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Idées & Débats

OPINION. « Saurons-nous échapper à la "notocratie" ? »

Charles Hadji

Publié le 01 juillet 2026 à 04:20

Charles Hadji

Charles Hadji

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Bienvenue en "notocratie" , une société où le pouvoir repose sur la note. Ici, l'homme est réduit à son score.

Par Charles Hadji, Agrégé de philosophie, et habitant un « quartier sensible » de Grenoble (*)

En 2010, le Docteur Max Dorra avait diagnostiqué (Le Monde du 03/03/2010) une nouvelle pathologie envahissante, qu’il nommait « maladie de la valeur vénale». Cette maladie se caractérise par une transformation de l’être humain en simple marchandise, dans un univers « où tout est classé donc classant ». Tout nouveau malade  touché par cette « peste » accepte de se rendre sur le grand marché de la valorisation sociale, dont il ne voudra plus voir le jeu mortifère, participant ainsi au grand « déni collectif» de la marchandisation de l’homme. La pandémie se marque par le triomphe de « l’idéologie du gagneur », dans une société de la « libre » concurrence, au sein de laquelle le chiffre est fétichisé.

Plus de 16 ans plus tard, la maladie semble avoir gagné, en nous ayant conduit dans ce que nous proposons de nommer une « notocratie », ce terme désignant une société gouvernée par les notes. Nous vivons désormais, en effet,  dans un système social où le pouvoir repose sur l’acte de noter. Il appartient à ceux qui ont la capacité de noter, en usent, et trop souvent en abusent.

 Nous appelons donc « notocratie » un système politique, ou social, dans lequel l’exercice du pouvoir (juger, gouverner, distribuer les ressources, accorder les droits) repose sur une activité de notation dont le libre usage est attribué aux individus ou aux groupes. La légitimité politique ou sociale découle de la note obtenue, qu’elle soit sociale, morale, économique, comportementale ou algorithmique (ex : Trump se glorifiant de ses résultats « fabuleux » à des tests d’ « intelligence » !). La note est tout autant le produit, que la source, du pouvoir.  

L’omniprésence de la note est aujourd’hui indéniable, et cela n’a pas échappé aux observateurs (Cf. , entre autres : Annabelle Allouch, 2021 ; et Bernard Lahire, 2025). Le champ socio-économique est en particulier devenu un véritable  Far-West. On vous demande (ou vous prenez l’initiative !), ici,  d’ajouter, ou de retrancher, des étoiles. Là, de noter sur 5 un fer à repasser; ou le travail de celui qui a changé les roues de votre auto, ou vous a vendu des lunettes. La notation est une arme à feu, que l’on dégaine à tout moment, et à tout propos. De même qu’au Far West chacun peut être  tout à la fois tireur et cible, de même chaque citoyen est aujourd’hui constamment placé en position de juge/jugé, de notateur/noté.

Chacun n’y trouve-t-il pas son compte ? D’une certaine façon, oui. Sinon, l’anesthésie pourrait-elle fonctionner, et le système perdurer ? Mais, comme dans toute loterie, certains gagnent infiniment plus que d’autres. Comme le notait déjà Max Dorra, « certains de ces humains-marchandises, laissant croire qu’ils ont plus de valeur que les autres, en profitent pour les dominer et les exploiter impunément ». C’est que la notocratie a trois effets dévastateurs, qu’il conviendrait, a minima, de neutraliser.

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Le premier est le déni de l’exigence méthodologique qu’impose tout travail d’évaluation. On ne s’improvise pas évaluateur. L’agir évaluationnel impose des règles (identification d’objectifs, spécification de champs d’observation, recherche et sélection de données probantes), sans le respect desquelles l’évaluation ouvre la porte à toutes les farces, et à toutes les mystifications (cf. Hadji, 2021). Un effort de rigueur méthodologique s’impose de toute évidence.

Le deuxième est l’occultation de la question de la valeur. Or évaluer c’est, par essence, se prononcer sur la valeur d’une réalité. Le jugement d’évaluation est même créateur de valeur. On admettra spontanément, et immédiatement, par exemple, qu’un professeur agrégé a « quelque chose en plus» par rapport au « simple » certifié. Mais quoi, exactement ? On fait comme si cela allait de soi. Comme si chacun savait. Comme si la valeur ne faisait pas problème, pour les enseignants, comme pour tous les autres, que l’on accepte de noter sans hésitation, et sans réflexion préalable sur les attentes à valoriser. 

