Comment la famille Trump a bâti un empire crypto sans risque… et refilé les pertes aux investisseurs
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Donald Trump Jr. et Eric Trump posent pour des photos devant le bâtiment du Nasdaq après avoir sonné la cloche d'ouverture pour célébrer la clôture de l'offre de 1,5 milliard de dollars d'ALT5 et l'adoption de sa stratégie de trésorerie $WLFI sur le...
BM - REUTERS - Eduardo Munoz
En moins de deux ans, les projets crypto estampillés Trump ont ajouté au moins 2,3 milliards de dollars à la fortune familiale, tandis qu’un million d’investisseurs cumulent 2,3 milliards de pertes. Au cœur de ce « playbook » présidentiel : des jetons verrouillés jusqu’en 2030, des memecoins volatils et des actions dopées au nom de Trump, sur fond de dérégulation crypto pilotée depuis la Maison-Blanche.
Depuis le retour du président à la Maison-Blanche, quatre projets phares – World Liberty Financial, le memecoin $Trump, le véhicule coté Alt5 Sigma devenu AI Financial, et American Bitcoin – ont transformé le nom du président des États-Unis en actif financier. Le modèle permet à la famille Trump de risquer peu, mais d'encaisser beaucoup.
Pour les petits porteurs, l’addition se matérialise par des courbes de prix qui s’effondrent, des jetons bloqués jusqu’en 2030 et des actions divisées par cinq ou dix.
Une présidence dopée à la crypto
L’enquête de Reuters montre que les différents montages de cryptoactif liés aux Trump ont généré au moins 2,3 milliards de gains pour la famille. Le montant des pertes agrégées du côté des investisseurs est équivalent, en incluant les moins-values latentes au 30 avril. Deux des quatre projets – World Liberty Financial et le memecoin présidentiel $Trump – se situent parmi les plus grosses ventes de jetons de la période, juste derrière un seul autre projet de l’industrie. Depuis l’élection de novembre 2024, la cryptofinance est devenue une composante centrale de la fortune du président. Des estimations de la presse économique le confirmaient déjà, en chiffrant à plusieurs milliards la valeur de ses avoirs numériques et de ses revenus liés aux licences.
En parallèle, la Maison-Blanche a fait de la promesse de faire des États-Unis la « crypto capital of the world » (capitale mondiale des cryptoactifs) un axe politique assumé. Cela se traduit par un discours favorable aux stablecoins (cryptomonnaies stables) et des signaux d’apaisement envers le gendarme financier (la SEC) et le ministère de la Justice. Huit spécialistes de l’éthique publique cités par l’enquête de l'agence jugent cette situation sans précédent dans l’histoire récente.
Jamais une famille présidentielle n’avait autant profité financièrement d’un secteur que l’exécutif contribue à encadrer. Elle reste pourtant dans les interstices de la légalité tant que l’on ne démontre pas d’échange explicite de faveurs réglementaires contre des flux financiers.
La stratégie des Trump : mettre le nom en licence, encaisser le cash, bloquer la sortie
Au cœur du système se trouve World Liberty Financial, présenté comme une « nouvelle infrastructure de finance décentralisée pour démocratiser l’accès à la finance », mais structuré comme une machine à monétiser la marque Trump. La société a émis des jetons de gouvernance WLFI vendus entre 0,015 et 0,05 dollar, censés offrir un droit de vote limité sur certaines décisions, mais aucun droit direct sur les profits ou les flux de trésorerie. Ils sont pourtant commercialisés avec un discours de transformation du système bancaire jugé « injuste et restrictif ». Sur les ventes de ces jetons, 75 % des revenus sont versés à une entité, DT Marks Defi LLC. Près de 70 % appartiennent au trust de Donald Trump et 30 % à d’autres membres de la famille, ce qui a déjà permis de transférer plus de 1,4 milliard de dollars vers la galaxie Trump.
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Le coût d’entrée pour les Trump semble minime : il n’existe aucune preuve publique qu’ils aient injecté des montants significatifs dans le capital de World Liberty. Des spécialistes cités par l’enquête estiment qu’un tel projet peut se lancer pour moins d’un million de dollars de dépenses techniques et juridiques. L’élément clé du playbook (stratégie) repose sur la mécanique de verrouillage : 20 % seulement des jetons achetés en ventes privées ont été déverrouillés lors de l’introduction de cryptoactif à l’automne 2025. Une nouvelle proposition de gouvernance a repoussé le déblocage complet à 2030, c’est‑à‑dire après la fin théorique du mandat présidentiel, tout en laissant les flux de trésorerie des ventes continuer d’alimenter le véhicule familial.
