Tokyo verrouille le gaz australien pour tenir tête à Pékin
latribune.fr
Le Japon et l'Australie renforcent leur partenariat stratégique. Au-delà du gaz, les deux nations cimentent un axe de défense inédit pour protéger leurs routes maritimes en Indo-Pacifique.
Face à l'instabilité du Moyen-Orient et aux ambitions de Pékin, le Japon fait du gaz australien son assurance-vie. Près de 41 % de ses importations de GNL proviennent déjà de l'île-continent.
Les informations à retenir
Pourquoi l'Australie est-elle devenue indispensable au Japon ?
L'Australie fournit 41,1 % du GNL japonais, garantissant la stabilité du pays face aux crises au Moyen-Orient et en Ukraine.
Cette dépendance énergétique est doublée d'un pacte de défense (RAA) visant à contrer l'expansionnisme chinois en mer de Chine.
Tokyo prépare l'avenir en développant avec Canberra une filière d'hydrogène liquéfié pour entamer sa transition carbone.
Canberra n’est pas qu’une escale protocolaire sur le chemin de Sanae Takaichi. Elle se rend sur place pour une journée de tête-à-tête avec son homologue. Cette première grande tournée en Asie-Pacifique place le gaz et les alliances au cœur des discussions. Car son mandat est double : verrouiller le GNL australien comme assurance-vie énergétique de son pays et cimenter un peu plus l’axe sécuritaire nippo-australien face à la Chine. Au programme : sommet bilatéral, déclarations communes sur la « stabilité des approvisionnements », mise en avant des projets conjoints de défense et de transition énergétique. En apparence, il s'agit d'une visite diplomatique régionale classique. En réalité, le Japon privilégie le gaz d'un allié militaire aux hydrocarbures de zones instables pour contrer l'influence de Pékin.
Le chiffre est brut, mais il dit tout. Entre avril 2023 et mars 2024, le Japon a importé 64,9 millions de tonnes de GNL, dont 26,6 millions en provenance d’Australie, soit 41,1 % du total. La Malaisie arrive loin derrière avec 15,8 %, puis la Russie avec 9,7 % et les États-Unis avec 9,0 %. Autrement dit, près d’une cargaison de GNL sur deux qui arrive dans un port japonais a traversé l’Indo-Pacifique depuis un terminal australien.
Cette domination découle de quinze ans d'investissements massifs. Tokyo privilégie le gaz australien face aux hydrocarbures du Moyen-Orient et de Russie, surtout depuis l'accident de Fukushima et l’arrêt d’une partie du parc nucléaire japonais. Le Japon reste l’un des tout premiers importateurs mondiaux de GNL, et ce gaz représente autour d’un quart de son énergie primaire au milieu des années 2010, ce qui donne l’ordre de grandeur de ce qui est en jeu.
Cette dépendance est assumée au plus haut niveau de l’État. En mars 2026 à Canberra, M. Akazawa s'est adressé à la ministre Madeleine King. Il a souligné que l'approvisionnement en GNL australien est le pilier de la sécurité énergétique régionale. Dans la bouche d’un haut fonctionnaire japonais adepte de la litote, parler de « pilier » signifie que sans ce gaz, une partie de l’économie du pays s'effondrerait.
Le moment choisi n’est pas neutre. Le Japon dépend du Moyen-Orient pour environ 95 % de ses importations de pétrole et 11 % de son GNL, ce qui le rend extrêmement vulnérable aux tensions régionales. Entre la crise iranienne, les attaques en mer Rouge et les frictions récurrentes dans le golfe, Tokyo a décidé de resserrer encore un peu plus son lien énergétique avec un allié jugé fiable, Canberra, plutôt que de rester prisonnier des aléas du détroit d’Ormuz.
