Privée pour la première fois des Émirats arabes unis, l’Opep+ s’apprête à entériner dimanche une hausse de 188 000 barils par jour, purement théorique tant la guerre en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz paralysent les exportations du Golfe. Derrière l’affichage d’unité, le cartel apparaît plus divisé et affaibli que jamais, au moment où Abou Dhabi revendique sa liberté de produire et rebattre les cartes de la géopolitique énergétique.
Un cartel affaibli, mais déterminé à montrer qu’il tient encore la barre : à la veille de la première réunion de l’Opep+ sans les Émirats arabes unis en près de soixante ans, sept pays du groupe se sont déjà entendus en coulisse sur une nouvelle hausse de leur production d’environ 188 000 barils par jour (bpj) en juin, selon deux sources proches des discussions. Ce compromis, arraché avant même l’ouverture officielle de la visioconférence de dimanche, vise à envoyer un message simple aux marchés : l’alliance veut rester maîtresse du robinet, même amputée de l’un de ses producteurs clés.
Mais derrière cette apparente unité se cachent des failles béantes. La hausse envisagée de 188 000 bpj, calquée sur l’augmentation de 206 000 bpj décidée pour le mois de mai mais sans la part d’Abou Dhabi, reste largement théorique alors que la guerre américano‑israélienne contre l’Iran paralyse la majorité des expéditions via le détroit d’Ormuz. Tandis que les ministres s’écharpent sur des quotas sur Zoom, les tankers restent cloués au port et la capacité réelle de l’Opep+ à peser sur les prix se joue désormais autant sur les écrans radars que dans les communiqués officiels.
Les Émirats tournent la page Opep
Les Émirats arabes unis (EAU) ont en effet officialisé leur départ de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole et de son alliée, l’Opep+, avec une date butoir fixée au 1er mai 2026. Après près de soixante ans de participation au cartel, Abou Dhabi tourne ainsi la page d’un système qui a façonné l’économie mondiale depuis les années 1970 et envoie un signal clair : désormais, sa politique énergétique se décidera d’abord à Abou Dhabi, et non plus au siège de l’organisation, à Vienne.
C’est la défection du troisième plus gros producteur de l’alliance, qui fragilise la capacité de l’Opep+ à peser sur les marchés mondiaux à la veille d’une réunion stratégique où un noyau de pays pivots doit décider de la marche à suivre pour stabiliser les prix. Cette rencontre, censée ajuster finement la production, se transforme en exercice de communication de crise pour tenter de rassurer les investisseurs sur la cohésion du groupe et sa maîtrise du robinet pétrolier.
L’indépendance de la production contre la loi des quotas
Depuis des années, les Émirats investissent des milliards pour augmenter leur capacité à extraire du brut, avec un objectif affiché de 5 millions de barils par jour. Or, le système de l’Opep repose sur des quotas rigides que les dirigeants émiratis jugent désormais obsolètes et déconnectés des réalités d’un marché en mutation. Abou Dhabi ne veut plus brider ses puits au moment où le pays doit financer sa transition économique et préparer « l’après‑pétrole ».
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Cette stratégie individuelle entre en collision directe avec la discipline collective imposée par l’Arabie saoudite. Au‑delà de l’économie, c’est une rupture politique entre le président émirati Mohammed ben Zayed Al Nahyane et le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane, sur fond de rivalités pour le leadership énergétique régional. Les EAU dénoncent une gouvernance où Riyad et Moscou « dictent et manipulent » les décisions au détriment des autres membres. Pour Abou Dhabi, quitter l’Opep est une véritable déclaration d’indépendance stratégique, afin d’ajuster librement sa production aux prix et à la demande.
Géopolitique : le pivot vers Israël et les États‑Unis
Le climat sécuritaire régional, bouleversé par la guerre américano‑israélienne contre l’Iran et la fermeture de facto du détroit d’Ormuz, a accéléré ce divorce. Les EAU reprochent à certains voisins du Golfe une attitude jugée « faible » face à Téhéran, alors que ce dernier paralyse une grande partie des exportations régionales. En s’émancipant, Abou Dhabi sécurise ses propres alliances : le pays s’appuie davantage sur Israël pour sa défense aérienne et consolide son partenariat stratégique avec Washington. Comme le souligne l’analyste Aaron David Miller, les dirigeants émiratis ont conclu que leur sécurité repose d’abord sur ceux qui les ont soutenus fermement durant la crise, s’éloignant de fait du bloc saoudien.
Un cartel fragilisé et le spectre d’une guerre des prix
L’Opep+ peut‑elle encore dicter sa loi ? La question se pose alors que l’organisation perd ses membres historiques (Qatar, Angola, et maintenant les EAU) et que sa capacité à faire respecter les quotas est entravée par la fermeture d’Ormuz. Si le Financial Times rappelle que le cartel détient toujours 75 % des réserves mondiales, son autorité est entamée. Cette fragmentation fait les affaires des États‑Unis, qui cherchent à s’imposer comme premier exportateur mondial sous l’impulsion de l’administration Trump.
Pour le consommateur, l’avenir est incertain. L’annonce du retrait émirati et les signaux d’augmentation de production ont provoqué une chute initiale des cours, les marchés anticipant un surplus potentiel de brut, avant que la « prime de risque » liée aux tensions en mer Rouge, au blocage du détroit d’Ormuz et aux attaques contre les infrastructures énergétiques ne maintienne les prix à un niveau élevé. À terme, le risque majeur est celui d’une guerre des prix : si l’Arabie saoudite décidait de riposter en inondant le marché pour protéger ses parts, le baril pourrait s’effondrer, comme lors des précédents bras de fer au sein du cartel.
L’Opep n’est donc pas encore morte, mais elle entre dans une ère de fragilité inédite. Sans l’unité des Émirats et avec des quotas qui se heurtent aux réalités physiques de la guerre et des routes maritimes fermées, elle ressemble de plus en plus à un « petit club saoudien » dont le pouvoir de faiseur de prix dépend davantage du chaos géopolitique mondial que de sa propre cohésion interne.