En parallèle, World Liberty a lancé USD1, un stablecoin (crypto-monnaie stable) indexé sur le dollar et adossé à des dépôts bancaires et à des bons du Trésor de court terme. Cela ouvre un nouveau gisement de revenus via les intérêts générés par ces réserves, captés par la structure qui administre le projet. Là encore, les risques de crédit et de marché sont quasi nuls pour la famille. Ce sont les utilisateurs qui confient leur argent ou leurs actifs pour obtenir un jeton présenté comme «stable», tandis que l’essentiel du rendement financier sur les réserves irrigue une franchise politique et commerciale très personnalisée.
Memecoins, tokens et actions : l’addition salée pour les petits porteurs
Le cas du memecoin $TRUMP illustre la face la plus spéculative – et la plus violente – de ce modèle. Trois jours avant sa deuxième investiture, le président poste un message appelant ses millions d’abonnés à « obtenir [leurs] $Trump maintenant », relayé ensuite par Eric Trump et Donald Trump Jr., ce qui propulse brièvement le jeton au‑delà de 75 dollars l’unité. Comme la plupart des memecoins étudiés par la recherche académique, le jeton connaît ensuite une chute abrupte de 80 à 97 %. Il laisse des dizaines, voire des centaines de milliers de porteurs avec des pertes massives, tandis que l’entité qui a lancé la pièce engrange entre 100 millions de dollars de frais de courtage et plusieurs centaines de millions de plus‑values liées à ses propres positions.
Selon les calculs de l’enquête, la famille Trump aurait déjà récupéré environ 616 millions de dollars sur $TRUMP, alors que la perte nette des investisseurs s’élève à plus de 700 millions. Des analyses complémentaires fondées sur les données de Chainalysis montraient dès début 2025 que, pour chaque dollar gagné en frais de courtage par l’équipe derrière le memecoin, les particuliers en perdaient vingt sur la période étudiée. Vu de l’investisseur, le produit combine donc la volatilité extrême d’un actif purement spéculatif, l’opacité sur les allocations initiales et la puissance d’un marketing politique qui brouille la frontière entre soutien au président et investissement financier rationnel.
Côté World Liberty, la situation est plus ambivalente mais tout aussi problématique pour les porteurs non initiés Les premiers investisseurs ayant acheté des WLFI à 0,015 ou 0,05 dollar ont parfois pu prendre des gains importants sur les 20 % de jetons déverrouillés lors du lancement de la cotation. Ils restent cependant coincés sur les 80 % restants, alors que le prix du jeton a chuté de 87 % entre le pic de 0,46 dollar et la fin avril, autour de 0,06 dollar. L’enquête chiffre à environ 674 millions de dollars les pertes agrégées sur WLFI pour l’ensemble des investisseurs, en combinant les achats en primaire et sur les plateformes d’échange.
Les dégâts ne s’arrêtent pas aux jetons. En s’adossant à Alt5 Sigma – rebaptisée ensuite AI Financial – et à American Bitcoin, la famille Trump a fait entrer sa galaxie crypto sur le terrain des actions cotées. Elle a largement relayé l’idée que ces titres offraient une porte d’entrée « simple » sur la révolution blockchain. Dans les faits, AltT5 a levé environ 750 millions de dollars en vendant de nouvelles actions, dont 717 millions ont servi à acheter des jetons World Liberty. Cela a mécaniquement fait remonter vers les Trump plus de 500 millions via l’accord de partage de revenus, alors que le cours du titre a été divisé par plus de dix, passant de plus de 9 dollars à moins d’un dollar et détruisant quelque 675 millions de dollars de valeur pour les actionnaires.
American Bitcoin suit un schéma différent mais produit un résultat similaire pour les petits porteurs. En fusionnant des activités de minage déficitaires et en obtenant une cotation via une opération avec Gryphon Digital Mining, le véhicule a permis à Eric Trump de se voir attribuer environ 9 % du capital, sans que les documents publics ne montrent un apport significatif de sa part. Malgré un discours de «bitcoin maxi» promettant la possibilité de miner des bitcoins à moitié prix du marché, la société a continué à perdre de l’argent quand le bitcoin a reflué. Le cours de l’action est passé d’environ 11 dollars à 1,15 dollar fin avril, soit plus de 200 millions de dollars de pertes pour les investisseurs, alors que la participation d’Eric Trump valait encore plus de 70 millions de dollars sur le papier.
