaces « littéralement cramées » par la combinaison de la sécheresse et de la canicule. Pour les producteurs laitiers, la situation ressemble à « la double peine », selon la Confédération paysanne : « coûts de production qui explosent avec l’achat de fourrage et d’équipements pour soulager les animaux de la chaleur, alors même que les prix du lait restent bas ».
Les productions végétales les plus exposées sont celles qui cumulent stress hydrique et températures extrêmes. Dans le Centre-Ouest, les producteurs de melons ont déjà constaté des dégâts importants. Fin juin, Myriam Martineau, présidente de l’Association melon et pastèque (AIMP), alertait sur des cultures qui avaient « énormément souffert », notamment dans les zones non irrigables où certaines parcelles avaient perdu jusqu’à 50 % de leur rendement potentiel. Début juillet, la FNSEA estimait que « les pertes économiques atteignent près de 25 % pour les fruits et légumes frais ».
La vigne apparaît pour l’instant mieux armée face à l’épisode climatique, mais reste dépendante des prochaines semaines. Le manque d’eau en juillet pourrait compromettre le développement des raisins. Sans apport suffisant, il pourrait y avoir « des problèmes de rendement et de quantité », prévenait fin juin Bernard Farges, président du Comité national des interprofessions des vins (CNIV).
Alors que les restrictions d’usage de l’eau se multiplient dans de nombreux territoires, le monde agricole alerte sur un enjeu plus large : celui de l’adaptation d’un modèle de production confronté à des épisodes climatiques de plus en plus fréquents et intenses. Pour les exploitants, l’urgence est désormais de limiter les pertes avant d’en mesurer pleinement l’impact économique.