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Les chiffres de la transition énergétique montrent d’ailleurs que le Japon bouge, mais à petits pas. En 2023, les importations de GNL ont reculé de 8,1 %, celles de pétrole brut de 7,1 % et celles de charbon de 8,8 %, selon Enerdata. La baisse est réelle, mais elle part d’un niveau très élevé, et ne remet pas en cause le rôle central du GNL australien.
GNL et défense, un verrou Japon-Australie
Le gaz n’est qu’une face, très visible, d’un rapprochement stratégique plus large entre le Japon et l’Australie. La Fondation pour la recherche stratégique (FRS) résume cette trajectoire : partenariat stratégique spécial en 2014, nouvelle déclaration de coopération en matière de sécurité en 2022, puis accord d’accès réciproque (RAA) la même année. Concrètement, le RAA facilite les déploiements croisés de forces armées, les exercices conjoints et fixe un cadre juridique pour la présence militaire de l’un sur le territoire de l’autre, un niveau de confiance rare hors du cercle très restreint des alliés des États-Unis.
L’IHEDN rappelle de son côté que l’Australie est devenue, après les États-Unis, le principal partenaire de défense du Japon, dans une région que Tokyo appelle désormais l’« Indo-Pacifique », pour souligner la continuité stratégique entre l’océan Indien et le Pacifique occidental. Les deux pays partagent la même inquiétude face aux ambitions maritimes chinoises en mer de Chine orientale et méridionale, aux essais de missiles nord-coréens et au rapprochement stratégique Pékin-Moscou-Pyongyang.
Tokyo et Canberra voient désormais la région comme traversée de risques portés par des acteurs « désireux de modifier le statu quo », formule qui désigne sans la nommer la Chine. Dans cette grille de lecture, sécuriser les flux de gaz n’est pas un sujet technique de plus : c’est un élément de dissuasion, au même titre que des manœuvres navales ou un accord de défense.
Les routes empruntées par les méthaniers qui transportent le GNL australien jusqu’au Japon sont les mêmes que celles où se croisent porte-avions américains, destroyers japonais, frégates australiennes et navires chinois. La note de la FRS insiste sur ce point : la montée en puissance de la relation de sécurité Japon-Australie est indissociable de la protection des lignes de communication maritimes, du détroit de Lombok à la mer de Chine orientale.
À ce dispositif bilatéral s’ajoute une couche multilatérale. L’Otan présente le Japon et l’Australie comme deux de ses partenaires clés dans la région Indo-Pacifique, avec lesquels l’Alliance intensifie ses dialogues politiques, ses exercices et ses échanges d’informations. Les flux énergétiques stratégiques, en particulier le GNL, sont désormais intégrés à une lecture globale de la sécurité, où l’enjeu n’est plus seulement d’éviter les coupures, mais aussi de limiter la capacité de nuisance de Pékin.
Diversification sous contrôle : États-Unis, Qatar, hydrogène… mais Canberra reste la pièce maîtresse
Face à cette dépendance très forte au GNL australien, Tokyo ne fait pas semblant : il diversifie, mais sans toucher à la colonne vertébrale. Côté entreprises, le groupe Jera, premier producteur d’électricité du pays, a conclu un accord pour tripler ses achats de GNL américain. L'idée est d'ajouter des volumes flexibles indexés sur le marché américain. Ils complètent ainsi un portefeuille dominé par les contrats à long terme avec l'Australie.
Jera a également signé en 2026 un accord de vingt-sept ans avec le Qatar pour l’achat de GNL. Et l’Australie reste, de loin, le premier fournisseur du Japon. Les États-Unis et le Qatar complètent le tableau ; ils ne le redessinent pas.
Sur le papier, la transition énergétique japonaise va pourtant dans le bon sens. La baisse des importations fossiles en 2023 s’explique par une combinaison de facteurs : prix élevés après la crise énergétique mondiale, politiques d’économie d’énergie, redémarrage progressif de certaines centrales nucléaires. Mais le Japon reste dépendant des hydrocarbures pour une part considérable de son mix, et le GNL demeure au cœur de sa production d’électricité.