Quand la régulation nourrit le portefeuille présidentiel
Ce qui transforme ce dossier financier en question de gouvernance démocratique, c’est l’imbrication entre ces projets privés et le pouvoir réglementaire de la présidence. Dès sa campagne présidentielle, Donald Trump a promis de faire des États‑Unis la place forte mondiale des actifs numériques. Il met ensuite en avant une ligne politique plus conciliante avec les stablecoins et les plateformes, en contrastant avec les années de confrontation entre la SEC et l’industrie. La perspective d’un environnement plus accommodant a largement contribué au rallye des cryptoactifs post‑élection. Cela a mécaniquement gonflé la valeur des jetons et actions liés aux projets Trump au moment des premières ventes.
Des alertes officielles sur la volatilité et les fraudes dans la cryptofinance, émises depuis des années par les régulateurs américains, se sont faites plus discrètes depuis le retour du président, même si de nombreuses autorités étrangères continuent de mettre en garde les investisseurs contre ces produits. Pour autant, les experts interrogés soulignent que cette situation reste juridiquement possible tant que l’on ne prouve pas de contrepartie explicite entre décisions publiques et investissements privés. Cela met en lumière les limites du cadre de prévention des conflits d’intérêts aux États‑Unis, largement fondé sur des normes plutôt que sur des interdictions rigides.
L’effet macroéconomique le plus visible est un transfert massif de richesse des ménages vers une famille politique déjà fortunée, via des produits opaques présentés comme une opportunité de «participer» à la vision du président sur la finance et la technologie. Pour un décideur ou un régulateur européen, le dossier Trump pose une question de fond : jusqu’où tolérer des schémas où un chef d’État monétise son influence via des jetons ou des actions promus à ses propres électeurs, dans un contexte de dérégulation partielle d’un secteur déjà identifié comme source de risques systémiques potentiels ?
Le laboratoire Trump de la finance politique
Les grands gagnants de cette séquence sont les Trump et quelques gros investisseurs très précoces, qui ont pu se positionner sur les ventes privées de jetons ou sur les premières heures du memecoin avant de prendre leurs profits. De multiples estimations indépendantes convergent vers l’idée que la cryptofinance représente désormais une part décisive de la nouvelle fortune du président. Certains médias parlent de plusieurs milliards de richesse additionnelle liée à World Liberty, aux memecoins et aux participations dans des sociétés cotées comme American Bitcoin ou AI Financial.
En face, les perdants se recrutent parmi les petits porteurs américains et étrangers qui ont cru investir dans une «finance trumpienne», sans toujours distinguer entre conviction politique et analyse de risque, ainsi que parmi les investisseurs institutionnels exposés via des ETF ou des mandats actions à ces valeurs dopées puis dégonflées. Les témoignages recueillis vont du salarié ayant perdu une partie de son épargne à des épargnants plus aisés ayant assisté impuissants à la fonte de positions de plusieurs dizaines de milliers de dollars, souvent avec un sentiment de honte ou de déni politique. Certains continuent à incriminer les «globalistes» ou les vendeurs à découvert plutôt que le modèle même des produits achetés.
Pour l’Europe, et pour la France en particulier, ce laboratoire grandeur nature pose plusieurs défis. D’une part, il plaide pour un encadrement spécifique des jetons à dimension politique – qu’ils soient memecoins ou jetons de gouvernance – afin d’éviter que des dirigeants en exercice n’utilisent la spéculation crypto comme prolongement de leur machine de campagne. D’autre part, il invite les régulateurs à mieux protéger les épargnants contre les produits structurés qui empaquettent des expositions massives à ce type d’actifs sous des formats a priori grand public, qu’il s’agisse d’ETF, de fonds thématiques ou de plateformes de néobanques qui les proposent en deux clics.
La présidence Trump version 2.0 montre enfin comment la frontière entre gouvernance économique et enrichissement personnel peut se dissoudre à grande échelle à l’ère de la numérisation des actifs. Tant que les flux restent techniquement légaux, l’arbitrage se joue moins sur le terrain du droit que sur celui du rapport de force politique : à quel moment des électeurs, des investisseurs et des régulateurs jugeront‑ils que transformer la Maison‑Blanche en machine à cash crypto franchit une ligne rouge démocratique ?