ENTRETIEN. De l’endettement chronique des ménages populaires aux réseaux d’influence d’Epstein, l’économiste Isabelle Guérin révèle comment la finance s’appuie sur une « dette patriarcale ».Les informations à retenir
Pourquoi l’endettement des femmes est-il un pilier de l’économie ?
Un tiers des ménages mondiaux vit dans un endettement chronique pour compenser des salaires insuffisants.
La « dette patriarcale » lie les femmes à des obligations morales, financières et sexuelles envers la société.
Pour Isabelle Guérin, le corps féminin est utilisé comme une monnaie d’échange ou une garantie, en bas comme en haut de la pyramide.
LA TRIBUNE. Quelle est la genèse de votre (*) dernier ouvrage ?
ISABELLE GUÉRIN. Cet ouvrage est le fruit de 25 ans de recherche et d’enquête sur les modes de gestion des budgets dans les milieux populaires en France, au Sénégal ou encore en Inde. Malgré la diversité des terrains, la figure de la femme endettée revient sans cesse. Il s’agit de comprendre cette figure insuffisamment étudiée.
Les femmes sont sous-représentées dans les milieux de la finance mondiale. Pourtant, leur rôle est crucial dans le fonctionnement du capitalisme financiarisé. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Ce contraste peut s’expliquer par des normes de masculinité et de féminité. D’un côté, la finance est associée à des valeurs masculines comme l’accumulation, la prise de risque, la spéculation. D’un autre côté, s’occuper de la famille, le fait de tenter de joindre les deux bouts est plutôt associé à des valeurs féminines.
Le haut de la pyramide financière est très masculin et visible. À l’inverse, parmi des millions de gens très endettés figurent souvent des femmes.
Le haut de la pyramide financière est très masculin et visible. À l’inverse, parmi des millions de gens très endettés figurent souvent des femmes. L’ouvrage s’attache à prendre la mesure de cet endettement chronique. Peu de monde s’intéresse à ces figures alors qu’elles constituent un maillon essentiel du système actuel. Cet endettement permet à des ménages populaires de consommer et de compenser des salaires insuffisants. Il fait donc tourner la machine.