Entre une France où plus de 9 000 milliards d'euros de patrimoine doivent être transmis en vingt ans et des États-Unis où 124 000 milliards de dollars sont appelés à changer de mains d'ici à 2048, la "grande transmission" est devenue un enjeu politique...
D’un côté de l’Atlantique, plus de 124 000 milliards de dollars devraient être transmis aux États-Unis d’ici à 2048 ; de l’autre, la France se prépare à voir plus de 9 000 milliards d'euros changer de mains en une vingtaine d’années. Deux « grandes transmissions » qui posent la même question explosive : comment taxer ces héritages sans figer encore davantage les inégalités patrimoniales ?
Les informations à retenir
Pourquoi la grande transmission de patrimoine, en France comme aux États-Unis, devient-elle un sujet central de fiscalité et d’inégalités ?
Plus de 9 000 milliards d'euros pourraient être transmis en France d’ici une vingtaine d’années, contre près de quatorze fois plus aux États-Unis.
Dans les deux pays, l’essentiel des flux se concentre chez les baby-boomers et les ménages déjà les plus riches.
La bataille ne porte plus seulement sur l’héritage, mais sur la capacité des États à limiter la reproduction des inégalités.
Aux États-Unis, les plus de 55 ans contrôlent environ 110 000 milliards de dollars de richesse, mais cette « grande transmission » ne se matérialisera pas aussi vite qu’annoncé. En France, au même moment, les travaux de la Fondation Jean-Jaurès et du Conseil d’orientation des retraites installent la même idée dans le débat public : une masse patrimoniale gigantesque va changer de mains dans les prochaines décennies.
En France, plusieurs estimations convergent vers plus de 9 000 milliards d’euros de patrimoine transmis à l'horizon d’une vingtaine d’années. Aux États-Unis, le cabinet Cerulli Associates projette désormais 124 000 milliards de dollars transmis entre 2024 et 2048, en dollars constants de 2023.
L’écart d’échelle tient évidemment à la taille de l’économie américaine, à la profondeur de ses marchés financiers et au poids des très hauts patrimoines. Mais sur le fond, les deux pays se retrouvent face au même choc : une part croissante de la richesse nationale n’est plus créée par le travail ou l’entrepreneuriat, elle est reçue par succession, donation ou transmission familiale via des structures juridiques sophistiquées.
Selon Cerulli, sur les 124 000 milliards de dollars appelés à être transmis aux États-Unis d’ici à 2048, environ 105 000 milliards relèveraient de transferts intrafamiliaux, tandis que 18 000 milliards iraient à la philanthropie. En France, le rapport de la Fondation Jean-Jaurès insiste lui aussi sur le changement de nature du capitalisme français : l’héritage redevient un moteur central de la reproduction sociale.
France et États-Unis : deux architectures fiscales pour arbitrer l’héritage
La comparaison devient politiquement explosive dès qu’on entre dans la fiscalité. En France, les droits de succession apparaissent relativement élevés en théorie, avec une progressivité marquée et des débats récurrents sur un durcissement ciblé des très grandes transmissions, comme le défend la proposition d’impôt sur les grandes successions. Mais le système est aussi traversé d’abattements, d’exonérations et de stratégies d’optimisation qui limitent très fortement la taxation des patrimoines les mieux conseillés.
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Aux États-Unis, l’estate tax fédérale fonctionne avec un seuil d’exonération extrêmement élevé, ce qui signifie que seule une fraction infime des successions est effectivement taxée au niveau fédéral. Ce choix fiscal, combiné au rôle des trusts, des donations anticipées et des structures philanthropiques, traduit une tolérance beaucoup plus large à l’accumulation patrimoniale familiale que dans le modèle français.
C’est là que la France et les États-Unis se rejoignent malgré leurs différences. Dans les deux cas, les règles successorales définissent ce qu’une société juge acceptable en matière de transmission des positions économiques. Plus le capital transmis échappe à l’impôt, plus il devient difficile de défendre l’idée d’égalité des chances.
