OPINION. « La France découvre le coût de la souveraineté numérique, un prix que le Sud paie depuis longtemps »

Marine Collins Ragnet
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Par Marine Collins Ragnet, directrice de recherche à l'Université de New York (*)
Au Bourget, un projet de centre de données s'apprête à s’implanter à moins de cinq cents mètres d'immeubles d'habitation, de deux crèches et de six écoles. À Marseille, l'électrification des quais, censée réduire la pollution des navires de croisière, a été différée pour raccorder prioritairement un data center. Désormais, les syndicats exigent que ces infrastructures cessent de doubler les logements et les hôpitaux sur le réseau électrique. En parallèle, un projet de loi prévoit de les qualifier de « projets d'intérêt national majeur », une béquille juridique pour contourner certaines normes environnementales et consultations publiques. Nouvel eldorado européen des data centers, la France réalise enfin que la souveraineté numérique se paie au prix fort : en eau, en kilowattheures, en terres sacrifiées et en débats démocratiques escamotés.
Si le réveil est tardif pour nous, il ne l’est pas pour tout le monde. Ce que coûte réellement l'infrastructure de l'intelligence artificielle, les pays que nous rangeons du côté du Sud le savent depuis des lustres. La raison en est simple : ils en ont réglé la facture bien avant nous, sans jamais en percevoir les dividendes. L’heure est venue de les écouter. Car nous basculons à notre tour, par une autre entrée, dans une reality qui est leur quotidien depuis des années.
Il faut d'abord admettre ce que nous avons si longtemps feint d’ignorer : cette intelligence prétendument « artificielle » est une infrastructure lourdement matérielle avant d'être un pur esprit. Comme le résume la chercheuse Kate Crawford, le cloud est un objet terrestre vorace en eau et dépendant des réseaux électriques. Tant que cette machinerie s'implantait hors de nos frontières, nous pouvions y voir une simple abstraction. Mais aujourd'hui, elle s’invite chez nous, et cette abstraction s’attaque désormais à la nappe phréatique du Haut-Rhin et sature le réseau électrique francilien. Les griefs des riverains du Bourget font écho à ceux que des communautés au Ghana ou au Kenya expriment depuis une décennie, à l'époque où l'on parachutait chez elles fermes de serveurs et décharges électroniques toxiques sans la moindre concertation.
Ce coût ne se restreint pas aux ressources naturelles ; il se paie aussi en vies humaines, une reality que le qualificatif d'« artificiel » s'efforce précisément d’occulter. Pour qu'un modèle d'IA cesse de générer des contenus immondes, des êtres humains doivent les trier à sa place, image par image, au Kenya ou aux Philippines, pour une poignée de dollars de l'heure — parfois au prix de traumatismes psychologiques durables. Mary Gray et Siddharth Suri ont baptisé ce phénomène le ghost work, ce travail fantôme, omniprésent dans le produit final mais invisible dans son grand récit. Partout où ces contrats s'implantent, l'économie locale se distord pour répondre aux exigences d'un donneur d'ordre lointain, capable de couper les ponts du jour au lendemain. Le Sud sait depuis longtemps ce que nous commençons à peine à pressentir : derrière la prétendue fluidité de la machine se cachent des corps éprouvés, des sols exploités et des factures salées, dont la répartition géographique ne doit rien au hasard.
Réduire ces nations au seul statut de victimes serait toutefois une seconde erreur, après celle de les avoir ignorées. Cette confrontation précoce avec le coût de la tech les a rendues
profondément inventives, et c'est précisément là que la réciprocité prend tout son sens. Ils ont perçu avant nous un rouage essentiel de cette architecture : pour fonctionner, elle exige que le monde lui soit parfaitement lisible, que tout — visages, voix, idiomes — soit segmenté en données. Cette injonction de lisibilité détermine qui a droit de cité face à la machine et qui en est banni. Une langue absente des jeux d’entraînement participatifs s'efface ainsi progressivement des outils algorithmiques d'intégration qui décideront demain de l'attribution d'un micro-crédit, d'un diagnostic médical ou d'un droit fondamental, quitte à piéger les populations les plus vulnérables.
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Face à cette hégémonie, les dynamiques locales dépassent la simple exigence d’« inclusion ». Elles s’organisent pour fixer de manière autonome les termes de leur propre lisibilité, voire pour s’y soustraire. Au Rwanda, l’initiative communautaire Digital Umuganda mobilise les citoyens pour collecter des données vocales en kinyarwanda, permettant de développer des outils de reconnaissance vocale open source totalement indépendants des monopoles de la Silicon Valley. En Nouvelle-Zélande, le média autochtone Te Hiku Media a conçu ses propres modèles algorithmiques pour la langue māori, en opposant un veto strict à l'extraction de ses données par les multinationales de la tech. Ces communautés appliquent ainsi concrètement les principes de la souveraineté numérique autochtone. Le « droit à l'opacité » théorisé par Édouard Glissant — le refus d'une transparence absolue imposée de l'extérieur — quitte le champ littéraire pour s'imposer comme une véritable doctrine d’infrastructure.
C'est d’ailleurs précisément ce que la France exige, parfois sans en avoir conscience, lorsqu'elle refuse d'héberger ses données les plus sensibles chez des prestataires soumis au droit extraterritorial américain. Ce veto n'est autre qu'une exigence d'opacité, le refus d'être mis à nu par Washington. Notre quête de souveraineté et celle d'une communauté du nord de l'île de Luçon relèvent d'une même impulsion, menée à des échelles distinctes et avec des ressources incomparables. L'admettre ne nous rabaisse pas ; cela nous situe.
Reste à en tirer une leçon de méthode. Notre règlement européen sur l'IA, vendu comme le bouclier le plus protecteur au monde, a été négocié sous le lobbying intensif des géants de la tech, prompts à investir massivement pour en émousser les contraintes réglementaires. Le noyautage des processus de décision par les acteurs les plus puissants reste le piège absolu de toute régulation technologique. Or, ceux qui en subissent les premiers contrecoups s’avèrent en être les analystes les plus lucides. Lorsque des chercheurs affirment que les dynamiques de domination observées en périphérie préfigurent ce qui frappera demain le centre, ils ne font pas de la morale : ils font de la prospective. Se tourner vers le Sud devient alors un acte de pragmatisme pur.
Pourtant, la France s’accroche à un vieux réflexe d’exportateur : nous édictons la norme, les autres n’ont qu’à s’y plier. L'époque exige exactement le contraire. Un pays désireux d'émanciper ses serveurs de la tutelle américaine devrait comprendre, mieux que quiconque, les aspirations de ceux qui veulent s'émanciper de la nôtre, ainsi que les précieuses leçons qu'ils ont tirées en chemin. Les habitants du Bourget découvrent avec stupeur que le cloud s'enracine directement
sous leurs pieds. À l'autre bout du monde, d'autres le savaient déjà. Il serait grand temps de leur demander comment ils apprennent à composer avec.
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(*) Marine Collins Ragnet est directrice de recherche à l'Université de New York (NYU), où elle dirige l'initiative « Peace x AI » au sein du Peace Research and Education Program (PREP). Experte en gouvernance de l'IA auprès de l'OCDE et membre du groupe d'experts Women4EthicalAI de l'UNESCO, ses travaux portent sur la souveraineté numérique et la gouvernance participative des données dans la Majorité Globale. Ancienne conseillère diplomatique auprès des gouvernements français, américain et des missions de l'Union européenne, elle a notamment publié sur ces enjeux pour la Brookings Institution et Le Monde.