OPINION. « Qui pense encore le territoire français ? »

Estelle Forget
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Par Estelle Forget, experte des politiques de logement et d’aménagement des territoires (*)
A chaque crise du logement, chaque fermeture d’usine, désert médicaux, épisodes révélant les fractures de notre cohésion la même question revient : Comment en sommes-nous arrivés là ?
Nous traitons ces crises comme des problèmes distincts. Chaque sujet appelle ses experts, ses rapports, ses dispositifs et ses financements. Pourtant, ces crises ne sont pas indépendantes les unes des autres. Elles révèlent une même faiblesse, celle de l’absence d’une vision d’ensemble, sur le temps long, pour notre territoire.
Dès les années 1950, le géographe Jean-François Gravier percevait les risques d’une France à deux vitesses, tiraillée entre des pôles de croissance toujours plus puissants et des territoires progressivement marginalisés. La DATAR a contribué au rééquilibrage économique du territoire en soutenant l’implantation d’activités industrielles dans les régions, le développement des métropoles, les grandes infrastructures et les villes nouvelles. Surtout, elle avait la capacité, rare aujourd’hui, de penser le temps long.
Dès 1971, la DATAR identifiait les risques d’une concentration croissante des activités et du déclin de certains territoires. Le bilan réalisé en 1977 confirmait la solidité de ces tendances et la nécessité d’une vision stratégique de long terme pour y répondre. Au fil des décennies, la décentralisation et les logiques sectorielles ont contribué à diluer la fonction d’aménagement du territoire portée par la DATAR.
Cinquante ans plus tard, ces alertes résonnent avec une actualité troublante. Le retard accumulé dans la prise en compte de ces déséquilibres ne ménage plus seulement certains territoires. Il menace la cohésion même du pays.
Pourtant, la France ne manque ni d’institutions, ni d’agences, ni de programmes. Ce qui fait aujourd’hui défaut à la France, c’est une instance capable d’articuler les politiques du logement, de l’emploi, de la mobilité, de l’industrie, des services publics et de la transition écologique dans une même lecture du territoire. À mesure que ces politiques se sont fragmentées, la dimension géographique a rapproché la décision des territoires et a contribué à disperser la capacité de penser leur articulation à l’échelle nationale.
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Le logement illustre cette évolution. Il n’est pas un secteur parmi d’autres. Il se situe au croisement de l’économie, du territoire et de la cohésion sociale. Là où l’on construit, on façonne des bassins de vie ; là où l’on rapproche l’habitat de l’emploi, on réduit les fractures territoriales et environnementales. Dans de nombreux territoires, la concentration des emplois et des logements ne progresse plus au même rythme. Les tensions immobilières compliquent les recrutements, allongent les trajets domicile-travail et alimentent des émissions de carbone évitables.
Ainsi, les déséquilibres persistent. En effet, notre action publique se concentre sur le traitement des symptômes immédiats plutôt que sur les causes qui les produisent. Dans ce contexte, il devient difficile de faire l’économie d’une réflexion renouvelée sur la planification et l’aménagement du territoire. Face aux défis du logement, de la réindustrialisation, du vieillissement démographique et de la transition climatique, la France gagnerait à retrouver une capacité à penser ensemble ce qu’elle traite aujourd’hui séparément. Une DATAR nouvelle génération pourrait contribuer à cette ambition. Car à force de gérer l’immédiat, nous avons probablement perdu de vue l’essentiel : quelle France voulons-nous dans trente ans ?
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(*) Estelle Forget est experte du logement, de l'aménagement urbain et de l'adaptation des territoires aux dérèglements climatiques. Fondatrice du cabinet de conseil en développement durable Ergapolis, elle a accompagné de nombreux territoires et entreprises, en France et à l'international dans la définition de stratégies d'aménagement et de logement. Elle a vécu trois ans à Singapour, où elle a travaillé aux côtés du Dr Liu Thai Ker, considéré comme l'architecte du Singapour moderne, dont le modèle urbain et la politique de logement sont reconnus mondialement. Elle est l'autrice du Petit traité d'urbanisme et de planification de Singapour à l'usage des décideurs. Elle a également exercé des fonctions stratégiques au sein des Résidences Yvelines Essonne, acteur majeur du logement social en Île-de-France.
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