Pour ne pas rester enfermé dans ce modèle, Tokyo mise aussi sur l’hydrogène… avec l’Australie. Le Japon prévoit d'ailleurs le lancement d’un projet pilote entre l’État de Victoria et Kawasaki Heavy Industries pour transporter de l’hydrogène liquéfié par voie maritime, présenté comme une première étape vers une future « route de l’hydrogène » entre les deux pays. Même le futur énergétique bas carbone du Japon est pensé, en partie, avec Canberra.
Reste une contradiction. Alors que le gouvernement japonais affiche des objectifs de neutralité carbone à l’horizon 2050, c’est bien vers le gaz qu’il se tourne dès que la géopolitique se tend. La demande adressée en mars 2026 à l’Australie pour augmenter sa production de GNL, dans le contexte de la crise iranienne, en est l’exemple le plus récent. La « transition » japonaise ressemble, pour l’instant, à un long couloir où le GNL sert d’appui permanent.
Dépendance assumée, marge de manœuvre renforcée
Vu de Tokyo, l’équation est froide. D’un côté, une dépendance historique au pétrole du Golfe, exposée au risque de fermeture du détroit d’Ormuz ou d’escalade militaire en Iran, à environ 95 % des importations de brut. De l’autre, un partenaire comme l’Australie, démocratie stable, alliée des États-Unis, avec laquelle le Japon a signé des accords de défense avancés et partage une vision de l’Indo-Pacifique. Tant que la transition énergétique ne permet pas de se passer massivement de fossiles, le calcul est vite fait.
Les bénéfices immédiats sont clairs : en augmentant la part de GNL en provenance d’un allié de confiance, Tokyo pense réduire le risque d’armes énergétiques brandies par des régimes plus imprévisibles. La baisse des importations russes, à –11 % pour le GNL en 2023, s’inscrit d’ailleurs dans cette même logique de désengagement vis-à-vis d’un fournisseur devenu politiquement toxique après l’invasion de l’Ukraine.
Mais ce pari n’est pas sans fragilité. En concentrant une telle part de ses importations de gaz sur un seul pays, le Japon se rend vulnérable à des risques exogènes : choc climatique en Australie, changement de politique énergétique à Canberra, tensions sociales sur les grands projets gaziers offshore. Les débats australiens sur le climat et l’avenir du gaz, déjà vifs, pourraient un jour contraindre les volumes disponibles pour l’export, ou en renchérir fortement le coût, ce que surveillent de près les acheteurs asiatiques.
À moyen terme, la question climatique risque aussi de se transformer en contrainte géopolitique. Si l’Union européenne, les États-Unis et d’autres partenaires imposent des normes de plus en plus strictes sur l’empreinte carbone des importations, le Japon devra prouver que son GNL, notamment australien, s’inscrit dans une trajectoire crédible de réduction des émissions, par exemple via la capture et le stockage du carbone. Faute de quoi ce socle énergétique pourrait devenir une ligne de fracture avec certains alliés, au lieu d’être un ciment.
Reste la Chine, omniprésente en arrière-plan. L’IHEDN rappelle que le concept d’« Indo-Pacifique libre et ouvert », au cœur de la diplomatie japonaise, a été forgé comme réponse à la montée en puissance de Pékin, à ses revendications maritimes et à sa capacité croissante à projeter sa marine loin de ses côtes. En verrouillant un axe politico-militaire avec l’Australie, arrimé à des contrats gaziers de long terme et à des projets d’hydrogène, Tokyo cherche moins à couper la Chine de l’énergie qu’à rendre toute tentative de pression plus coûteuse. Dans ce jeu, le GNL australien devient l’une des assurances-vie d’un pays qui sait qu’il ne peut ni se passer des fossiles du jour au lendemain, ni se permettre de les laisser aux mains de partenaires incertains.