Labarde et moi

Philippe Labarde, entouré par les équipes de "La Tribune".
La Tribune

Philippe Labarde, entouré par les équipes de "La Tribune".
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Au lendemain de ses obsèques, je veux à nouveau rendre hommage à Philippe Labarde. Mais le Labarde dont je vais vous parler ici n’est que est le mien : je sais qu’il y en a d’autres. C’était un homme entier, mais qui restait mystérieux parce que multiple. Il avait quelques amis proches, mais il les cultivait chacun dans des jardins séparés. Il y a donc beaucoup de Labarde et, tant mieux : comme on aime Labarde, on préfère qu’il y en ait plusieurs.
J’ai rencontré Labarde d’une drôle de manière. En 1992, mon téléphone sonne et, au bout du fil, une voix abrupte : « Bonjour, c’est Philippe Labarde, de La Tribune. Vous êtes Jacques Rosselin ? Alors bravo pour Courrier International, c’est formidable, merci. » Et il raccroche. Labarde a toujours eu un drôle de rapport au téléphone.
Je le rappelle aussitôt et nous fixons le lieu et la date d’un déjeuner — le premier d’une longue série, qui donna le ton des trente-cinq années suivantes : des moments passionnants, passionnés et sans limite de temps. La presse, la politique, l’info, mais aussi la musique, l’amitié, la vie. Ce jour-là, face à un Labarde impressionnant que je connaissais à peine, j’ai fondu en larmes en lui parlant de ma fille Hannah, alors âgée d’un peu plus d’un an. J’étais en confiance ; nous étions déjà frères, pas de doute là-dessus.
Des déjeuners, il y en a eu beaucoup, toujours dans des restaurants où il avait ses habitudes. Chez Pauline, rue Villedo, et au Tabac du Timbre, rue de la Banque, à l’époque de La Tribune. Aux Becs fins du temps de Courrier (« On va chez les filles ? »), chez Pyrénées et Cévennes à l’époque de Vendredi (« On va chez la grosse ? »). Puis, une fois retraité rive gauche, aux Fins Gourmets, boulevard Saint-Germain (« On va chez les cons ? »), servis par un serveur qu’il avait diagnostiqué « bercé trop près du mur » ; ou à la Casa Cristo (« On va chez le rital ? »), dont il avait décrété que le patron cachait un magot dans les Pouilles ; ou encore chez Vagenende, où il avait sa table. Les derniers temps, ce fut le Club des Siciliens, en bas de chez lui, dont le patron Marco (et son frère jumeau) supportaient avec bonne humeur sa méfiance systématique (« Lui, il est clair comme un seau de charbon »). Pour ce grand directeur de rédaction, la méfiance était l’une des qualités essentielles du bon journaliste.
Un homme de rituels, donc, jusque dans ses choix gastronomiques — il commandait chaque fois la même chose, ou presque. Déformation sans doute de patron de quotidien, pour qui l’ordre veut que les choses se répètent.
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Après la vente de Courrier International, nous avons commis l’erreur d’acheter, avec quelques amis, un petit bouclard rue des Tournelles, le Rusti, où les rituels se sont concentrés : projets de journaux, théâtre nô, belotes coinchées — il était très mauvais joueur et partait souvent en claquant la porte —, musique et chansons, paillardes ou révolutionnaires au choix. Labarde prenait volontiers la guitare et chantait du Brassens. Galvanisé par la musique, ou peut-être par un récent dépit amoureux, je l’ai vu un soir casser sa guitare et l’achever à coups de pied. Oui, c’était toujours intense, avec Philippe.
Beaucoup de nos souvenirs ne sont qu’à nous. Je livrerai deux anecdotes, cantonnées pudiquement au domaine professionnel.
D’abord la chute du mur de Berlin. Labarde était têtu et pouvait se bloquer, pour des raisons obscures. Le 9 novembre, malgré des irruptions répétées dans son bureau de collaborateurs inquiets, Labarde n’en a pas démordu et il a fait la une sur Peugeot… une impasse qu’il a toujours regrettée. Moins que celle sur la démission du premier ministre Rocard, reléguée dans une chandelle tandis qu’il trait en une : « Il a plu sur le Sahel »…
Puis ce dîner animé chez Pierre Bergé, avec lui et Jean-Francis Bretelle, où il s’agissait de parler de notre projet de journal du dimanche. Le sommelier remplissait nos verres dès qu’ils étaient vides et, en fin de repas, Labarde se tourne vers Pierre Bergé pour le complimenter : « Il est très bon, votre bordeaux. » Et Bergé de répondre : « Mais enfin, Philippe, c’est un Haut-Brion 1985 ! » On avait dû en écluser une bonne bouteille chacun, comme au bistrot.
Il pouvait tout m’apprendre, et j’en avais grand besoin — même si ses conseils n’étaient pas toujours faciles à suivre : « Tu vois, le chemin de fer d’un journal, c’est un peu comme l’ouverture de la Passion selon saint Matthieu de Bach — mais par Richter, hein, pas par Herreweghe, il va trop vite. Pichon, il est bien, Pichon. » Nous partagions la même passion pour Bach et Wagner, et c’est ce mélomane qui m’a fait découvrir l’octuor de Mendelssohn et le Voyage d’hiver de Schubert.
