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ENTRETIEN. La guerre au Moyen-Orient pourrait raviver des craintes sur l’endettement de la France et de l’Europe. Face à ces menaces, l’économiste Éric Monnet, spécialiste des crises, souligne que la France n’est pas directement impliquée et l’appétit pour la dette tricolore reste intact.
LA TRIBUNE.La dette publique est redevenue un sujet de débat majeur. Depuis le début des années 2020, l’éclatement de la pandémie et de la guerre en Ukraine ont bousculé l’économie. Le conflit au Moyen-Orient pourrait désormais raviver les inquiétudes. Ce choc risque-t-il de peser sur la dette française ?
ÉRIC MONNET. Dans les périodes de guerre, la dette publique augmente habituellement très fortement pour les belligérants en raison de la hausse des dépenses publiques. Mais, la France n’est pas directement impliquée dans la guerre au Moyen-Orient. Ces conflits peuvent cependant constituer une menace pour les autres pays comme la France, et donc aussi entraîner une hausse de dépenses publiques dans le réarmement. La question est de savoir s’il faut couper des dépenses ailleurs ou s’il faut recourir à l’endettement.
L’économiste Eric Monnet est directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’École d’Économie de Paris. Prix du meilleur jeune économiste français en 2022, il a publié plusieurs ouvrages sur les banques centrales ou encore la zone euro. (Crédits : DR.)
L’autre sujet important concerne les prix de l’énergie. L’État va-t-il mettre la main à la poche pour diminuer l’impact sur les consommateurs des prix de l’énergie ? Aujourd’hui, les guerres ne semblent pas provoquer de difficultés sur les financements de la dette en raison de l’épargne. Sur le plan national, les questions budgétaires des derniers mois sont avant tout liées à des problèmes d’incertitude politique. Ce phénomène d’incertitude politique a été temporairement résolu sur le budget. Au lendemain du vote du budget en février, les spreads avaient sensiblement baissé.
Les crises énergétiques des années 1970 ont-elles mis sous tension les dettes publiques ?
Oui, ces crises ont provoqué le phénomène de stagflation. Les crises pétrolières avaient entraîné un choc négatif sur l’économie et l’emploi. Les dépenses d’assurance chômage avaient entraîné une hausse des dépenses publiques et de la dette publique. Le premier budget déséquilibré de l’État daté de 1974 est directement lié aux conséquences négatives de cette crise.
« La demande pour la dette publique reste très forte aujourd’hui : beaucoup d’acteurs financiers en ont besoin car cela rapporte et reste sûr. »
D’un point de vue historique, comment la dette publique est-elle générée ?
La dette publique est générée par des dépenses supérieures aux recettes. Quand l’État décide qu’il ne peut pas réduire les dépenses ou augmenter les recettes, il peut recourir à la dette. La dette entraîne néanmoins une nouvelle dépense sur les intérêts. Le choix d’un État de recourir à l’endettement ou à des hausses d’impôt va aussi dépendre de la demande pour la dette publique. Or, la demande pour la dette publique reste très forte aujourd’hui : beaucoup d’acteurs financiers ont besoin de dette publique car cela rapporte et reste relativement sûr.
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Comment expliquer l’appétit des investisseurs pour la dette tricolore ?
Cette dette attire beaucoup les investisseurs car il y a beaucoup d’épargne. Nous sommes dans des sociétés très riches et très vieillissantes. Ce sont d’ailleurs plutôt les classes moyennes qui épargnent, surtout en détenant (indirectement) de la dette publique, car les plus riches peuvent se permettre de prendre des risques. Les classes moyennes accumulent de l’épargne et sont prêtes à investir dans l’immobilier ou de la dette sûre.
« À ma connaissance, il n’existe pas de levier pour réduire rapidement la dette publique, à part une hausse très importante de l’inflation. »
Existe-t-il des leviers pour réduire rapidement la dette publique sans casser la croissance ?
À ma connaissance, il n’existe pas de levier pour réduire rapidement la dette publique, à part une hausse très importante de l’inflation. En l’absence d’inflation, il est très difficile de faire baisser rapidement la dette. Une réduction des dépenses ou une augmentation des impôts peuvent peser sur la croissance, ce qui, in fine, ne réduira pas la dette en proportion du PIB. Il faut donc générer de la croissance, ce qui prend du temps.
Faut-il recourir à des politiques d’austérité ou à des hausses d’impôt pour faire baisser la dette publique ?
La manière la plus simple de réduire le ratio dette sur PIB est d’augmenter le PIB. Cela peut se faire en partie en augmentant des dépenses publiques ou en baissant des impôts, mais l’effet multiplicateur sur la croissance est difficile à évaluer. Et il y a des effets asymétriques : l’effet d’une hausse des dépenses n’est pas l’exact symétrique de l’effet d’une baisse. Tout dépend aussi de l’état de l’économie. Dans une économie avec un fort taux de chômage, le risque de couper dans les dépenses est de faire monter le chômage et d’accroître in fine encore plus les dépenses publiques.
« S’endetter reste un privilège d’économie riche dans les pays avancés. »
Vous avez affirmé récemment que la dette publique est « un privilège de riche ». Que voulez-vous dire ?
S’endetter reste un privilège d’économie riche dans les pays avancés. Ces pays ont souvent une dette publique détenue par des résidents et peuvent s’endetter sur les marchés dans leur propre monnaie. Parmi les pays les plus endettés dans le monde, ce sont souvent les pays prospères et les plus avancés. On peut citer le Japon ou les États-Unis. À l’inverse, peu de pays émergents arrivent à s’endetter au-delà de 50 % de leur PIB. Les pays pauvres doivent davantage se reposer sur l’endettement extérieur et des créanciers étrangers. Peu d’États peuvent s’endetter dans leur propre monnaie. Beaucoup d’États dans le monde ne sont pas stables sur le plan politique et économique.
Le débat aujourd’hui est de stabiliser la dette publique plutôt que de la réduire. Il s’agit d’éviter à long terme un effet "boule de neige". Cela dépend aussi du rapport entre le taux d’intérêt et le taux de croissance. Un taux d’intérêt réel supérieur au taux de croissance peut entraîner une hausse plus rapide de la dette que le PIB. Une telle situation peut être inquiétante pour les investisseurs et les marchés.
« La dette est un choix de société possible pour investir dans l’éducation ou la santé. »
Pourquoi l’économie française n’arrive-t-elle pas à stabiliser son niveau d’endettement ?
Pendant la pandémie, la France s’est mise tardivement à réduire ses dépenses exceptionnelles si l’on compare avec ses voisins européens. Dans le même temps, la croissance est restée relativement faible. Cela a eu pour conséquence de faire augmenter la dette, même après le Covid. Les dépenses se sont stabilisées et l’instabilité politique rend la recherche de solutions consensuelles plus compliquées au Parlement. Un déficit si fort de 5 % dans une telle période est assez rare. Cela pose des questions sur la gestion des finances publiques et sur les projections. Ces mauvaises prévisions des recettes sont un problème. Un État qui n’arrive pas à prévoir son budget et ses recettes est une source d’inquiétude.
Il ne faut pas oublier qu’il y a une demande très forte de services publics sur l’éducation ou la santé. Pour financer ces secteurs, il faut soit baisser certaines dépenses, soit augmenter les impôts ou la dette. Or, si on demande aux Français s’ils sont prêts à financer ces dépenses, beaucoup répondent favorablement. La dette est un choix de société possible pour investir dans l’éducation ou la santé. Les débats sur la dette ne doivent pas se limiter aux risques financiers.