Baby-boomers et ultra-riches : qui va vraiment profiter du mouvement ?
Le récit dominant laisse croire à une vaste redistribution générationnelle. Les données racontent autre chose. LeWall Street Journal, en s’appuyant sur les chiffres de la Réserve fédérale et les calculs de John Sabelhaus, rappelle que la hausse du patrimoine transmissible américain depuis la fin des années 1990 est venue à 97 % des ménages dont le chef de famille a 55 ans ou plus, et qu’environ 75 % de cette hausse provient des 10 % les plus riches de cette tranche d’âge.
La projection de Cerulli confirme cette concentration : plus de la moitié des montants transmis sur vingt-quatre ans doit provenir des ménages les plus fortunés, ceux qui disposent d’actifs financiers élevés, d’un accompagnement patrimonial structuré et d’une capacité à organiser très en amont la transmission. Autrement dit, la «grande transmission» ne ressemble pas d’abord à une démocratisation de l’héritage ; elle ressemble à une consolidation du pouvoir des lignées patrimoniales déjà dominantes.
En France, le diagnostic est plus discret mais l’inquiétude est proche. Les travaux du COR comme ceux de la Fondation Jean-Jaurès montrent que le retour en force des transmissions patrimoniales bénéficie d’abord aux ménages déjà propriétaires, souvent les mieux dotés en immobilier et en actifs financiers, bien plus qu’aux jeunes ménages modestes.
Pourquoi la transmission sera plus lente que prévu
C’est l’un des points les plus intéressants du débat américain. Le scénario d’un immense transfert rapide vers les millennials a longtemps servi de boussole commerciale aux banques privées et aux gestionnaires d’actifs. Or le Wall Street Journaldécrit une tout autre mécanique : les boomers aisés vivent plus longtemps, dépensent davantage en santé, longévité, confort résidentiel et loisirs, et transmettent souvent d’abord à leur conjoint avant que l’argent n’arrive à la génération suivante.
Ce décalage de calendrier change tout. L’héritage arrive plus tard, parfois au moment où les enfants héritiers sont eux-mêmes proches de la retraite. Dans ce cas, la transmission finance moins l’entrée dans la vie active, la création d’entreprise ou l’accession au logement qu’un simple renforcement patrimonial en fin de cycle de vie. Le capital hérité agit alors moins comme un tremplin que comme un accélérateur d’écarts déjà constitués.
L’âge auquel les Américains déclarent le plus souvent recevoir un héritage s’est déplacé des fins de cinquantaine vers le milieu de la soixantaine. Cette simple évolution affaiblit l’argument selon lequel la grande transmission suffirait, à elle seule, à fluidifier les parcours économiques des jeunes générations.
Peut-on transformer cette manne en levier de mobilité sociale ?
C’est ici que la comparaison France-États-Unis devient la plus féconde. En France, le rapport de la Fondation Jean-Jaurès remet sur la table l’idée d’un prélèvement renforcé sur les très grandes successions, afin de financer des mécanismes de redistribution plus actifs, par exemple vers les jeunes adultes ou les investissements collectifs. L’enjeu n’est pas de taxer indistinctement tous les héritages, mais de cibler les flux les plus concentrés.
Aux États-Unis, les débats sont moins homogènes mais la logique est similaire. Plusieurs économistes et responsables politiques plaident régulièrement pour un abaissement du seuil de l’estate tax, pour un encadrement plus strict des mécanismes d’optimisation ou pour une taxation accrue des dynasties patrimoniales. Le sujet dépasse la seule justice sociale : il touche aussi à l’allocation du capital, à la concurrence, à la mobilité sociale et, au fond, à la nature même du capitalisme contemporain.
De Paris à Washington, la grande transmission raconte donc moins l’arrivée d’un nouvel âge d’or pour les héritiers qu’un face-à-face entre deux démocraties confrontées à la même question. Que faire d’un capital accumulé par les générations les plus riches quand il devient assez massif pour structurer l’économie, la fiscalité et l’égalité des chances sur plusieurs décennies ?