OPINION. « Mourad Zeghidi ou le prix de la parole libre en Tunisie »

Mourad Zeghidi
Réseau social X (ex Twitter)

Mourad Zeghidi
Réseau social X (ex Twitter)
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
C’est un brillant journaliste qui a exercé son métier avec rigueur et honnêteté pendant plus de vingt ans, notamment au sein de Canal+, où il était apprécié de ses collègues comme de ses amis pour son professionnalisme, son indépendance d’esprit et sa profonde humanité. C’est précisément pour cette raison que l’on ne peut réduire son sort à un simple débat politique. Son cas relève aujourd’hui d’une question bien plus fondamentale en Tunisie : celle du droit d’un journaliste à exercer librement son métier sans craindre la prison.
La situation du journaliste franco-tunisien Mourad Zeghidi appartient aujourd’hui à cette catégorie. Depuis plus de deux ans, ce journaliste est privé de liberté. Après avoir purgé une première peine, il demeure incarcéré à la suite d’une nouvelle condamnation de trois ans et demi de prison, une décision que sa famille considère comme destinée à prolonger artificiellement sa détention. C’est ce qu’elle ne cesse de dénoncer. Selon ses proches, cette situation l’a conduit à entamer une grève de la faim le 4 juin dernier, faisant craindre une dégradation rapide de son état de santé.
Au-delà du cas individuel de Mourad Zeghidi, c’est une question fondamentale qui se pose en Tunisie aujourd’hui : quelle place accorde-t-on encore au journalisme ? Car le rôle d’un journaliste n’est pas de plaire au pouvoir, quel qu’il soit. Il n’est pas davantage de conforter les certitudes de l’opposition. Sa mission consiste à informer, à questionner, à analyser, parfois à déranger.
La Tunisie occupe une place particulière dans le monde arabe. Longtemps présentée comme l’une des rares réussites démocratiques issues des bouleversements de 2011, elle a suscité beaucoup d’espoirs dans un contexte de transformation régionale. Aujourd’hui, le pays traverse une période complexe, marquée par de profondes difficultés économiques, une forte pression migratoire, des tensions sociales et un environnement géopolitique particulièrement instable. Les autorités tunisiennes font face à des défis réels que nul observateur sérieux ne peut ignorer.
C’est précisément dans ces périodes difficiles que la liberté de la presse devient essentielle. Une nation forte n’a pas peur des journalistes. Elle accepte la critique, le débat, la contradiction. Elle comprend que la presse indépendante constitue non pas une menace mais une soupape démocratique indispensable. La détention sans fin de Mourad Zeghidi envoie malheureusement un signal préoccupant, non seulement à l’ensemble des journalistes tunisiens, mais également aux partenaires internationaux de la Tunisie. Car l’image d’un pays se construit aussi à travers sa capacité à garantir les libertés fondamentales.
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L’affaire dépasse d’ailleurs désormais le seul cadre tunisien. Mourad Zeghidi est aussi un citoyen français. Et c’est ici qu’une question légitime mérite d’être posée : que fait aujourd’hui la diplomatie française ? Le Quai d’Orsay s’est fortement mobilisé ces derniers mois pour obtenir la libération de Boualem Sansal, mobilisation qui a finalement contribué à son retour à la liberté. Il continue également de suivre avec attention le dossier du journaliste français Christophe Gleizes, détenu en Algérie. Dès lors, pourquoi le cas de Mourad Zeghidi semble-t-il susciter si peu de réactions publiques ? Pourquoi un journaliste franco-tunisien détenu depuis plus de deux ans et désormais en grève de la faim ne bénéficie-t-il pas d’une mobilisation comparable ? Les situations sont certes différentes, mais le principe demeure le même : lorsqu’un citoyen français est privé de liberté dans des conditions contestées et que son état de santé se dégrade, la France ne peut rester silencieuse. Les proches de Mourad sont en droit d’attendre des démarches visibles, constantes et déterminées de la part des autorités françaises.
Sans ingérence ni leçon de morale, la diplomatie française a pourtant le devoir de rappeler avec fermeté que la liberté d’expression et la protection des journalistes constituent des principes universels. L’heure n’est plus aux calculs politiques ni aux prudences excessives. L’urgence est humaine. Lorsqu’un journaliste en arrive à mettre sa propre santé en danger pour faire entendre sa voix depuis sa cellule, c’est que toutes les autres voies semblent lui avoir été fermées.
La Tunisie a beaucoup à gagner à montrer qu’elle demeure fidèle à l’État de droit auquel aspirent ses citoyens. Une mesure d’apaisement, un geste d’humanité, une réévaluation de cette situation seraient perçus comme un signe de confiance et de maturité politique.
Pour ceux qui connaissent Mourad, cette affaire est d’autant plus douloureuse. Derrière le dossier judiciaire, derrière les communiqués et les débats, il y a un homme, une famille, des proches qui attendent depuis trop longtemps. Il y a aussi une profession qui observe avec inquiétude le sort réservé à l’un des siens.
Car au fond, le principe est simple. Il dépasse les frontières, les régimes et les époques : informer n’est pas un crime. Et aucun journaliste ne devrait risquer sa vie pour avoir exercé son métier.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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