Cette absence de réflexion sur la valeur est d’autant plus préjudiciable qu’on éduque et qu’on forme les jeunes générations pour les préparer à vivre dans un ensemble régi par des valeurs communes, et acceptées par tous, faute de quoi il n’y a pas de vie commune possible. Ce socle de valeurs s’inscrit dans un imaginaire commun, celui d’une société où il sera possible de vivre ensemble d’une façon apaisée, voire heureuse. Dans le respect des différences, mais aussi des valeurs qui fondent la société, et qui en marquent l’identité. 

En l’absence d’un horizon culturel commun,  il ne peut pas y avoir d’évaluation faisant consensus (cf. Hadji, La Tribune, 02/12/2025). Pour fonder la légitimité d’une notation dans le domaine politique ou social, Il faudrait se doter d’un projet commun, qui nous réunirait autour de valeurs susceptibles de donner du sens, et de procurer de l’énergie, à chacune de nos précieuses  vies humaines. Nous doter, en quelque sorte, d’une « utopie porteuse », dont la force « dynamogène » serait la bienvenue.

Le troisième effet dévastateur est la dilution paradoxale de la fonction de jugement, dans le mouvement même qui prétend la glorifier. Car  il y a affaiblissement, voire disparition,  de celle-ci.  La notocratie réduit l’homme à son regard d’évaluateur, en l’éloignant d’un exercice sain de sa faculté de jugement critique. Certes, il appartient à l’homme d’avoir la capacité, et le courage, de juger. Mais  d’une part cette activité cognitive n’est pas la seule digne d’être valorisée. L’homme ne gagne rien à se prendre pour Dieu ! Qu’il s’attache à penser, à connaître, et à venir en aide, avant de juger (du haut de quoi donc, au fait ?). Et, d’autre part, il n’y a de jugement défendable que fondé sur des critères passés au crible de la réflexion critique. Jugement sans réflexion n’est que dévoiement de l’âme !

A l’époque des consommateurs/juges, les notations se déchaînent. Mais celui qui se croit le maître, du haut de son libre pouvoir de noter, devient l’esclave du système. Rousseau (Du Contrat Social, Livre I, chap. I), nous en a avertis : « Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d’être plus esclave qu’eux ». C’est au bénéfice d’une économie de profit que chacun est noté. Et le notateur lui-même devient un rouage dans un mouvement d’asservissement général, qui nous plonge dans un « univers triché, insolemment inégalitaire, exclusivement voué au profit et régi par l’argent » (Dorra, Le Monde des 28 et 29 juin 2009). Pour le plus grand nombre, la notocratie n’est finalement qu’une société d’esclaves qui se prennent pour des maîtres !

A l’heure où commencent les premières épreuves du bac, grand moment de la poussée notocratique, il conviendrait ainsi, si l’on voulait, sinon sortir de la notocratie, du moins échapper à ses effets les plus néfastes, d’affronter ces trois questions fondamentales:

Comment peut-on  vraiment formuler une appréciation évaluative qui soit la plus « objective » possible ? Qu’est ce qui vaut, socialement, et humainement, parlant ? Comment juger en faisant du  jugement un outil de libération, et non d’asservissement ?

Puissions-nous  avoir le courage d’affronter ces trois questions…

______

Sources :

  • Annabelle Allouch, (2021), Mérite, Anamosa
  • Charles Hadji (2021), Le défi d’une évaluation à visage humain, ESF Sciences Humaines
  • Bernard Lahire (2025), Savoir ou périr, Editions du Seuil 

(*) Agrégé de philosophie, Docteur d'État ès Lettres et Sciences Humaines, Professeur honoraire (Sciences de l'éducation) de l'Université Grenoble Alpes (UGA), Charles Hadji s'est consacré pendant vingt ans à la formation des enseignants des premier et second degrés, avant d'être enseignant-chercheur à l'Université de Lyon, puis à celle de Grenoble. Ses travaux ont porté principalement sur les apprentissages, et sur l'évaluation. Il est l'auteur, entreautres, de « Faut-il avoir peur de l'évaluation ? » (Bruxelles, De Boeck, 2012) ; et de « Le défi d'une évaluation à visage humain » (Paris, ESF Sciences Humaines, 2021).

Charles Hadji

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