OPINION. « Le cinéma français sous perfusion judiciaire : quand le droit devient le dernier rempart d’une industrie en crise »

Farid Fatah
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Par Farid Fatah, Avocat à la Cour (*)
Mars Films avait déclaré en 2019 un passif de 220 millions d’euros. La procédure s’acheva en août 2021 grâce à l’intervention de Vivendi Content, qui permit d’éviter la liquidation et de préserver un catalogue de 200 films.
Fondée en 1986, BAC Films, pilier de la distribution indépendante française, dont le catalogue inclut des films de K.Serebrennikov et la Zone d’intérêt de J. Glazer, Oscar du meilleur film étranger 2024, a été placée en redressement judiciaire en avril 2025.
La période d'observation a été prolongée à titre exceptionnel par le Tribunal des Activités Économiques de Paris jusqu’en octobre 2026. Un plan de cession a été lancé et est en cours d’élaboration. Les offres ayant été remises le 1er juin 2026.
Wild Bunch a rejoint cette liste en janvier 2026 confrontée à une série de revers en salles et dispose de six mois pour présenter un plan de redressement.
Les scénarios catastrophe se ressemblent dans l’industrie du cinéma, en particulier dans la distribution, en voie vers une consolidation à pas forcés.
L’essor des plateformes de streaming a reconfiguré les arbitrages du spectateur et, surtout, les équilibres financiers de la distribution dans les salles de cinéma.
Les recettes des ventes de vidéo physique (cassettes, DVD, Blu-ray) ont longtemps été le poumon des distributeurs indépendants, depuis l’apparition des plateformes Netflix, Amazon Prime Video, MyCanal, cette économie est désormais finie. Les accords avec les SVOD peinent à compenser les pertes des sociétés traditionnelles du secteur.
Le modèle économique de la distribution indépendante, fondé sur une prise de risque pour chaque film, à l’image des fonds de Venture Capital, n’a pas été repensé et n’est plus viable.
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Le CNC joue un rôle essentiel pour l’intégralité du secteur cinéma, mais ses aides à la distribution ne sont pas calibrées pour absorber les chocs que génèrent désormais les sorties à fort risque.
Lorsqu’un film à gros budget fait un flop en salles, le distributeur indépendant se retrouve de facto en cessation de paiements en quelques semaines. Les majors, de par leur taille de financement, peuvent absorber ce choc. Les indépendants ne le peuvent pas.
Sur le dossier BAC Films, le droit des entreprises en difficulté a joué un rôle salvateur, permettant la survie de l’entreprise pendant plus d’un an, avec un line up de films sur 2025 et 2026 dont La Disparition de Josef Mengele, de K. Serebrennikov et Die My Love de L. Ramsey et d’autres.
La procédure de redressement judiciaire n’est pas une sanction : c’est un outil.
Elle crée un espace protégé, suspend les poursuites, et permet de négocier dans un cadre ordonné avec les créanciers, la possibilité de construire une sortie par le haut.
Mais le droit ne peut pas tout. Il peut préserver un catalogue, protéger des emplois, maintenir une activité pendant la période d’observation dont la prolongation peut être obtenue en remportant la conviction du Tribunal. Toutefois, il ne peut pas se substituer à l’économie d’une industrie en crise.
La France a construit, au fil des décennies, un dispositif de soutien au cinéma sans équivalent en Europe. L’exception culturelle est une réalité juridique, diplomatique, politique. Elle a permis de préserver une production nationale d’une richesse remarquable. Mais elle n’a jamais été conçue pour être un substitut à un modèle économique viable.
Le paradoxe est saisissant : le cinéma français produit davantage de films que jamais, reçoit davantage de prix internationaux, et voit simultanément ses distributeurs indépendants tomber les uns après les autres.
L’amont se porte bien. L’aval s’effondre.
La réponse ne viendra pas uniquement du Tribunal des Activités Économiques de Paris, ni du CNC, ni des pouvoirs publics seuls.
Elle suppose un dialogue entre trois mondes qui se connaissent peu ou mal : les professionnels du cinéma d’une part, les acteurs de la finance (fonds, banques d’affaires, investisseurs institutionnels) et pouvoirs publics (Ministère de la Culture, CiRi, CNC, etc).
Des fonds spécialisés dans la reprise et la restructuration d’actifs cinématographiques seraient pertinents, car les actifs existent.
BAC Films est en cours de cession. Wild Bunch dispose de six mois. La prochaine procédure est déjà en gestation quelque part dans un bilan que personne ne regarde encore.
Le cinéma indépendant mérite mieux que d’être sauvé, in extremis.
Il est temps que la filière du cinéma anticipe ces sujets.
Pour survivre, le cinéma indépendant doit cesser de se voir uniquement comme un secteur culturel aidé par l’État, et se voir comme une industrie économique à part entière, commencer à dialoguer avec le monde de la finance (fonds de retournement, banques d’affaires, investisseurs).
Car en définitive, si les entreprises de distribution indépendantes disparaissent ou sont toutes absorbées par des grands groupes de médias, c’est la diversité même des films projetés en salles qui sera menacée.
Sous ce prisme, quelle place pour les films d’art et d’essai ?
Quelle place pour la diversité des narratifs en salle ?
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(*) Farid Fatah est Associé-Gérant de FF Advisors et Avocat aux barreaux de Paris et de Montréal. Il intervient comme conseil dans le cadre du redressement judiciaire et du plan de cession du groupe BAC Films.