De ses leçons sur la presse, je retiens cette autre anecdote en forme de parabole, à propos de la fusion BSN-Danone. Au journaliste du Monde qui bouclait ses pages sur cette grosse opération, en 1994, il demande : « T’es sûr que tu n’as rien oublié ? — … ? — Et l’impact sur le prix du yaourt ? » Ce sont des leçons qu’on retient. J’en retiens une autre, celle de l’immense respect qu’il avait pour la corporation des SR, ou des chefs d’édition, ces « arracheurs de canards », ces piliers du bouclage et artistes du « chemin de fer ». Je pense aussi aux premiers temps, à Courrier International, dont il m’a aidé, a posteriori, à comprendre la logique journalistique ; au jour où il m’a aidé à préparer, chez Drouant, un rendez-vous avec Serge July ; à nos projets de journal du dimanche — Le Temps du dimanche, en 1995, avec Jean Bayle — ; à la tentative ratée de rachat du Nouvel Économiste, en 1996, qui nous a longtemps éloignés de la presse. Lui est parti devenir sage (ou presque !) au CSA ; moi, vers des aventures de télévision sur internet, puis vers un réseau de télévisions locales lancé en 2004, dont il relisait les dossiers de candidature, coachait les auditions devant le CSA, et dont il présidait le comité d’éthique.
C’est encore Labarde qui a convaincu Valérie Decamp de me confier la direction de la rédaction de La Tribune, son journal. Diriger la rédaction d’un quotidien était un rêve de gosse, incarné par la figure d’Humphrey Bogart dans « Bas les masques »… Merci, Philippe !
Quand Jean-Christophe Tortora a racheté le titre, en 2012, je lui présente son fondateur autour d’un dîner chez Vagenende, interrompu par François Hollande, qui fêtait son anniversaire à quelques mois du scrutin présidentiel avec quelques personnalités. Nous avons vu, éberlués, Philippe Labarde se lever pour l’embrasser et souhaiter bonne chance à ce « social-traître » qui avait au moins le mérite de se présenter contre Nicolas Sarkozy. Il faut dire qu’ils s’étaient croisés au Matin de Paris... Et quand Jean-Christophe Tortora a revendu le journal à Rodolphe Saadé, douze ans plus tard, il est aussitôt venu dîner au Club des Siciliens pour l’annoncer à Labarde, heureux que son journal poursuive sa route à l’ombre d’un grand groupe.
Fils d’une couturière et d’un père absent, Labarde était un homme de gauche — singulier, pour un directeur de rédaction économique. Une gauche républicaine, celle de 1792, de la Commune, de « la Sociale », du CNR, de la solidarité et de la fraternité.
Lui qui avait démarré comme petit agent de change à la Bourse avant d’entrer au Monde à la faveur d’une rencontre chez Galopin, dénonçait une économie et une Europe dirigées par la finance, et tenait la gauche mitterrandienne pour responsable de cette dérive depuis la création du Matif et l’explosion boursière des années 1980. D’un homme de droite, il pouvait dire, reprenant un mot entendu lors d’un meeting de Mitterrand en 1981 : « Celui-là, il est pas d’chez nous. »
Pour lui, l’économie, c’était d’abord de la politique — c’est le moment de relire ou de découvrir les trois livres roboratifs qu’il a coécrits avec le regretté Bernard Maris. Il était pour la République Sociale, la justice fiscale, la politique industrielle, monétaire et budgétaire menée par les États — pas question de banques centrales indépendantes —, les nationalisations, l’État. Il était contre l’arrimage du franc au mark voulu par Bérégovoy, contre Maastricht en 1992 — aux côtés d’un Philippe Séguin qu’il admirait —, contre le traité constitutionnel européen en 2005, contre le joug du FMI, la privatisation des profits et la socialisation des pertes, contre la dictature des marchés et de leurs agences de notation.
Cette manière de penser l’économie, la droite n’en voulait pas — et une partie de la gauche non plus. Labarde m’avait prévenu, dans une lettre manuscrite émouvante, tout en majuscules : « Avec moi comme directeur de la rédaction, on n’aura jamais Le Nouvel Économiste. » Il me demandait de l’écarter pour sauver le projet. Je ne l’ai pas fait. Nous n’avons pas eu l’hebdomadaire, malgré un projet solide et des investisseurs de qualité, dont ceux de Courrier International, Pierre Bergé et Guy de Wouters.
Lorsque j’ai quitté La Tribune, en 2015, pour rejoindre une école de journalisme, Labarde s’est éloigné professionnellement — il a accepté la présidence du comité d’éthique de l’école, mais ce n’était plus ça. Nous avons continué à nous voir chaque semaine, pour un déjeuner ou pour le « TGIF », notre pot du vendredi, où l’on parlait de presse, de politique, et surtout de tout et de n’importe quoi.
Ce rituel-là s’est fait de moins en moins régulier à mesure qu’il se déplaçait plus difficilement. Nous avons pris l’habitude de nous retrouver au Club des Siciliens, rue du Dragon, presque chaque semaine, jusqu’à la toute fin. Les pâtes à la Cosa Nostra (sans olives !), du vin de Sicile, et toujours la politique, les livres, la vie — et bien sûr son journal, « La Tribune », que je continuais de conseiller, toujours attentif à ses avis précis et précieux.
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Philippe était gagné par la fatigue, par la lassitude, même si l’esprit restait vif. Je le vois, seul chez lui, écoutant une cantate de Bach dirigée par Richter, se lever lentement — « Mourir debout » était sa chanson préférée de Jean Ferrat — et appeler soudain celui qu’il invoquait parfois, le silencieux nocher, l’ultime chef d’édition, pour lui dire : « Bon alors, on y va ? On le boucle, ce journal ? »
Comme tu disais mon Philippe : salut camarade, va bien.